Déclarations de M. Alain Juppé, ministre des affaires étrangères à la presse et à France 2 le 17 mai 1994 et à l'Assemblée nationale le 18, sur un possible retrait des forces françaises de Bihac pour se concentrer sur Sarajevo et le refus de lever l'embargo sur les ventes d'armes.

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Média : France 2

Texte intégral

17 mai 1994

François Léotard et moi-même venons de nous entretenir de cette question. La position de la France est tout à fait claire sur ce point. Vous vous souvenez qu'il y a quelques semaines nous avons renforcé notre présence à Sarajevo d'environ un millier d'hommes supplémentaires. Il avait été prévu à l'époque que l'on reviendrait à un effectif normal en retirant notre bataillon qui est à Glina en Croatie. Cette opération est en train de se réaliser. C'est la résorption si je puis dire, d'un sureffectif qui était prévu et annoncé dans la perspective de la concentration de notre dispositif sur Sarajevo, qui est une des idées que nous avons depuis longtemps. Donc de ce point de vue-là, je le répète, l'opération est blanche.

Pour Bihac, qui est un autre secteur que vous connaissez de Bosnie occidentale, et toujours dans la perspective de concentrer notre effort sur Sarajevo, il est vrai que nous envisageons pour la fin de l'année 1994 le retrait d'environ 1 500 hommes, un petit peu moins. Ce sont des opérations qui se préparent longtemps à l'avance, il faut en informer le Secrétariat général des Nations unies, en discuter avec nos partenaires. C'est la raison pour laquelle l'idée a été d'ores et déjà avancée. Mais elle sera concrétisée et éventuellement confirmée en fonction de l'évolution du processus diplomatique. Si ce processus aboutissait, il est évident que nous reverrions ce dispositif.

Pour l'instant, je vous le répète, il n'y a pas, à proprement parler, réduction, puisque le départ du bataillon de Glina compense le renforcement qui était intervenu il y a plusieurs semaines. Donc, je le répète, l'opération de ce point de vue-là est blanche. On avait fait plus mille, il y a quelques semaines, on fait aujourd'hui : moins mille. Pour le reste, c'est-à-dire les 1 500 hommes, ou un peu moins, qui sont à Bihac, c'est un projet envisagé d'ici la fin de l'année, mais qui n'est pas pour l'instant définitivement arrêté, je le répète. Cela dépendra de l'évolution du processus diplomatique.


France 2

Q. : Monsieur le ministre, est-ce que 2 500 hommes vont être retirés de Bosnie d'ici à la fin de l'année ?

R. : Il faut s'expliquer sur les chiffres. Il y a quelques semaines, les troupes françaises en Bosnie ont été renforcées d'un millier d'hommes, de manière à mieux assurer la protection de Sarajevo. Et à l'époque, il avait été décidé que ce supplément serait provisoire. C'est donc dans cet esprit que nous allons retirer dans les prochains jours un millier d'hommes environ, d'une zone de Croatie qui s'appelle Glina. Nous revenons donc à l'effectif antérieur. Il y a eu momentanément une augmentation, cette augmentation est résorbée. Voilà pour le premier point. Cela concerne, je le répète, sur les 2 500 hommes que vous évoquiez, environ un millier. Pour le reste, c'est-à-dire notre présence à Bihac, nous avons annoncé au Secrétariat général des Nations unies, - car ces affaires-là se préparent longtemps à l'avance – que nous envisagions d'ici à la fin de l'année le retrait de notre bataillon, a peu près, effectivement, 1 500 hommes, un petit peu moins.

Selon l'avancée du processus diplomatique, si les choses s'arrangent, si on parvient à un accord de paix, ce que je souhaite de tout cœur, alors nous réexaminerons cette décision. Si en revanche on ne progresse pas, nous avons préféré prévenir nos partenaires et le Secrétariat général des Nations unies. Voilà le point de la situation. Il y a donc totale convergence entre toutes les déclarations qui ont été faites, il s'agit simplement de bien analyser les chiffres.

 


18 mai 1994
Assemblée nationale

Je ne voudrais pas mettre trop de passion dans ma réponse à cette question sur la Bosnie. Mais je ne vous cache pas que cela m'est un peu difficile parce que je me suis beaucoup engagé, depuis plus d'un an, dans la recherche d'une solution à ce conflit dramatique et que les leçons que j'entends en permanence, tout spécialement depuis quelques jours, me touchent. Mais enfin, en politique, on n'a pas le droit de se laisser émouvoir lorsqu'on assume les responsabilités qui sont les miennes.

Je voudrais simplement dire, sans être provocant, que tout ce qui a été fait depuis un peu plus d'un an et qui a permis d'avancer vers la voie d'une solution en Bosnie, l'a été grâce à la France. C'est à son initiative qu'a été votée au mois d'avril 1993 la résolution renforçant les sanctions à l'encontre de la Serbie. À l'époque beaucoup de grandes puissances n'en voulaient pas. Ni la Russie, ni les États-Unis ! C'est parce que la France a insisté que ce dispositif a été mis en place, et on le sait à Belgrade. Alors, quand on vient aujourd'hui nous reprocher nos complaisances vis-à-vis de l'agresseur, permettez-moi de dire que c'est un peu "décalé" par rapport à la réalité !

C'est aussi à l'initiative de la France qu'a été votée la résolution sur les zones de sécurité. On s'en est beaucoup moqué à l'époque. Si nous ne l'avions pas fait, il n'y aurait pas eu d'ultimatum à Sarajevo, ni – même s'il a été trop tardif, sans doute – à Gorazde.

C'est à l'initiative de la France et de l'Allemagne que le plan d'action de l'Union européenne a été élaboré et qu'il a servi de base à ce qu'ont décidé en commun vendredi dernier les Américains, les Russes et les Européens, et qui a donné lieu à la déclaration de Genève.

Je le répète, tout ce qui a été fait, l'a été à notre initiative, et si on ne le sait pas, parfois, à Paris, permettez-moi de dire qu'on le sait ailleurs et qu'on l'apprécie.

Alors, aujourd'hui, que faire ? Le choix est très simple. Lever l'embargo sur la fourniture des armes en Bosnie, c'est le choix de la guerre !

Mais lever l'embargo sur fourniture des armes, cela veut dire, si les mots ont un sens, que l'on va inciter les parties à la reprendre. Eh bien, je le dis de toute la force de ma conviction, c'est la solution de l'échec et du désespoir. Ce sera le retrait de la FORPRONU, la reprise des combats, la reprise des bombardements sur Sarajevo et l'escalade de la guerre dans toute la région. Cette solution est une fausse bonne solution et pour ma part, je continue, quoi qu'il en coûte d'entendre des critiques ici ou là, à la combattre.

Ce que je cherche à promouvoir en Bosnie, c'est une solution de paix. Cette solution ne peut que reposer sur un compromis, aussi équilibré que possible. Les Américains, les Russes et les Européens, partant de points de vue très différents, sont arrivés à proposer une attitude commune, vendredi dernier, en faveur de la cessation des hostilités, de la reconnaissance ou de l'affirmation de l'existence de la Bosnie comme État dans ses frontières internationalement reconnues, en faveur d'un arrangement institutionnel entre les trois communautés qui existent en Bosnie, d'un arrangement territorial sur la base des pourcentages qui ont été acceptés par les parties.

Permettez-moi de raconter un souvenir. C'était à Genève, le 29 novembre 1993. J'étais dans un petit bureau du palais des Nations. J'avais en face de moi M. Izetbegovic, à côté, Klaus Kinkel, le ministre allemand. J'ai demandé au président Izetbegovic quelle était sa demande territoriale en Bosnie pour signer la paix. Il a prix un bout de papier et il a écrit : 33 % et je n'ai pas été le seul à le voir. Voilà pourquoi nous avons proposé les pourcentages de 51 et 49. Ils ne sont pas sortis de notre cervelle. Ils avaient l'accord des parties. Notre devoir, aujourd'hui, est-ce de les pousser à reprendre la guerre ou est-ce de les pousser à faire la paix ; sur la base que nous avons proposée ?

Eh bien, mon choix à moi, il est fait et quelles que soient les critiques, je continuerai dans cette voie.

Je ne suis pas sûr de réussir. Je dirai même que, aujourd'hui, les chances de réussite sont beaucoup plus faibles que les risques d'échec. Ce n'est pas une raison pour renoncer. Si nous échouions, si nous repartions dans un processus guerrier, alors, comme nous l'avons dit, le Premier ministre, le ministre d'État, ministre de la Défense et moi-même, le moment viendrait de se demander ce que font nos 6 900 Casques bleus en Yougoslavie. Ils ne sont pas là-bas pour s'exposer entre des camps qui se sont la guerre, mais pour aider à faire la paix ! Voilà ce qui gouverne la diplomatie de la France : elle est claire, déterminée et la France poursuivra dans cette voie.