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Le Figaro : Vous avez voté la confiance à Edouard Balladur quand il a présenté son programme de gouvernement à l'Assemblée nationale. Aujourd'hui, vous semblez plus réticent. Pourquoi ?
Philippe de Villiers : Il eût été inconvenant de ne pas donner toutes ses chances à Edouard Balladur, et donc tous les appuis nécessaires à sa politique de redressement. Mais je dois constater aujourd'hui que, contrairement à mai 1981, où les socialistes avaient initié en quelques semaines tous leurs grands projets, le gouvernement est bien plus lent, parfois timide. Il risque ainsi de gâcher la chance historique d'un état de grâce sans précédent.
Sur l'éducation, rien ne vient, ou si peu. Sur la politique familiale, clé de notre avenir, rien de concret. Plus grave, il semble que le gouvernement n'ait pas pris la mesure du gouffre où s'enfonce notre pays sur le plan du chômage. Il est vrai qu'il est coincé entre une réalité qui se dérobe et ses convictions maastrichtiennes.
Le Figaro : Vous persistez dans l'idée de la nocivité de Maastricht ?
Philippe de Villiers : Nous pouvons tous constater le terrible échec de Maastricht. Jean Bousquet, patron de Cacharel et député de Nîmes, qui exigeait mon exclusion du groupe UDF l'année dernière, publie aujourd'hui des placards publicitaires pour assimiler la Commission de Bruxelles au chaos. Comme il a raison ! Le processus de Maastricht confirme la logique de l'Europe passoire.
La conjoncture européenne est de plus en plus déprimée, la technocratie du marché unique nous enfonce un peu plus chaque jour. Je constate pourtant que les déclarations gouvernementales se multiplient sur le thème « Il faut faire Maastricht », alors qu'on sent bien que Maastricht pousse l'Europe dans la mauvaise direction : celle de la toute-puissance de Bruxelles et du dérèglement du libre-échange mondial.
Je ne désespère pas de voir M. Balladur quitter la défroque de Maastricht. Il a donné récemment la preuve qu'il savait s'adapter : après le plan de relance Balladur I, il a effectué au galop un changement de pied avec son plan Balladur II. Peut-être y aura-t-il dans Balladur III la préférence communautaire, c'est-à-dire la fermeté.
Je me souviens d'un débat télévisé, pendant la campagne du référendum, au cours duquel Alain Juppé me reprochait de vouloir remettre en causes les accords de Schengen. Ministre des Affaires étrangères, le voici obligé à des contorsions pour différer Schengen.
Le Figaro : Mais Maastricht n'est pas toute la politique gouvernementale.
Philippe de Villiers : On ne sortira pas de la crise avec des remèdes technocratiques ou sociaux-démocrates. Il faudrait décréter l'économie de guerre contre le chômage, plutôt que de réinventer des procédés socialistes, au moins en deux occasions.
D'abord, l'autorisation administrative de licenciement, contre laquelle Edouard Balladur s'était élevé en 1986, est subrepticement rétablie par la prime aux entreprises qui choisissent de ne pas licencier. Ce qui a pour conséquence de rendre à l'administration un pouvoir de contrôle sur les entreprises.
Le Figaro : Mais cela ne se justifie-t-il pas par certains abus patronaux ?
Philippe de Villiers : Certaines entreprises se sont mal conduites. Mais le système bureaucratique de contrôle de l'emploi ne peut conduire qu'à la multiplication des dépôts de bilan, c'est-à-dire le licenciement total plutôt que des licenciements partiels.
Second exemple, l'ingérence du gouvernement dans la gestion des entreprises publiques en matière d'emploi. On réinvente la formule qui avait cours dans les années 1981-1983.
Le Figaro : Mais le gouvernement ne dispose que d'une marge de manœuvre réduite, en raison du contexte économique et social.
Philippe de Villiers : Il est vrai que cette marge de manœuvre est étroite, si on s'en tient à une vision classique du problème. Mais on peut reprocher deux choses aux plans de relance I et II : un manque de perspective mondial à propos du chômage, un manque d'audace dans les mesures proposées.
La France n'est pas seule Je n'ai jamais entendu M. Balladur prononcer le mot de « préférence communautaire » : le mémorandum français sur le Gatt est incomplet et manque de fermeté : il ne parle que de l'agriculture, finit par s'accommoder des aménagements consentis sur la réforme de la PAC, mais n'évoque pas du tout une préférence industrielle et tertiaire.
Le plan de relance tente de répondre à la conjoncture, pas aux problèmes de structures, a l'hémorragie des emplois, qui tient à la concurrence sauvage des pays à bas salaires, qui exportent leur modèle social tout en aspirant nos entreprises.
Quant au manque d'audace, il se résume finalement au financement d'une petite relance par l'augmentation des impôts et de la dette publique.
Le Figaro : Vous êtes contre Maastricht, contre Schengen, contre le plan de relance… N'êtes-vous pas trop négatif, en définitive ?
Philippe de Villiers : Vous pourriez ajouter que je suis contre le chômage. Schengen, c'est la drogue et l'immigration en libre circulation; Maastricht, une mauvaise conception de l'Europe ; le plan de relance, selon les termes mêmes de l'OFCE, est « un plan très insuffisant ».
Je ne me contente pas de critiquer, je formule toujours en même temps des propositions. En voici quelques-unes :
La préférence communautaire, tout de suite. Il ne s'agit pas de faire de l'Europe une forteresse, mais de retrouve l'esprit du traité de Rome, d'une union douanière. Si l'Europe ne le fait pas rapidement, elle mourra dans les esprits.
La relance par les citoyens. Je propose que l'on puisse conjuguer actionnariat populaire et relance, en permettant la création de sociétés d'infrastructures régionales (financement d'équipement routier par exemple) à base de financement populaire.
La relance par l'orthodoxie. Pourquoi faire le contraire de ce que l'on a dit ou promis ? Les recettes des privatisations doivent servir au désendettement de l'État : il me paraîtrait choquant que l'emprunt, remboursé par les recettes des privatisations, serve, si peu que ce soit, à couvrir des dépenses de fonctionnement.
Les Français attendent non pas la continuité de la dépense publique, mais un acte budgétaire de rupture, donc des coupes claires dans ces dépenses publiques.
Le Figaro : Cette rupture est-elle compatible avec la cohabitation ?
Philippe de Villiers : Je ne le crois pas plus qu'hier. Je constate aujourd'hui une préoccupation en coulisses qui explique la modération des initiatives gouvernementales : l'échéance présidentielle. On renvoie à plus tard les grands changements de cap, les grandes réformes, comme si la France pouvait attendre que la droite ait gagné l'élection présidentielle.
Nous sommes dans un double système de cohabitation. La première, celle avec François Mitterrand, se passe bien, même très bien Est-ce de la complicité ? Sur l'Europe certainement sur le reste, sans doute pas. Mais le président attend son heure : sa saison préférée est l'automne, et c'est en hiver qu'il reçoit les cheminots en grève et les lycéens « en lutte ».
L'autre cohabitation est plus redoutable encore. C'est celle du libéralo-socialisme qui imprègne la haute administration, dont l'expression la plus parfaite est la vision « maastrichtienne » de l'économie et de la société. Les Français nous ont élus non pour assurer la continuité et cultiver le consensus, mais pour guérir la France de ses maux.
Si ce message n'est pas entendu dans les prochains mois, les Français ne manqueront pas de rappeler à l'ordre le gouvernement et la majorité lors des européennes de juin 1994.
Le Figaro : Y aura-t-il une liste Villiers ?
Philippe de Villiers : Avec d'autres participants de poids, sans doute.