Texte intégral
Je reçois avec émotion et colère l'annonce de programme de privatisations. Ma réaction est redoublée par les commentaires qui banalisent l'événement. Faut-il que le conformisme fasse des ravages ! Le gouvernement prétend que son programme servira à soutenir l'emploi. Alors que les bombes pleuvent – on prévoit 230 000 suppressions nettes en 1993 –, il choisit ce moment pour livrer de grandes entreprises à la « chasse » des hommes d'affaires. Il en fait les proies d'« âpres luttes de pouvoir » (je cite les termes de certains journalistes). De qui se moque Édouard Balladur, lorsqu'il fustige la recherche de la « productivité financière », alors qu'il pousse simultanément vingt et une nouvelles entreprises vers !… Bourse, dont est le credo ? L'État a besoin d'argent pour soutenir l'emploi et la relance, dit-on, Mais on ne chauffe pas les fourneaux en brûlant les meubles. Les dépenses « pour l'emploi » du plan Balladur consistent en financements de CES et en subventions pour l'abaissement des salaires et des fonds sociaux. Le pouvoir d'achat est réduit par des prélèvements. On abaisse les taux d'intérêt, mais on gâche l'opportunité de mobiliser les formidables fonds des SICAV et des trésoreries spéculatives pour une reflation de l'activité et de l'efficacité réelles, en les déplaçant vers les opérations de Bourse.
On dit encore que les privatisations assurent la « liberté » de ces entreprises. Mais pour quoi faire ? Partout, dans le monde, s'exprime le bien d'une politique publique capable de responsabiliser les entreprises face aux enjeux de la coopération pour l'emploi et la protection sociale. Édouard Balladur demande aux entreprises publiques « un comportement exemplaire en matière d'emploi », alors même qu'il va les privatiser et qu'il entérine l'irresponsabilité du privé.
Ces entreprises vont développer leur mondialisation dans un contexte de non-croissance et de guerre à couteaux tirés, alors que l'État français n'annonce pas de politique industrielle. Tout indique que les alliances qui se noueront dans ce contexte n'auront aucun souci du développement des capacités humaines et productives. Les entrées de capitaux viendront principalement de l'étranger. Qu'il s'agisse de Bull, d'Air France, de la SNECMA ou de Thomson, des alliances sous contrôle américain et japonais sont archi-probables.
Quant à l'argument selon lequel l'État n'aurait pas à produire des automobiles ou des casseroles, c'est de la poudre aux yeux. La question posée est celle de la capacité de la nation à maîtriser les nouvelles technologies, à renouveler ses industries et ses services, par l'emploi et la qualification de ses salariés. Au moment où il faudrait donc établir des stratégies concertées afin de surmonter les carences informationnelles et industrielles criantes du pays – et de l'Europe – face à la concurrence mondiale, ses privatisations vont à contresens de l'intérêt des Français. Certains parlent de l'« enterrement d'une vieille histoire » (commencée en 1981). Triste manque de lucidité. Si, hier, les nationalisations ont fait fiasco, notamment en matière d'emploi, c'est parce qu'on les a gérées avec les critères de rentabilité capitaliste qu'exigeait un marché financier mondial déchaîné par la faute des États. Et la leçon de l'histoire, précisément, est qu'il manquait la capacité collective d'expérimenter de nouveaux critères de gestion, de solidariser les entreprises et les institutions, de maîtriser les conditions de financement, de solliciter l'initiative des salariés, pour répondre aux défis historiques de l'efficacité sociale pour l'emploi et la coopération des peuples. Non, l'histoire n'est pas terminée…