Texte intégral
Mesdames,
Messieurs,
Je veux tout d'abord vous dire le plaisir que j'ai à venir conclure aujourd'hui cette manifestation organisée par les associations dont vous êtes membres et dont j'ai fait partie dans un passé proche.
Je tiens à saluer l'heureuse initiative que vous avez prise de réunir l'ensemble des professionnels de votre secteur avec les partenaires les plus directement concernés par leurs actions.
Vous avez voulu ainsi en réfléchissant durant ces trois journées regrouper vos forces pour atteindre cet objectif qui nous est commun :
Faire progresser la justice sociale pour celles et ceux dont nous avons la charge.
Nous y parviendrons, vous y parviendrez si vous êtes en mesure d'adapter vos professions, vos modes d'interventions aux mutations économiques et sociales.
Je voudrais vous dire comment je ressens ce changement vous indiquer les conséquences de l'instauration du revenu minimum d'insertion dans vos pratiques professionnelles.
J'ai vécu personnellement depuis 15 ans toutes les évolutions du travail social, ses recherches, ses refuges, ses fuites, comme certains j'ai cru aussi que l'augmentation des moyens en hommes et en argent était la solution. Mais les mutations engagées sont trop profondes pour ne pas nous engager vers d'autres réflexions.
Il nous faut faire notre révolution culturelle et changer de mentalité. Après plus de quarante années d'action sociale expansionniste, fière de ses certitudes, celle-ci s'est trouvée contestée par les économistes, et saluée par des cabinets-conseil, face aux élus locaux investis de nouvelles responsabilités, vous devez aujourd'hui justifier de votre utilité.
Face à ces nouvelles données, les intervenants du travail social se sont mis à douter.
Et pourtant durant ces quarante ans vous avez su rendre dépassées les méthodes coercitives, même si nous savons que ce débat n'est jamais clos.
L'action sociale individualisée reste performante même si elle est parfois limitée.
Les expériences d'action sociale communautaires qui visent à un travail de prévention sociale et contribue à l'émergence d'un nouveau tissu social et économique se sont peu à peu mises en place depuis 1981.
Mais faute d'avoir su en temps utile comprendre l'intérêt de communiquer la réalité votre travail, l'action sociale a vu son image se ternir. Vous avez trop souvent considéré qu'à partir du moment où l'on se dévouait au bien d'autrui, vous étiez dispensés de rendre des comptes.
Vous vous êtes vous-même penché longuement sur la crise et le malaise du travail social.
Arrêtons-nous d'avoir des états d'âme. Inscrivez maintenant le quotidien de l'action sociale dans un champ balisé de repères clairs. C'est au politique de lui offrir le cadre de son action.
Il est donc temps de réfléchir et d'agir.
Il faut d'abord s'appuyer sur nos acquis, anciens ou plus récents, il ne s'agit pas de faire table rase mais de tirer les leçons d'un passé riche et dynamique pour franchir une nouvelle étape significative, maîtriser le cours des choses et l'assumer plutôt que, subir en "râlant", en gaulois que nous sommes.
Il ne faut avoir une dimension pluridisciplinaire, en effet les seuls professionnels, dans leur pluralisme ne peuvent suffire à atteindre cet objectif. Sortons de ce qui fut parfois notre ghetto, pour enrichir nos réflexions, en associant les historiens, les philosophes, les économistes et les politiques dans leur propre diversité.
Il nous faut enfin comparer. L'Europe de demain vous concerne aussi, échangeons avec les pays de la CEE, non seulement pour apprendre ou chercher des recettes, mais pour mieux comprendre grâce à une vision extérieure. Nos problèmes sont communs.
Pour participer à cette réflexion dès le 6 décembre, je réunirai un conseil supérieur du travail social. Je lui fixerai les thèmes de travail sur lesquels j'attends des propositions : notamment sur l'adaptation des formations initiales aux nouvelles données sociales et sur le travail social et les droits de l'homme.
Votre travail, notre travail commun nécessitent une solidarité, mais aussi il nous oblige à dénoncer, interpeller, contester, témoigner. Il nous faut être présents pour accompagner la souffrance des autres, pour être des avocats, des interprètes. Il nous faut aussi permettre aux exclus de reprendre la parole et de retrouver leur place dans la société.
Le RMI est pour cela une occasion unique. Je suis heureux que vous ayez choisi le thème de la pauvreté pour ce forum, le Premier ministre, monsieur Michel Rocard a voulu que le premier texte important présenté au nouveau Parlement soit le revenu minimum d'insertion, tel que l'avait promis le président de la République dans sa lettre aux Français, et je dois vous dire que je suis fier d'avoir été le ministre qui a défendu et fait voter cette loi au Parlement.
"On a toujours pensé à faire la charité aux pauvres et jamais à faire valoir les droits de l'homme pauvre sur la société. La bienfaisance publique n'est pas une vertu compatissante, elle est un devoir, elle est la justice. Là où il existe une classe d'hommes sans subsistance, là existe une violation des droits de l'humanité".
Ces phrases de la Rochefoucauld-Liancourt en 1789, nous aurons mis 200 ans pour y trouver la réponse en instaurant en France le revenu minimum d'insertion.
Depuis trois jours, vous avez confronté vos pratiques, cherché des solutions aux problèmes concrets que vous rencontrez quotidiennement auprès des populations les plus fragiles. Vous attendez, je pense, du ministre chargé de la Solidarité Nationale qu'il vous présente les conséquences pour les travailleurs sociaux de ce nouveau texte législatif.
Le thème même de votre forum est une première réponse ; c'est un véritable défi qui vous est lancé. Toutes professions dans nos sociétés modernes sont à des moments donnés de leur histoire, confrontées à de nouvelles découvertes technologiques qui bouleversent complètement leurs pratiques, leurs formations. Vos professions par l'instauration du RMI, vont être soumises au même bouleversement.
Je crois en effet qu'avec le RMI, le travail va devoir bouger, changer ou du moins évoluer.
Beaucoup d'entre vous ont souhaité ce changement n'acceptant plus de lutter contre la pauvreté et la précarité avec des moyens sans communes mesures avec la demande. Ce nouvel outil, l'État vous l'apporte en garantissant à tous un minimum de revenu.
C'est dans notre législation l'avancée sociale la plus importante depuis la loi d'orientation sur les handicapés de 1975.
Je voudrais rappeler que le nouveau droit institué par la loi doit permettre d'atteindre trois objectifs :
- tout d'abord fournir aux plus déshérités des ressources leur permettant de combattre leur situation de pauvreté, grâce au versement d'une allocation, et par l'accès à la protection sociale ;
- ensuite à partir de programmes locaux d'insertion, de faire cesser les processus d'exclusion ;
- enfin, le contrat d'insertion, consacrant un engagement réciproque, garantira l'implication effective des bénéficiaires dans les actions d'insertion.
Je n'insisterai pas sur l'économie générale du projet qui vous est maintenant connue.
Toutefois il est important de préciser que tous les acteurs sociaux locaux sont concernés à un stade où à un autre de la procédure : au moment du dépôt de la demande, de l'élection de domicile par le demandeur, de l'instruction du dossier, de la passation du contrat d'insertion, de la réalisation des activités d'insertion, du paiement de l'allocation.
La généralisation de cette action de lutte contre la pauvreté implique donc la mobilisation de toutes les intelligences et de toutes les expériences. Elle concerne les pouvoirs publics nationaux et locaux, les élus, les fonctionnaires, l'ensemble de notre système d'éducation et de formation, les organismes de protection sociale, enfin l'ensemble du mouvement associatif et les innombrables bénévoles que mobilise l'exigence de solidarité.
Les travailleurs sociaux vont être au cœur de nouveau dispositif. Non pas en se voyant confier de nouvelles missions, mais plutôt en revenant avec des moyens nouveaux à la tâche première du travail social.
Tout d'abord, vous allez être en mesure, et c'est fondamental, de mieux répondre aux interrogations légitimes que vous posiez depuis plusieurs années : comment satisfaire aux demandes des plus démunis, de tous ceux qui en raison de leur marginalisation, de la perte des habitudes sociales, ont progressivement renoncé à l'espoir de retrouver une activité. Comment aider quelqu'un qui a faim, qui ne peut se soigner, comment lui demander de faire des projets alors que son reste d'énergie est mobilisé pour simplement survivre.
Le revenu minimum d'insertion va vous permettre d'inscrire votre action dans la durée, condition indispensable à la réussite de projets visant des personnes fragilisées.
La nouvelle loi vous offrira la possibilité de prendre en compte la multiplicité des situations individuelles et la diversité des besoins réels qu'ils rencontrent. Et qui requièrent des réponses diversifiées et des interventions personnalisées.
À partir de ce socle solide créé par ce nouveau droit les conditions seront réunies pour la réussite du processus de réinsertion, mais celui-ci comporte de nombreuses étapes, toutes aussi importantes à mes yeux les unes que les autres.
Ainsi susciter un réel engagement d'insertion constitue une responsabilité au moins aussi importante que de proposer un mode d'insertion adapté, cela implique, je ne vous l'apprendrai pas, d'obtenir la confiance d'un partenaire généralement marqué par des échecs successifs. Cet espoir que vous aurez contribué à faire renaître ne doit pas être déçu. C'est le préalable pour que se créé une dynamique de l'insertion dont l'objectif sera une véritable participation de l'intéressé à la vie de la société en fonction de ses aptitudes et dans le cadre d'un projet personnel progressivement structuré.
Vous êtes ceux qui seront les plus à même pour apprécier les situations individuelles, c'est donc de vous que dépendra la réussite où l'échec des contrats d'insertion. C'est de la finesse de vos analyses, du suivi des contrats d'insertion, de la relation que vous saurez établir avec les commissions locales d'insertion qui feront de l'insertion un véritable droit pour tous.
C'est vous qui, par la remontée d'informations nous ferez savoir si les nouvelles formules d'insertion mises en places correspondent aux besoins réels.
Il y a là un ensemble de réalités nouvelles qui vont être confiées aux acteurs sociaux et il importe que chacun puisse très vite se situer dans cette dynamique, mesurer la portée, connaître les attributions qui lui sont dévolues et lutter sans attendre et avec détermination contre ce phénomène de pauvreté et de précarité qu'aucune société évoluée ne saurait tolérer.
Nouveau droit à un revenu minimum, nouveau droit à l'insertion, c'est bien là le défi qu'il nous faut relever.
Pour vous y aider le ministère va lancer une vaste campagne d'information de portée générale sur le nouveau dispositif. J'ai prévu que soient organisées très rapidement des sessions de formation destinées plus particulièrement aux travailleurs sociaux avec une large participation des centres de formation.
Il nous faut maintenant aller vite. La loi est votée, de nombreux textes réglementaires doivent maintenant venir compléter les dispositifs afin que très rapidement ils soient applicables sur tout le territoire. Ce sera chose faite pour que dès le mois de janvier 1989 les premiers versements de l'allocation puissent avoir lieu.
Je dirai pour conclure que nous abordons une étape essentielle dans la mise en œuvre d'une politique globale de lutte contre la pauvreté intégrant les aspects liés au logement, à l'éducation, à la santé, à la culture aussi, et pour la réussite de ce projet, le gouvernement compte sur votre participation active.
L'intérêt que vous avez manifesté au cours de ces journées montre bien que, comme moi, vous êtes conscients que les travailleurs sociaux ont aujourd'hui l'opportunité d'affirmer leur rôle et leur identité et les moyens de répondre à un nouveau défi visant à construire une société plus solidaire ainsi que le demande le président de la République.