Texte intégral
29 septembre 1988
Libération
Le ministre de la Santé et des Affaires sociales Claude Évin se dit tout prêt à négocier. En gardant un œil sur les dépenses de protection sociale.
Libération : Les infirmières observent une journée de grève sans précédent. Comment analysez-vous cette effervescence ?
Claude Évin : Il y a plusieurs raisons pour expliquer ce malaise. Tout d'abord, des problèmes réels de statut. Et de rémunération. Les infirmières n'ont pas connu de revalorisation statutaire depuis 15 ans, depuis 1973. Pendant toute cette période, la durée de leurs études a été allongée, passant en 1972 de deux ans à 34 mois aujourd'hui. Leur formation est donc plus grande, plus "technique" aujourd'hui, sans que Ton en ait tiré les conséquences en termes statutaires.
Libération : Les infirmières se sentent aussi dévalorisées, oubliées…
Claude Évin : Tout à fait. Se pose le problème de la reconnaissance du travail, de la responsabilité et du dévouement de ce personnel. Le Président de la République l'a d'ailleurs publiquement déclaré, lors d'une visite récente à Villejuif. Les conditions de travail de ces personnes qui se trouvent au contact quotidien avec la maladie, avec la souffrance, nécessitent une attention particulière.
Libération : N'est-ce pas aussi le symptôme d'un malaise plus profond à l'hôpital qui, du fait des évolutions des techniques et des disciplines, transforme le rôle de chacun sans clairement le définir ?
Claude Évin : La fonction même de l'hôpital est plus orientée aujourd'hui sur son aspect technique. Et cette évolution a pesé fortement sur les conditions de travail, sur le rôle des uns et des autres. L'hôpital est une institution qui a besoin de bouger, mais il bouge lentement. Cette réflexion avait commencé à déboucher ces dernières années, avec plus ou moins de réussite. Je pense en particulier à la départementalisation (1).
Reste des contradictions : la modernisation de notre système de santé et d'autre part, la limitation des dépenses. Il nous faut maintenir un système de protection sociale, basée sur la solidarité. Enfin, sans vouloir tomber dans la polémique stérile, il est vrai que, ces dernières années, des catégories de personnes ont bénéficié de certains avantages et d'autres pas, comme les infirmières.
Libération : Vous pensez au retour du secteur privé à l'hôpital…
Claude Évin : Entre autres…
Libération : Quelles sont les revendications des infirmières, sur lesquelles vous êtes prêt à négocier ?
Claude Évin : Les plus urgentes sont, à mon avis, le statut, la rémunération et enfin la formation. Je n'en dirai pas plus, des discussions sont en cours. Et la moindre des choses est d'abord de travailler avec les parties concernées.
De plus, je suis tout à fait disposé à réfléchir sur les moyens aboutissant à une meilleure représentation du personnel dans un certain nombre d'instances aussi bien locales que nationales. Il y a enfin un problème de comportement et de mentalité. Par exemple, la place respective des médecins et de leurs collaborateurs et, notamment, des infirmières mais aussi les relations entre l'ensemble du personnel et les gestionnaires de l'hôpital. Ce n'est pas sans doute le seul discours du ministre qui fera changer les mentalités mais il peut y contribuer.
Libération : Ce mouvement de grève n'est pas le fait des syndicats, même si ces derniers suivent le mouvement. Allez-vous recevoir la coordination nationale ?
Claude Évin : Tous ceux qui veulent s'exprimer sur ce dossier, y compris la coordination, seront écoutés. Mais la négociation ne peut avoir lieu qu'avec les organisations syndicales, ce sont elles qui sont représentatives.
(1) La départementalisation vise à regrouper plusieurs services par souci d'efficacité thérapeutique en permettant une meilleure utilisation de tout le personnel soignant.
9 octobre 1988
La Cinq
Elles sont plus que jamais en grève même si les négociations syndicats, pouvoir public, reprennent demain, la coordination majoritaire a décidé une action plus dure et une manifestation nationale est prévue jeudi prochain.
Commentaire – Plus que jamais les infirmières semblent déterminées à ne pas céder, fortes, peut-être, de la compréhension du public et du soutien de grands noms de la médecine. Les propositions financières de Claude Évin sont jugées inacceptables mais les revendications vont au-delà.
Q. : Est-ce que vous n'avez pas un peu le sentiment de vous être fait taper sur les doigts par le Président ?
Claude Évin : Absolument pas, le Président dit d'une part ce qu'il avait déjà dit d'ailleurs à Villejuif, que le problème posé par les infirmières est un problème grave et je suis totalement d'accord avec ce diagnostic. Mais le Président dit aussi qu'on ne peut pas résoudre ce problème en une seule fois, qu'il faudra du temps, que ce problème, il dépend d'un ensemble de statuts de la fonction publique, par exemple, et que quand on touche aux problèmes des infirmières, il y a des répercussions sur un certain nombre d'autres catégories de personnels. C'est donc dans la globalité qu'on ne peut prendre cette affaire, c'est bien ce que le Président de la République a dit.
Q. : Mais ce plan à mettre en œuvre, pourquoi n'est-il pas mis déjà en œuvre ?
C. Évin : J'ai fait des propositions, souvenez-vous, c'était avant 1986 que la majorité d'alors avait établi un statut et puis pendant 2 ans un statut des personnels hospitaliers, puis pendant 2 ans il ne s'est rien passé. Et depuis 4 mois, que ce Gouvernement est au travail nous avons commencé à sortir un certain nombre de textes qui répondent à ce statut, notamment des possibilités par exemple de titularisations des catégories C et D, des hôpitaux, comme on dit.
Q. : Aux infirmières qui refusent les 312 F d'augmentation que vous leur offrez, qu'est-ce que vous proposez, les négociations reprennent demain.
Claude Évin : Les négociations n'ont pas été du tout interrompues aussi bien avec les Organisations syndicales qu'avec la coordination. J'ai personnellement reçu à deux reprises la coordination et elle a au cours de la semaine passée plusieurs heures avec mes collaborateurs afin d'examiner l'ensemble du problème. Et je discute en ce moment et j'écoute l'ensemble des parties dont d'ailleurs je constate qu'elles ne souhaitent pas elles même être dans la même salle pour pouvoir discuter, ce qui ne facilite donc pas la tâche du Ministre avec lequel elles discutent.
Q. : Demain elles ne seront donc pas à la table des négociations ?
Claude Évin : Mais je discute avec la coordination et je discute avec les organisations syndicales, ceci étant, les organisations syndicales ne souhaitent pas que la coordination soit avec elles et la coordination ne souhaite pas être avec les Organisations syndicales, de peur, disent-ils, de se faire récupérer. J'ai donc une situation, contrairement, d'ailleurs à tout autre conflit que nous avons connu, j'ai entendu parler de référence par exemple au conflit des étudiants, dans le conflit des étudiants, la coordination englobait les Organisations syndicales, nous en sommes pas là. Mais je crois que les infirmières manifestent à travers leur coordination un ras le bol que je comprends tout à fait. Je souhaite apporter des réponses mais je ne peux pas les apporter indépendamment de l'ensemble des problèmes de la fonction publique aujourd'hui.
Q. : Ce soir, vous ne pouvez rien leur proposer ?
Claude Évin : Nous continuons de discuter, j'ai avancé des propositions d'accélération de l'ancienneté dans leurs carrières, j'ai d'autre part apporté des propositions d'augmentations des primes qui leur sont versées, nous continuerons de discuter demain et au cours des prochains jours, je souhaite simplement que nous allions vite que nous puissions très rapidement permettre à nos hôpitaux de retrouver la sérénité mais d'autre part que nous prenions des engagements y compris pour l'avenir et l'idée du plan proposé par le Président de la République, ou du moins qu'il a évoqué, hé bien je l'ai déjà proposé, moi, il y a quelques jours, en effet.
Q. : Vous êtes aussi le porte-parole du Gouvernement, le malaise social s'installe un peu, le SNES appelle à la grève et à la RATP de très importantes perturbations prévues demain, quelle va être la ligne du Gouvernement ?
Claude Évin : Ce que vous indiquez là montre bien justement qu'on ne peut pas apporter une réponse à une catégorie de personnel indépendamment de l'ensemble des salariés de ce pays, de la fonction publique ou même du secteur privé mais qu'au sein de la fonction publique ou au sein des services publics, il y a, en effet, des réponses qui ont leur cohérence et c'est dans ce cadre que je discute avec notamment les infirmières.