Interview de M. Alain Madelin, ministre des entreprises et du développement économique chargé des PME et du commerce et de l'artisanat et vice-président du PR, à France 2 le 18 octobre 1994, sur la démission de M. Gérard Longuet, la détérioration du climat politique et la perspective des élections présidentielles en 1995.

Prononcé le

Intervenant(s) : 
  • Alain Madelin - Ministre des entreprises et du développement économique, chargé des PME et du commerce et de l'artisanat ;
  • Gérard Leclerc - Journaliste

Circonstance : Publication du livre de M. Alain Madelin "Chers compatriotes" à Paris, octobre 1994

Média : France 2

Texte intégral

G. Leclerc : Est-ce réaliste de vouloir remettre de l'ordre dans ce gouvernement qui est en proie à la division ? 

A. Madelin : En ce qui me concerne, je fais mon travail dans mon domaine. Si tout le monde faisait pareil, il n'y aurait pas de problèmes. 

G. Leclerc : Remplacer le numéro 1 du PR par le numéro 2, n'est-ce pas un petit remplacement dans un gouvernement défraîchi ? 

A. Madelin : Vous voulez me faire dire que le gouvernement est défraîchi, mais je crois que c'est aux Français d'en juger. Je crois qu'il y a des gens qui, chacun dans leur domaine, cherchent à faire leur travail et il y a un climat général qui est exécrable. Il y a une certaine méfiance devant la vie politique. C'est une des raisons pour lesquelles, en dehors des fonctions gouvernementales qui sont les miennes, je cherche à faire de la politique autrement et à employer d'autres chemins que les sentiers battus. 

G. Leclerc : Ne pensez-vous pas que les divisions qui minent le gouvernement risquent de poser un problème à plus ou moins long terme ? 

A. Madelin : Pour ma part, je m'en tiens à une règle et une seule. Je crois qu'il faut parler de l'élection présidentielle et, en tout cas, des hommes, le plus tard possible. C'est la règle qu'à l'origine avait fixé le Premier ministre et il serait bon que tout le monde se l'applique. 

G. Leclerc : Quand G. Longuet dit qu'il a été sacrifié sur l'autel de la raison d'État et de l'opportunisme politique, cela ne veut-il pas dire que le Premier ministre est principalement préoccupé par la prochaine présidentielle ? 

A. Madelin : Cela veut dire que l'on fait un peu trop de politique pour les élections présidentielles et je souhaite effectivement qu'il y soit mis un peu bon ordre. Encore qu'à ma façon aussi, je contribue au débat des élections présidentielles, mais j'essaye de le faire non pas dans le désordre des campagnes électorales des hommes, mais en posant les problèmes de fond et je crois qu'il n'est jamais trop tôt pour poser le problème des idées.

G. Leclerc : Quand vous prônez, dans votre dernier ouvrage, la baisse de la progressivité de l'impôt ou des salaires minima régionaux, ou encore l'abandon de certains acquis sociaux contenus dans les conventions collectives, est-ce que tout cela est bien social ? 

A. Madelin : Ce qui marque ce livre est une immense préoccupation qui est que la justice sociale ne marche plus. Il y a une sorte de blocage de l'ascenseur social. J'appartiens à un milieu très modeste mais à mon époque, quand j'étais jeune, il y avait la possibilité de grimper l'échelle sociale avec un peu de mérite, beaucoup de travail et de chance. Aujourd'hui, on sent qu'il y a une sorte de blocage de l'ascenseur social. La justice sociale telle qu'on l'a pensée ces dernières années est en panne. On n'a jamais autant dépensé pour le social et il n'y a jamais eu autant de pauvres, de chômeurs et d'exclus. Et on sait que dans l'avenir on ne pourra pas continuer à dépenser plus. Ce qui veut dire qu'il faut remettre en marche la libre-circulation sociale à l'intérieur de la société et il va falloir faire sauter un certain nombre de privilèges et de blocages. 

G. Leclerc : Vous prônez la concurrence dans le cadre de l'école, mais n'est-ce pas rétablir l'inégalité et un système à deux vitesses ? 

A. Madelin : Aristote disait déjà qu'il n'y avait pas de plus grande inégalité que de traiter de façon égale des choses qui sont inégales. La question qui se pose actuellement pour l'école est la suivante: comment permettre aux enseignants de faire une meilleure école ? On fait confiance à l'homme, on fait confiance aux enseignants, on fait confiance aux chefs d'établissement et c'est en leur donnant plus d'autonomie et de liberté que l'on trouvera des solutions adéquates. Quand vous responsabilisez les gens, ils sont capables de faire mieux. Le maître-mot de ce livre est la liberté, oui, mais pas n'importe quelle liberté. C'est la liberté éclairée par la responsabilité. Dans le domaine de la protection sociale et dans tous les domaines, on veut mettre davantage de responsabilité. 

G. Leclerc : Quelles dépenses d'État doivent être entreprises et quels services publics doivent être privatisés ? 

A. Madelin : Il faut remettre l'État à sa place. La place de l'État n'est pas chez Renault ou au Crédit Lyonnais mais dans les banlieues où il est nécessaire de dépenser plus pour mettre fin au désordre social qui est en train de s'installer. L'ensemble du système public vit au-dessus des moyens des Français. 

G. Leclerc : Quand on lit votre livre, on a l'impression que votre programme est plus fait pour J. Chirac que pour E. Balladur ? 

A. Madelin : Je ne sais pas. Vous êtes extraordinaire, les journalistes, car quand on essaye de faire des propositions, vous cherchez toujours derrière "pour qui roule-t-il ?" Ce livre roule pour un certain nombre d'idées et de convictions Point final. Maintenant, je vais faire en sorte que ces idées et ces convictions soient représentées dans le débat des élections présidentielles.