Texte intégral
A. Ardisson : Vu de l'extérieur, on a un peu l'impression qu'il n'y a pas d'opposition parlementaire, mis à part quelques critiques rigolardes sur la méthode ou les méthodes Balladur. On a l'impression que la véritable opposition de fond, c'est l'UDF. Comment expliquez-vous cela ?
L. Fabius : Je crois qu'il faut avoir le sens du temps. Ça fait deux mois que la gauche s'est faite étriller. Pour le moment quand elle parle elle n'est pas très entendue. Ça commence d'ailleurs. Ça changera surtout à la rentrée, à l'automne. Parce qu'on va s'apercevoir que les promesses faites par la droite ne sont pas tenues, que malheureusement le chômage continue d'augmenter, que les difficultés sociales s'aggravent. À partir de ce moment-là, comme dans toutes démocraties, il y aura un dialogue opposition-majorité. Mais je ne crois pas pour autant qu'il faut renoncer. Il faut monter en régime progressivement. Il faut s'exprimer clairement.
A. Ardisson : Que pensez-vous de la mesure sur la compensation partielle des pertes de salaires acceptées par les salariés pour éviter les licenciements ?
L. Fabius : Il y a beaucoup de mesures dans le plan d'E. Balladur. Un mot d'abord sur ce qui est l'essentiel. C'est-à-dire à mon avis un certain contresens économique. Nous sommes pour la première fois depuis 1975 dans une situation de récession économique et c'est le moment que choisit le gouvernement pour opérer une ponction massive sur la consommation. L'effet, il va être mécanique. Il va y avoir un recul encore plus fort de la croissance et donc un risque encore plus fort de chômage. C'est donc une erreur économique à quoi s'ajoute une injustice fiscale de première grandeur. À partir de la fin juillet, sur les bulletins de salaires, on va avoir des ponctions opérées au titre de ce qu'on appelle la fameuse CSG-Balladur. Et cette ponction est très inégalitaire. Pour un foyer fiscal qui gagne 480 000 francs par an, il lui sera prélevé 0,65 % de son revenu. Pour un smicard, on lui prélèvera 1,3 % de son revenu. C'est clair et net. Concernant plus précisément votre question, la proposition de E. Balladur consiste à dire : s'il y un projet de licenciement, s'il est abandonné, mais qu'en revanche on baisse les salaires, l'État prend provisoirement à sa charge la différence. Ça part peut-être d'une bonne intention, mais il va y avoir des effets pervers dramatiques parce que dans une entreprise où les responsables patronaux souhaitent une baisse des salaires, on va dire attention : menace de licenciements ; donc, je renonce à mes licenciements, mais en revanche je baisse les salaires. Pendant un temps, l'État prend la différence. Et au bout de six mois, huit mois, les salaires sont baissés. Point à la ligne ! C'est donc une formidable machine à réduire les salaires. Et je crains que ça coule le problème du partage du travail.
A. Ardisson : Les privatisations, vous y auriez échappé si vous étiez resté au pouvoir ?
L. Fabius : Le problème ne se pose pas de la même façon qu'en 86 puisque la liste n'est pas la même. Et je suis sûr que nous n'aurions pas abordé la question de la même façon. Les privatisations sont faites à la fois pour payer un certain nombre de dépenses courantes et aussi pour des raisons idéologiques, même si on dit le contraire. Ce qui me paraît dangereux – je ne suis pas contre le principe de l'économie mixte – mais on aborde le problème d'une façon systématique et dans une période où il y a beaucoup de menaces sur l'emploi, je crains que les entreprises privatisées ne se mettent à licencier encore plus et qu'à la différence de ce qui s'est passé auparavant, cela menace directement certains aspects nationaux. Quand je vois que la SNIAS, grande société en matière de construction d'avions, risque de passer à l'étranger, puisqu'il n'y aura plus aucune limite à la prise de capital étranger, pas seulement européen…
A. Ardisson : … ça on ne sait pas encore, il y aura peut-être des digues ?
L. Fabius : Non, il y a l'idée de l'action détenue par l'État et qui pourrait empêcher un certain nombre de mouvements de capitaux étrangers, mais dans ce que j'ai entendu, cette action serait limitée à certaines entreprises et dans le temps. C'est-à-dire qu'au bout de cinq ans, Boeing pourrait racheter la SNIAS.
A. Ardisson : À quel type d'entreprise pensait le chef de l'État quand il a fait ses réserves ?
L. Fabius : D'après ce que j'ai lu dans les journaux, puisque je n'ai pas eu de contact direct avec lui, les entreprises du secteur stratégique et évidemment les entreprises du secteur de Défense sont concernées. Mais je crois surtout que cela va avoir des conséquences en terme de prises de possession de capital à l'étranger sur de grandes entreprises françaises et d'augmentation encore des licenciements. Donc, je suis sûr que c'est contradictoire avec l'objectif d'emploi fixé par ailleurs. Quand on aborde le débat de fond, courtoisement, il y a pas mal de choses à dire.