Texte intégral
Monsieur le Recteur,
Vous m'avez convié à cette visite de la Mosquée de Paris et j'y suis venu bien volontiers puisque cette cérémonie marque, sinon l'achèvement des travaux de rénovation des lieux, du moins, leur phase terminale. Elle concrétise les efforts multiples, et, notamment, ceux de la Ville de Paris, qui ont redonné à ces lieux la splendeur qui avait frappé les visiteurs lors de l'inauguration en 1926.
Cette mosquée de Paris et l'Institut Musulman qui en est le complément, sont en effet une preuve de la reconnaissance de la France envers ses fils musulmans qui s'étaient battus pour elle et étaient tombés au champ d'honneur pendant la Guerre 1914-1918.
500 000 Musulmans, venus d'Afrique du Nord et d'Afrique Noire, se sont battus dans nos armées au cours de cette Première Guerre Mondiale, et c'est pour manifester la reconnaissance officielle de la France que la loi du 19 août 1920, proposée à l'instigation du Maréchal Lyautey, entreprit la création de cette mosquée. Beau témoignage de l'art arabe désormais célèbre dans Paris comme à l'étranger, puisque des hommes de lettres et des cinéastes y ont fixé des scènes de leurs pièces de théâtre ou de leurs films.
Cette mosquée a tout naturellement un rôle à jouer dans la vie quotidienne des Musulmans de Paris, de l'Ile de France et même de notre pays puisque la France compte plus de 3 millions de Musulmans, dont nombre d'entre eux sont Français. L'Islam, religion que je respecte, est aujourd'hui, comme chacun le sait, la deuxième religion de France.
Si l'État, depuis la séparation des églises et de l'État, limite sa compétence à garantir le libre exercice des cultes, et si les pouvoirs publics ne peuvent, sauf dans les départements concordataires, avoir compétence pour intervenir dans les conflits pouvant exister envers divers groupes d'une communauté religieuse, ces mêmes pouvoirs publics ne peuvent qu'encourager la constitution d'organismes représentatifs de toutes les composantes de la communauté musulmane en France et dont l'autorité serait majoritairement acceptée comme cela existe d'ailleurs dans les autres confessions religieuses de France. Vous savez que tel est mon souhait. Je l'ai formulé clairement de 1986 à 1988. J'y attache toujours la même importance.
J'ajouterai que s'il ne m'appartient pas de m'immiscer dans la vie de la communauté musulmane en France je crains que ses divisions et ses querelles ne finissent par servir les desseins de ceux qui se présentent comme des serviteurs exemplaires de la foi mais qui versent en réalité dans le travers de l'intégrisme, qui n'est d'ailleurs pas propre à l'Islam. Le Gouvernement français, vous devez le savoir, entend bien ne pas tolérer des débordements ou des activités qui seraient contraires à ses principes républicains et à ses lois ou qui porteraient atteinte aux relations que la France entretient avec le monde Arabe et Musulman.
C'est pourquoi les pouvoirs publics et, en particulier, le ministre de l'Intérieur, attachent une grande importance au fonctionnement de la Mosquée et de l'Institut Musulman de Paris, en raison du prestige et du rayonnement de cette institution qui se doit d'associer non seulement tous les croyants mais aussi les pays Arabes ou Musulmans.
Rassembler pour la prière, instruire les fidèles et ceux qui animent la vie religieuse de la communauté musulmane, sont non seulement des tâches qui tiennent compte de la dimension religieuse de l'Homme, mais également le moyen de susciter un centre culturel, voire intellectuel, qui favorise l'éducation des membres de la communauté musulmane et permet à tous une meilleure connaissance de l'Islam.
Votre prédécesseur, Cheikh Abbas, qui lui-même succédait à votre Père, rappelait "la nécessité pour l'Islam en France d'avoir des hommes capables de conseiller, former et guider les fidèles, des cadres, des savants authentiques et non des ignorants (je le cite) qui, au lieu de prêcher l'ouverture, le savoir et la tolérance, risqueraient d'aggraver l'ignorance, et fermeraient les yeux des croyants, au lieu de les leur ouvrir en vue de la réflexion et du progrès".
"L'Islam, ajoutait-il, doit épouser son époque moderne et entrer dans son siècle par l'intelligence de ses hommes… L'Islam en France a besoin d'une direction instruite et consciente des réalités qui sache regarder l'avenir".
Souhaitons que cette mosquée et l'Institut de Théologie qui l'accompagne auquel vous voulez imprimer un aspect scientifique de haut niveau, puisse rassembler autour de lui des tendances majoritaires permettant de travailler ensemble dans une convergence.
C'est le vœu que je forme, et je suis persuadé qu'aidé par les pouvoirs publics et par tous ceux qui connaissent l'Islam, vous parviendrez à rassembler autour de vous, avec vous, des sages, des savants, des hommes pieux qui, vous aidant de leurs réflexions et de leurs conseils, vous permettront de maintenir la qualité de ce haut lieu spirituel, patriotique et culturel.