Déclaration de M. Charles Pasqua, ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire, sur la religion musulmane en France, Lyon le 30 septembre 1994.

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  • Charles Pasqua - Ministre de l'intérieur et de l'aménagement du territoire

Circonstance : Inauguration de la mosquée de Lyon le 30 septembre 1994

Texte intégral

Les grands pays sont ceux qui ne renient pas leur passé. Voilà pourquoi je suis heureux de me trouver ici parmi vous, pour vous délivrer d'abord ce message, et, à travers vous, pour le délivrer à l'ensemble des musulmans français et des musulmans de France : la République française ne connaît ni discrimination raciale ni discrimination religieuse. Ce principe, elle l'a posé, la première, voici deux siècles. À le renier, elle se réunit elle-même. Cela n'arrivera pas.

Aussi, tous ceux des vôtres qui vivent régulièrement et paisiblement sur notre territoire, doivent savoir qu'ils n'ont rien à redouter de notre loi, dont la teneur ne les concerne ni plus ni moins que les autres citoyens. Ils doivent savoir qu'ils peuvent pratiquer librement la religion de leur choix, au même titre et dans les mêmes conditions que les autres. C'est ce dont j'ai voulu porter témoignage aujourd'hui. C'est cette assurance que je veux leur apporter solennellement.

Mais la France, on ne le rappelle pas assez, n'est pas un État comme les autres. La France est un État laïc, et c'est même le seul État laïc d'Europe. Je sais ce que cette idée peut avoir d'incompréhensible pour tous ceux dont la foi commande et modèle tous les comportements, privés comme publics, individuels et collectifs.

Je voudrais simplement qu'ils sachent que, cette laïcité, c'est-à-dire la séparation entre ce qui relève de la vie privée et ce qui est ressorti à la responsabilité de l'État, la République l'a d'abord imposé à la principale religion des Français, celle qui rythmait depuis des siècles leur morale privée comme leurs comportements publics. Cela se fit, croyez-moi, non sans mal.

Voilà donc ce pays, le plus tolérant de tous puisque l'État n'y professe aucune religion de préférence à une autre, le plus exigeant aussi, puisqu'il délimite précisément "ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César", voilà ce pays au sein duquel l'Islam doit maintenant trouver sa place, sans qu'elle lui soit marchandée au nom de je ne sais quelle discrimination, mais sans qu'elle lui soit pour autant concédée au nom de je ne sais quel abandon des principes de notre République.

Telle est la France, Messieurs les représentants de la communauté musulmane. Elle est tolérante et accueillante, dès lors qu'on respecte ses traditions à elle, auxquelles elle a la faiblesse de tenir. Elle sait que tel est bien le cas de l'immense majorité des musulmans.

C'est bien le sens de ma présence ici. Elle entend marquer que la République française, fidèle à sa constitution, connaît tous les cultes, si elle n'en reconnaît aucun. Nous avons aujourd'hui conscience qu'il convient de traiter la question de l'Islam en France comme une question française, et non plus comme une question étrangère ou comme la prolongation en France de problèmes étrangers.

L'Islam est aujourd'hui une réalité française, parce que c'est pour une grande part une religion de français. Aussi ne saurait-il plus seulement y avoir un Islam en France. Il doit y avoir un Islam de France.

La République française, vous le savez, y est prête. Elle appelle de ses vœux que la communauté musulmane française s'organise, à l'instar des autres religions et qu'elle suscite en son sein, librement, des institutions représentatives pour les pouvoirs publics.

Dernière venue sur notre sol des grandes religions du Livre, l'Islam n'a pas vécu les grands compromis historiques "à la française" qu'ont été, pour les autres religions, le concordat ou les lois de 1905. Il faut cependant que la France et l'Islam trouvent bientôt leur concordat, et que ce concordat se fonde, pour la France sur la reconnaissance d'une réalité musulmane composée en majorité de citoyens français, et pour l'Islam, de l'acceptation pleine et entière de la réalité française, c'est-à-dire de ses principes laïcs et républicains.

Bien sûr, la situation internationale ne facilite sans doute pas la nécessaire modération des esprits qui doit présider à cette double reconnaissance. Elle nous en impose cependant l'urgence.

Il va de soi que si des influences contraires à nos traditions, à nos valeurs, à notre conception des Droits de l'Homme – et de la Femme – venaient à se développer au sein de votre communauté, alors ce serait un risque majeur, pour elle d'abord à l'évidence, mais aussi pour la cohésion nationale dans son ensemble, et cela, nous ne serions ni l'accepter ni même le laisser s'installer petit à petit.

Car la République française ne se résume pas toute entière dans la laïcité, ou plutôt, la laïcité n'est pas l'indifférence. La France a un message qui s'adresse à tous les hommes et qui parle de justice, de tolérance, d'égalité des droits, de dignité et d'émancipation de la personne humaine.

Et ni la nécessaire liberté du culte, ni le droit reconnu à la diversité, ni la liberté imprescriptible d'association, ni le respect de la vie privée ne sauraient servir de prétexte à quiconque pour s'affranchir d'une conception de l'homme que la République place au-dessus de tout, puisque c'est son principe fondateur.

Ou bien on accepte cette exigence morale des droits de l'Homme, ou bien on se met en marge de la communauté nationale, car il ne peut pas y avoir d'avenir en commun sans un minimum de valeurs partagées.

Cela vaut aussi pour toutes les philosophies, pour toutes les religions, pour toutes les croyances que la République se fait un devoir de respecter, pourvu qu'à leur tour elles respectent la République, ses principes et ses lois.

Je sais que la communauté musulmane dans son ensemble a parfaitement conscience de cette obligation et des conditions particulières de la pratique de l'Islam en terre non musulmane, conditions qu'à ma connaissance, le Coran reconnaît depuis les origines.

La France exige sans doute davantage que d'autres pays occidentaux, que le développement séparé de communautés, qu'elles soient religieuses ou ethniques, ne heurte pas. Nous avons, nous, une autre conception de notre communauté nationale, et nous n'entendons pas en changer. Ceci impose d'abord que les mêmes lois s'appliquent à tous ceux qui vivent sur notre territoire, et ces lois concernent la vie civile et la vie publique. Les musulmans de France, mais aussi les fidèles des autres religions, catholiques, protestants, juifs, orthodoxes, hindouistes, bouddhistes, respectent cette loi commune depuis toujours, qui leur interdit cependant des pratiques ou des coutumes qui ont cours ailleurs.

Il est possible, il est même d'une certaine façon légitime, que certains considèrent qu'ils ne peuvent pas vivre ou exalter leur foi ainsi qu'ils le souhaiteraient sur notre territoire. Il leur faudra dans ce cas aller la pratiquer là où c'est possible. Votre jurisprudence elle-même ne dit pas "À celui qui est maître d'un territoire, tu dois obéissance" ?

La France, en effet, n'est pas une terre de mission, encore moins espace à conquérir. Si chacun a le droit, chez nous, de pratiquer, en privé ou en association, la religion de son cœur, notre conception des choses exige des religions une certaine réserve, c'est-à-dire une attitude compatible avec les convictions d'autrui. Elle n'encourage certes pas le prosélytisme, mais elle ne décourage nullement le fidèle.

Les Français, qui comptent parmi eux des millions de citoyens issus de l'étranger, sont certainement l'un des peuples les moins racistes d'Europe mais ils aiment que les nouveaux arrivants respectent leur mode de vie en société et des comportements trop ostentatoires les indignent légitimement.

Nos concitoyens, en revanche, comprennent dans leur grande majorité que votre confession puisse disposer de lieux de culte dignes d'une grande religion et, j'ajoute, dignes d'un grand pays. Veillons donc ensemble à ce que l'exaltation de quelques-uns ne nuisent pas à l'harmonie de tous, et que l'arbre intégriste ne cache pas la forêt de cette Islam modéré, tolérant, discret qui est celui de l'ensemble de vos coreligionnaires.

Je souhaite donc que, comme celle de Paris, qui fait depuis longtemps partie du paysage parisien, et que fréquentent avec plaisir de nombreux non-musulmans, la mosquée de Lyon permette aux musulmans de pratiquer leur foi dans la dignité, et dans l'harmonie avec tous les Lyonnais, dans cette ville qui est la capitale spirituelle de la France, comme elle nous l'a encore rappelé avec solennité la semaine dernière.

C'est pourquoi j'ai voulu apporter moi-même, ici, aux musulmans de Lyon et de France, de la part de la République française, ce message de sympathie, de tolérance et d'espoir.