Interview de Mme Chantal Cumunel, secrétaire générale de la CGC, à RMC le 8 octobre 1993, sur la situation de l'emploi des cadres.

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Média : RMC

Texte intégral

P. Lapousterle : On dit de vous que vous serez peut-être la remplaçante de P. Marchelli ?

C. Cumunel : Oui, effectivement. Je me suis présentée à la candidature. Nous sommes deux à postuler à cette fonction. Au congrès de décider.

P. Lapousterle : Pour la première fois en France, le nombre des cadres a baissé ?

C. Cumunel : C'est du jamais-vu depuis 22 ans. Le plus dramatique, c'est que 1994 sera encore pire que 1993.

P. Lapousterle : L'APEC prévoit 35 % de recrutement en moins. Sur 23 000 offres, il y a eu 1,8 million de candidatures.

C. Cumunel : C'est exact. L'APEC gère sur douze mois 1,8 million de candidatures. Nous avons, au niveau des entreprises, à traiter à peu près 22 000 offres de recrutement dans le privé. Voyez les déceptions que nous pouvons générer, soit vis-à-vis des jeunes diplômés qui mettent environ un an pour trouver un emploi, soit vis-à-vis des cadres qui ont perdu leur emploi.

P. Lapousterle : Les cadres sont-ils en voie de disparition ?

C. Cumunel : Nous sommes aujourd'hui confrontés à un paradoxe : il n'est pas possible pour notre économie de fonctionner sans matière grise. Il n'est pas possible pour nos entreprises de penser réussir économiquement sans des gens qui ont de la compétence ou le sens des responsabilités. En même temps, c'est cette matière grise que l'on licencie au que l'on ne recrute pas. Ce qui est dramatique, c'est de constater que ce paradoxe est en quelque sorte entretenu par le gouvernement. Quand on analyse à fond le projet de loi quinquennale adopté mardi dernier par les députés, l'ensemble du dispositif de lutte contre le chômage et d'action pour l'emploi est exclusivement orienté vers les jeunes qui n'ont pas de qualification. Il appartient à un gouvernement responsable d'avoir une politique adaptée vis-à-vis des jeunes qui sortent des écoles avec pratiquement pas de qualification. C'est un drame de ne pas pouvoir trouver d'emploi. Quand on constate qu'un jeune sur trois qui a un diplôme, qui a fait des études après le bac pendant quatre ou cinq ans, ne trouve pas d'emploi, ce n'est pas admissible que le gouvernement continue à les ignorer.

P. Lapousterle : Vous pensez que le gouvernement Balladur a pour objectif de faire que les diplômés en France n'aient pas d'emploi ?

C. Cumunel : Je pense que le gouvernement de M. Balladur n'a pas bien pris l'exacte mesure du problème. Depuis dix ans nous disons aux jeunes : si vous ne faites pas d'études, vous ne trouverez pas d'emploi. Et que découvrent-ils aujourd'hui quand ils arrivent sur le marché du travail ? Ils découvrent que sans diplômes, ils sont garantis du chômage et qu'avec un diplôme ils ne sont pas assurés de trouver un emploi. Cette contradiction, ils ne la comprennent pas. Ils se sentent un peu trahis.

P. Lapousterle : Vous avez des solutions vous ?

C. Cumunel : Si j'avais des solutions, et si la CGC avait des solutions ça se saurait. Je crois que nous sommes comme tout le monde, confrontés à une situation qui est difficile parce que nous traversons une mutation profonde de nos valeurs, de nos structures, de l'organisation de notre société. Au-delà de cette mutation, nous avons des réponses, des recherches de solutions importantes à apporter.

P. Lapousterle : Qu'est-ce que vous voudriez qui se passe ?

C. Cumunel : D'abord, c'est la prise de conscience que l'économie ne peut pas tout justifier. Et puis, le seul problème auquel nous sommes confrontés aujourd'hui, c'est celui de l'emploi. Et si nous ne sommes pas attentifs à ce problème, nous prenons le risque de voir une aventure totalitaire. Et cette aventure totalitaire, je ne souhaite pas qu'elle arrive en France. La deuxième chose que nous devons faire, c'est de réfléchir sur les limites de la productivité. Est-ce que vous pensez réellement que dans tous les grands magasins il doit il y avoir de la recherche de productivité à outrance ?

P. Lapousterle : Vous savez ce que l'on dit en France, c'est que le problème de l'emploi a vraiment existé en France lorsque les cadres ont été mis au chômage.

C. Cumunel : Non, je pense que le problème des cadres au chômage, il ne faut pas y voir une sorte de corporatisme. C'est surtout un signal d'alarme pour le gouvernement et pour les entreprises.

P. Lapousterle : Vous venez de publier un livre qui s'intitule "lettre urgente aux cadres qui en ont ras le bol". Et P. Marchelli disait hier devant M. Sarkozy qu'on nous ne fait pas de cadeau, on nous jette comme des malpropres, on nous déshonore.

C. Cumunel : Cela peut vous paraître excessif alors que cela ne l'est pas tout à fait. Si vous regardez bien sur les dix dernières années, nous avons eu le sentiment d'être ignorés socialement, d'être fustigés. Certains vont jusqu'à remettre en cause le statut du cadre. Le chômage des cadres est la démonstration d'un problème de notre pays. Il ne faut pas, maintenant, rendre les cadres responsables de ce qui se passe aujourd'hui. On a tendance à les culpabiliser.

P. Lapousterle : Comment se fait-il que la CGC ait perdu la moitié de ses adhérents en dix ans ?

C. Cumunel : Je crois que nous connaissons une mutation profonde qui touche tous les corps intermédiaires, les partis politiques, les organisations patronales, les organisations de salariés. Nous avons des évolutions à faire dans l'organisation de nos structures mais je suis convaincue que nous avons encore de l'avenir.