Texte intégral
Dimanche 5 juin 1994
Mesdames et Messieurs, nous sommes réunis, dans le recueillement, par le double mouvement de la mémoire et de la fierté.
L'une et l'autre sont nécessaires à notre peuple. L'une et l'autre aujourd'hui nous rassemblent dans l'un des hommages les plus beaux qui puisse être rendu à ceux qui nous rendirent et la dignité et la liberté.
Demain, les Chefs d'État, les anciens, le peuple de France se rassembleront pour célébrer une grande page de l'Histoire de la liberté.
Aujourd'hui nous voulons nous souvenir de cette poignée d'hommes qui furent toujours – tout au long de ce chemin qui nous mena jusqu'en Allemagne – à l'avant-garde de l'honneur, à l'avant-garde de l'audace et du panache.
Au tout début de la plus formidable opération de débarquement que le monde ait connu, "un jour avant l'aube", des sticks du 4e Spécial Air Service – les SAS – étaient parachutés dans le Morbihan et dans les Côtes du Nord. Ils auront l'honneur exceptionnel d'être, ce jour-là, les premiers alliés de l'opération Overlord. Les premiers alliés et les premiers des Alliés.
Les conditions dans lesquelles ces hommes d'élite étaient engagés – dans la bataille et avant la bataille – étaient conformes à leurs traditions, à leur esprit, à leur vocation. Ils devaient empêcher que les divisions allemandes qui occupaient la Bretagne ne vinssent renforcer celles des défenses de la Wehrmacht de Normandie. Là où le gros des forces alliées débarquerait.
"Qui ose gagne" : était leur devise, leur mot d'ordre, leur défi. Dans la nuit du 5 au 6 juin, vers 23 heures, les sucks du 4e SAS sont largués dans les environs de Saint-Marcel et dans les Côtes du Nord.
Tout ce passa, pour ces hommes d'exception, comme ils s'y étaient entraînés. Le silence de la nuit ; le regard inquiet, qui cherche dans l'ombre ; la présence des camarades ; l'impatience de la mission accomplie ; l'angoisse et la force mêlées ; la résolution et l'incertitude du combat comme compagnons attentifs.
L'un des sticks, atterrit à quelques centaines de mètres d'un poste d'observation allemand. Sur les hauteurs de ce village de Plumelec où nous sommes réunis, aujourd'hui.
Alertés par le bruit, découvrant dans la nuit les premières corolles des parachutes qui viennent vers eux, les soldats allemands donnent l'alerte.
Tout se passe, alors, très vite. Avant même que l'essentiel des armes et du matériel ait pu être récupéré, une partie du stick est attaqué. Le caporal Émile Bouetard est tué dans l'engagement.
Il venait à peine de retrouver ce sol de Bretagne qui avait vu naître et dont il voulait passionnément qu'il fut libre. Il fut le premier mort du débarquement. Dans la bataille qui venait de commencer, les premiers soldats à se battre en France et pour la France étaient des parachutistes à Croix de Lorraine.
Mesdames et Messieurs. Entre le premier mort d'Overlord, ce jeune caporal français, et l'exclamation du Maréchal Keitel à Berlin : "Les Français aussi", il y a toute la reconquête française de notre honneur. Commencée dans les prisons allemandes, poursuivie dans les maquis, renouvelée en Afrique et en Italie, assumée dans le sacrifice de vos camarades du 5 juin, cette reconquête est une longue chaine de souffrance et de dignité. Elle nous mènera jusqu'en Allemagne. Elle vous mènera jusqu'en Allemagne.
De même, entre Émile Bouetard et les milliers de morts de la bataille de Normandie, entre ce jeune breton et ces garçons de Californie ou d'Écosse, du Québec ou du pays de Galles, il y a une profonde et silencieuse fraternité. Cette fraternité a fécondé notre sol et ennobli notre Histoire.
Nous rendons, aujourd'hui, l'hommage de la patrie aux premiers de ses fils qui soient morts pour elle, à l'aube du débarquement.
Ces fils de la France libre rencontrèrent très vite leurs frères de la France combattante, accourant de toutes parts à l'annonce des parachutages et du débarquement. Ce sera l'Épopée héroïque de la forêt de Saint Marcel ; les combats acharnés contre un ennemi déterminé ; la magnifique victoire remportée par les SAS et les hommes des maquis, tel un très beau symbole de cette France, à nouveau retrouvée, à nouveau réunie, à nouveau fraternelle.
Lorsqu'au début du mois d'août 1944 les divisions américaines qui arrivaient de Normandie entrèrent en Bretagne, c'est un pays déjà largement conquis par les parachutistes de la France libre et les hommes des maquis qui put les accueillir.
Dans une lettre à un américain, Antoine de Saint-Exupéry (dont nous allons célébrer dans quelques semaines l'anniversaire de la mort) s'adresse ainsi à ses camarades de combat d'outre-Atlantique :
"Vos jeunes gens meurent dans une guerre qui, pour la première fois dans l'Histoire du monde est pour eux, malgré toutes ses horreurs, une confuse expérience d'amour".
Comment ne pas penser à ces derniers mots ("une confuse expérience d'amour") pour évoquer ici la mémoire, le sacrifice, le témoignage des parachutistes SAS, au moment où nos Alliés vont être si justement honorés. Comment ne pas penser à cette nuit-là où dans le don de leur vie, des jeunes français ont exprimé pour leur terre, pour leur peuple, pour leur propre dignité cette "expérience d'amour" dont parle Saint-Exupéry.
Pour ces faits d'armes accomplis par les SAS français, le Général de Gaulle décorera leur drapeau de la croix de Compagnon de la Libération. Avec la citation que je vais lire, messieurs, et dont vous pouvez, ici à Plumelec et cinquante ans après le sacrifice du premier Français sur le sol de France, être et demeurer légitimement fiers :
Pour les Parachutistes, la guerre ce fut le danger, l'audace, l'isolement.
Entre tous, les plus exposés, les plus audacieux, ses plus solitaires, ont été ceux de la France libre.
Coups de main en Crète, en Libye, en France occupée ; combats de la libération en Bretagne, dans le Centre, dans l'Ardenne ; avant-garde jetée du haut des airs dans la grande bataille du Rhin ; voilà ce qu'ils ont fait, jouant toujours le tout pour le tout, entièrement livrés à eux-mêmes, au milieu des lignes ennemies, voilà où ils perdirent leurs morts et récoltèrent leur gloire.
Le but fut atteint, la victoire remportée. Maintenant, que la bassesse déferle ! Eux regardent le ciel sans pâlir et la terre sans rougir.
Mesdames et Messieurs, nous sommes le 5 juin. Déjà, il y a cinquante ans, dans une journée pareille à celle-ci, des centaines de milliers d'hommes se préparaient à affronter la plus dure des batailles. Ils allaient combattre la tyrannie, l'injustice, l'oppression. Pour beaucoup d'entre eux ce sera le dernier jour.
Cette nuit-là, dans le silence étrange de la Bretagne, traversé par les chuchotements de la liberté, par le glissement des parachutes puis par les cris de la guerre, il y avait – en train de se jouer – une part très précieuse de notre Histoire.
Puisse la jeunesse d'aujourd'hui, dans le regard qu'elle porte sur ce sacrifice, entendre et retenir l'exigeante leçon d'une liberté portée par le courage et par l'audace. Puisse-t-elle rendre à ceux qui ont laissé là le dernier moment de leur vie, l'hommage qu'évoquait encore Saint-Exupéry lorsqu'il parlait de tous ces jeunes gens morts "comme des graines enfouies dans le silence de la terre".
18 juin 1994
Monsieur le Vice-président de l'Assemblée nationale,
Monsieur le Sénateur,
Monsieur le Préfet,
Monsieur le Maire de Saint Marcel,
Messieurs les Officiers généraux,
Mesdames et Messieurs,
Nous sommes aujourd'hui réunis, en ce lieu du Musée de la Résistance bretonne, pour honorer la mémoire de ces parachutistes à Croix de Lorraine, de ces français qui sont venus, "un jour avant l'aube", participer à la libération de notre terre.
Il y a seulement une dizaine de jours, à Plumelec, à quelques kilomètres de Saint Marcel, je rappelais avec émotion et avec respect que le premier mort du débarquement, le premier mort d'Overlord, était français.
Un de ces français du 4e Special Air Service – les SAS – qui furent parachutés dans la nuit, la veille du débarquement, sans accueil au sol, avec pour mission un ordre simple : prendre contact avec les chefs locaux de la Résistance et empêcher, à n'importe quel prix, les unités allemandes cantonnées en Bretagne, de s'engager en Normandie.
Les SAS furent des précurseurs. Les inventeurs des formes modernes de combat. Créés pour infiltrer, pour saboter au-delà des lignes ennemies, ils étaient rompus à toutes les techniques de combats. Ils furent les premiers commandos des armées modernes.
Tout au long de la campagne d'Afrique, les SAS français ont opéré, dès 1941, à l'arrière des lignes allemandes pour accomplir ces "missions spéciales" dont dépendent, souvent, le sort d'une guerre.
C'est à ces hommes d'exception, surentraînés et volontaires pour les coups les plus durs qu'est dédiée cette section nationale des parachutistes SAS que nous inaugurons, aujourd'hui et en ces lieux, cinquante années après les combats de la forêt de Saint-Marcel.
La Bretagne est une terre de légende. C'est sur cette "terre éprise de liberté" où l'imaginaire, toujours, le dispute au réel, dans ce paysage de bocage, que les SAS ont conquis leur gloire et notre reconnaissance.
Saint Marcel est à la Bretagne ce que Les Glières sont à la Savoie. Plus qu'un coup de main habile de quelques partisans, plus qu'un fait d'arme, Saint-Marcel, c'est l'honneur et la dignité retrouvés pour notre nation meurtrie dans sa chair, bafouée au plus profond de son être pendant quatre années.
Comment dès lors ne pas évoquer la similitude frappante entre deux dates ? Le 18 juin 1944, quatre longues années après l'Appel de celui qui fut le premier Résistant de France, c'est bien la nation française qui renaît dans la forêt de ce petit village de Bretagne.
Avec l'annonce du débarquement, lorsque les Bretons apprennent l'arrivée de parachutistes français, ce sont des centaines de jeunes hommes et de jeunes femmes qui se joignent aux groupes de partisans, qui convergent vers la forêt, qui participent, eux aussi, au combat final avant l'ultime délivrance.
Pendant plus de dix jours, les SAS et les FFI vont enrôler, armer et encadrer cette armée de volontaires. Malgré les parachutages incessants, les Allemands ne réagissent véritablement qu'à l'aube du 18 juin. Après une journée de violents combats, l'armée allemande est tenue en échec et le décrochage peut s'opérer durant la nuit, en bon ordre.
"Qui ose gagne !" Cette devise, celle des SAS, est à la mesure de la partie qui s'est jouée, en quelques heures, tout autour de ce village. Lorsque, quelques semaines plus tard, les premières divisions américaines pénètrent en Bretagne, c'est une région déjà presqu'entièrement libérée qu'elles découvrent.
Au prix des larmes. Au prix du sang. Au prix de la vie.
Ils ont tenu l'ennemi en échec. Ils ont accompli leur mission. Ils ont donné leur vie pour nous. Notre fidélité est celle de la mémoire. Mais elle doit être aussi celle de la reconnaissance et celle du cœur.
"Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés.
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés".
Charles Peguy. Du lieutenant fauché en pleine bataille de La Marne, le 5 septembre 1914, mort debout à la tête de sa compagnie jusqu'à ces fils de France tombés ici, fidèles à leur parole et à leur honneur, c'est une belle continuité française que nous saluons avec émotion.
Après la longue nuit de l'occupation, les combats de Saint Marcel sont bien le symbole du réveil de la nation.
Tout au long de ces "années terribles", les hommes et les femmes de la France Combattante, ce peuple de proscrits, "ce peuple de la nuit", cher à Malraux, étaient les dépositaires d'une espérance qui guida pas à pas ceux qui, depuis la France ou de l'étranger, s'engagèrent sous la bannière du général De Gaulle.
Saint Marcel, c'est donc aussi, pour la première fois, la communion entre un peuple et deux France et c'était toujours le même peuple et c'était toujours la même France : la France Combattante et la France Libre. Ces deux France qui se sont découvertes dans l'abîme, reconnues dans l'honneur et qui, grâce notamment à l'action d'un homme, Jean Moulin, ont appris à s‘organiser, puis à combattre, main dans la main.
C'est encore Malraux, qui, en se recueillant sur les cendres de Jean Moulin, a le mieux exprimé cette identification, essentielle et fondatrice, entre la nation et la Résistance.
Je le cite :
"Ce sentiment qui appelle la légende, sans lequel la Résistance n'eût jamais existé, – et qui nous réunit aujourd'hui – c'est peut-être simplement l'accent invincible de la fraternité."
Mesdames et Messieurs,
La leçon de Saint Marcel, comme celle des plus belles batailles de notre peuple, est bien une leçon pour aujourd'hui. On ne défend ce que l'on aime qu'au péril de sa vie.
Et ce que l'on aime – pour un jeune Français d'hier, pour un jeune Français d'aujourd'hui – cela n'a pas changé. Un territoire, avec son histoire et sa mémoire, une langue qui s'adresse au monde comme elle nous parle à nous, des valeurs qui fondent et la justice et la dignité des hommes, un rayonnement qui nous impose d'être forts si nous voulons être entendus.
Dans la nuit du maquis, dans le silence des prisons, dans les cris des tortures, dans les regards des résistants, dans les mains qu'on attache et dans les yeux qu'on aveugle, dans les corps qu'on détruit, il y a une mémoire française.
Puisse cette mémoire rester vivante. Puisse la jeunesse d'aujourd'hui l'entourer de sa vigilance et de sa fidélité.