Texte intégral
TF1 : mercredi 22 juin 1994
P. Poivre d'Arvor : On a l'impression qu'il s'agit d'une initiative bien solitaire ?
F. Léotard : Je ne crois pas que l'on puisse dire cela. Nous avons attendu cette résolution du Conseil de sécurité, qui vient d'avoir lieu il y a quelques minutes, nous avons préparé les choses avant. Mais nous ne serions pas intervenus s'il n'y avait pas eu de résolution de l'organisation des Nations unies. Nous ne sommes pas là dans un mouvement national français. Pas du tout. Nous sommes là pour appliquer une résolution qui vient d'être votée par l'ONU et que nous avons souhaitée, permettant de mettre un terme à certains massacres et certaines atrocités.
P. Poivre d'Arvor : L'opération démarre-t-elle dès demain matin à l'aube ?
F. Léotard : L'opération commencera demain matin. Elle commencera d'ailleurs, pour bien montrer nos intentions, par une petite zone qui est de l'autre côté de la frontière et dans laquelle se trouvent menacés aujourd'hui quelques milliers de Tutsis. C'est pour bien montrer que nous sauvons les personnes que nous rencontrons quelle que soit leur ethnie, quelle que soit leur nationalité pour les étrangers. Nous continuerons à partir de cela, en ayant le maximum d'informations, à regarder les lieux où sont menacés des enfants, des civils, éventuellement des communautés religieuses. Voilà l'intention française. Objet limité et action humanitaire.
P. Poivre d'Arvor : L'idée n'est-elle pas d'aller jusqu'à Kigali ?
F. Léotard : Nous voulons nous engager le moins possible en fait dans le territoire rwandais. Nous ne voulons en aucune manière prendre parti dans le conflit d'aujourd'hui. Je le dis très clairement pour ceux qui sont actuellement en train de se déchirer. Ce n'est pas notre objectif de prendre parti. Ce que nous voulons, et au nom de l'ONU, c'est sauver des vies humaines. Nous allons voir à quel endroit nous pouvons le faire, en fonction des renseignements que nous aurons dès demain matin. Et de quelle manière nous pourrons le faire. Ces images sont tellement affreuses pour la communauté internationale, que la France considère qu'elle ne peut pas les accepter.
P. Poivre d'Arvor : Donc une intervention limitée dans le temps et l'espace, n'est-ce pas ?
François Léotard : Le Premier ministre de façon très claire cet après-midi à l'Assemblée nationale et après que nous en ayons nous-mêmes parlé avec le président de la République, a évoqué la fin du mois de juillet. Nous avons demandé à l'ONU d'accélérer le processus d'intervention de la force d'intervention qu'elle va déployer sur le terrain pour faire en sorte qu'elle puisse succéder immédiatement au dispositif français. Si nous avions attendu totalement l'ONU, nous risquions d'attendre plusieurs mois encore, ce qui veut dire plusieurs milliers de morts. Nous précédons d'une certaine façon cette force de l'ONU qui pourra, je l'espère, intervenir dans le courant de l'été. Entre-temps, toujours sous résolution du Conseil de sécurité, nous intervenons dans les semaines qui viennent pour essayer de sortir le maximum de ces malheureuses personnes de la situation dans laquelle elle se trouve.
P. Poivre d'Arvor : N'y a-t-il pas eu dans cette affaire deux lignes de conduite au sommet de l'État ?
François Léotard : Nous avons toujours regardé les tenants et les aboutissants de cette affaire. J'ai toujours exprimé mon souci de rester dans un cadre très limité dans le temps, et de ne pas faire en sorte que les forces françaises soient petit à petit considérées comme une gendarmerie internationale qui interviendrait partout dans le monde. Ce n'est pas mon objectif, ni la conception que j'ai de l'armée française. Il se trouve que là, nous avons la demande expresse de l'organisation des Nations unies, nous avons les capacités pour le faire. De plus, nous nous sommes tournés vers les Européens et les Africains, car c'est tout à fait normal que ce soit d'abord des Africains qui prennent en charge ce conflit. Nous avons obtenu le concours des Sénégalais, des Guinéens qui vont intervenir avec nous et puis quelques Européens, hélas trop peu, c'est vrai. Mais je pense que vous le verrez, dès le premier enfant sauvé, parce que c'est cela la question, vous verrez un certain nombre de concours internationaux apparaître. Notre objectif est de sauver des enfants et je ne sais pas qui peut contester cet objectif.
P. Poivre d'Arvor : Tout en sachant que c'est une opération à haut risque ?
F. Léotard : Bien entendu, mais il n'y a pas d'opération militaire sans risques. Les militaires français sont suffisamment formés, responsables, équipés et volontaires pour ce type d'opération car ils savent qu'ils servent profondément une cause humanitaire. Il n'y a pas beaucoup de choses qui soient plus belles que de sauver des gens menacés de mort. Ils le font avec beaucoup d'allant. Je crois de plus qu'il faut bien souligner que les instructions qui leur sont données sont de ne pas entrer en contact avec les forces du FPR, de ne pas entrer en contact avec les gens qui se déchirent actuellement. Vous verrez qu'ils le feront avec une très grande responsabilité et maîtrise de l'outil de force qu'ils ont entre les mains.
P. Poivre d'Arvor : N'êtes-vous toujours pas persuadé du bien-fondé de cette opération ?
J. Bihozagara : Nous pensons que l'opération de sauvetage des populations en danger avait été organisée et pensée au niveau du Conseil de sécurité. Pour cela, le Conseil de sécurité avait voté une résolution 918 qui élargissait le mandat des Casques bleus et maintenant, nous ne voyons pas pourquoi c'est la France qui se précipite. Nous nous opposons encore pour des raisons que nous avons toujours évoquées. La France a été au Rwanda en 1990 pour soi-disant protéger les ressortissants étrangers et français, mais après elle a pris position en faveur du régime en place. Il a fallu trois ans pour que la France quitte le Rwanda. Maintenant la France retourne au Rwanda pour encore, dit-on, une action humanitaire et nous pensons qu'il y a d'autres raisons que les raisons humanitaires.
P. Poivre d'Arvor : Pensez-vous que le but soit de maintenir le régime actuel à tout prix ?
J. Bihozagara : Pourquoi pas parce que la France ne nous a jamais montré le contraire. Le régime qui massacre aujourd'hui a été aidé, soutenu, armé par la France. Maintenant, nous pensons que l'action actuelle de la France vise à prolonger leur aide au régime.
P. Poivre d'Arvor : Qu'en pensez-vous F. Léotard ?
F. Léotard : Il n'y a aucune intention de ce genre, je voudrais le dire avec beaucoup de respect à J. Bihozagara. Il a rencontré ce matin A. Juppé. Je crois que l'entretien s'est déroulé de façon très loyale. Nous avons expliqué quels étaient nos objectifs. Encore une fois, les instructions qui sont données aux forces françaises sont de ne jamais entrer en contact avec le FPR. C'est-à-dire qu'à aucun moment elles ne doivent chercher à être parties prenantes dans ce conflit. Je ne vois pas comment on peut nous reprocher de sauver des personnes qui sont des Tutsis dans un premier temps. Je ne vois pas comment on peut douter de notre bonne foi dans cette affaire car il n'y a pas d'autre intention. Je le dis avec beaucoup de force et de conviction à J. Bihozagara. L'expérience le montrera et je souhaite qu'il attende les jours qui viennent. Nous avons l'intention de rester en contact avec le FPR pour informer quotidiennement, heure par heure de nos intentions, de nos positions pour bien montrer qu'à aucun moment il y a une intention belliqueuse de notre part.
P. Poivre d'Arvor : J. Bihozagara que faire pour arrêter ce génocide s'il n'y a pas d'intervention étrangère ?
J. Bihozagara : Écoutez, il est encore une fois erroné de dire que la France va aider les Tutsis ou sauver les Tutsis parce que dans ce génocide, ce ne sont pas seulement les Tutsis qui sont visés mais tout le monde qui ne parle pas le même langage avec le régime que la France a soutenu pour des raisons que nous ne comprenons pas. Maintenant, la France veut retourner au Rwanda, mais vous savez que le Rwanda a perdu plus de 500 000 personnes dont 95 % sont des Tutsis. La population tutsi de l'intérieure a été décimée aux deux tiers. Je pense que maintenant c'est trop tard pour intervenir, et cette intervention française risque de compliquer la situation et d'embrasser toute la région.
P. Poivre d'Arvor : Un mot sur le maréchal Mobutu.
F. Léotard : Nous avons demandé au Zaïre de faire en sorte que les avions puissent se poser sur des aéroports zaïrois. Il y a eu donc un contact normal entre un Gouvernement et un autre Gouvernement pour utiliser des plates-formes aéroportuaires. C'est tout à fait normal si on veut se souvenir que notre objectif est de sauver des vies humaines. Je ne vois pas pourquoi, il y a une semaine, toutes les organisations non gouvernementales voulaient à juste titre une intervention et maintenant que nous engageons ce processus on nous dit pourquoi y allez-vous ? Encore une fois, ce n'est pas le Gouvernement français, mais l'ONU qui demande au Gouvernement français de faire cette action humanitaire en attendant qu'une force plus importante vienne protéger les populations. Nous n'étions pas obligés de la faire et nous le faisons malgré la complexité et les risques qu'il encourt. Nous le faisons parce que nous avons une certaine conception de nos responsabilités internationales, du rôle de la France à l'égard de ses amis africains, et parmi ces amis il y a les Rwandais. C'est aussi simple que cela et je regrette que l'on oublie aujourd'hui dans ce que j'entends qu'il y a eu, il y a quelques minutes, une résolution du Conseil de sécurité.
RTL : jeudi 23 juin 1994
J.-M. Lefebvre : Où en est ce soir, sur le terrain, l'opération Turquoise ? Des militaires français sont entrés ce soir au Rwanda ?
F. Léotard : Tout à l'heure, à 15 heures, un premier groupe de militaires français s'est dirigé vers la localité de Cyangugu, au sud-ouest du Rwanda, où nous avions prévu d'intervenir, pour aller vers une communauté de Tutsis qui nous a été annoncée comme menacée, de l'ordre de 8 000 personnes. C'est une quarantaine d'hommes qui ont, pour l'instant, pénétré à l'intérieur du territoire rwandais.
J.-M. Lefebvre : L'opération va aller en s'amplifiant dans les heures qui viennent ?
F. Léotard : Les trois phases de cette opération, je le rappelle, c'est d'abord constater, ensuite sauver et, enfin, je le rappelle, céder la place. C'est tout à fait important que dès le début, nous disions que notre objectif est de céder la place le plus vite possible à la Minuar, c'est-à-dire à la force de l'ONU numéro 2 qui doit être composée de plus de 5 000 hommes et qu'a souhaité réunir le Secrétaire général de l'ONU. Nous constatons, nous sauvons avec le service de santé, nous apportons les médicaments et les soins nécessaires et ensuite nous partons.
J.-M. Lefebvre : Vous dites : on va sauver. Mais concrètement, sur le terrain, ça veut dire qu'il va y avoir un déploiement de soldats français des zones protégées, ou par exemple, les 8 000 Tutsis vont être évacués vers le Zaïre ?
F. Léotard : La première phase, le constat est très important. Nous allons d'abord voir dans quel État ils sont, à la fois sur le plan sanitaire, sur le plan de leur sécurité physique et selon les situations que nous allons découvrir, nous assurerons leur protection dans une période très limitée, pour céder la place le plus vite possible, d'abord à des organisations humanitaires, et puis ensuite pour voir comment nous pouvons assurer éventuellement le déplacement, si c'était nécessaire, de ces personnes pour que leur sécurité soit définitivement assurée.
J.-M. Lefebvre : Est-il envisageable de voir des soldats français à Kigali ?
F. Léotard : Pour l'instant, ce n'est pas notre intention. Je vous le rappelle, j'ai donné comme instruction qu'il n'y ait pas de contact avec le FPR, en tout cas avec la ligne de front elle-même. Mais nous allons observer ce qui est véritablement menacé en terme de communautés et, à chaque fois que nous le pourrons physiquement, c'est-à-dire militairement, bien entendu, ce que ne peuvent pas faire, pour l'instant, les ONG, eh bien nous interviendrons ici ou là, selon les informations que nous aurons, pour sauver tel ou tel groupe humain, quelle que soit l'ethnie ou même la nationalité.
J.-M. Lefebvre : Le FPR contrôle près des deux-tiers du Rwanda. Ça limite un peu ?
F. Léotard : Une grande partie, bien entendu. J'ai entendu tout à l'heure employer le terme de déclaration de guerre. C'est vraiment des déclarations qui sont attristantes, qui sont infondées et qui sont, au fond, des choses profondément injustes. La seule déclaration de guerre que nous ayons en tête, c'est une déclaration de guerre au génocide, il faut bien que tout le monde le comprenne et que la France intervient là, hélas, un peu seule, c'est vrai, et nous le regrettons, mais au nom de la communauté internationale qui le lui a demandé hier soir, et elle le fait en souhaitant céder la place le plus vite possible à d'autres. Donc, je ne vois pas en quoi on peut utiliser des termes de cette nature qui sont injustes pour notre pays, qui ne correspondent à aucune réalité sur le terrain.
J.-M. Lefebvre : Pourquoi cette obstination française ?
F. Léotard : Les Français, nos compatriotes, sont partagés entre un sentiment de générosité, très beau, très fort et très constant dans leur histoire et un sentiment de prudence. Le Gouvernement fait la synthèse entre ces deux sentiments et ces deux aspirations. La France est un pays généreux, qui a toujours participé, au 19ème, au 20ème siècle, aux grandes luttes de l'humanité. Je pense bien sûr en Europe, notamment, aux luttes de libération. Nous sommes, comme les Français, prudents aussi, c'est-à-dire que nous n'avons pas vocation, non plus, à intervenir dans le monde entier pour sauver l'ensemble des misères humaines. Il se trouve que là, en Afrique, pour des gens qui parlent français, dans un pays dans lequel nous avons, jadis, eu des responsabilités, – je rappelle qu'à certains moments, nous avons effectivement empêché que ce pays soit envahi –, nous avons le sentiment que nous pouvons nous exprimer au nom de la communauté internationale. Mais nous ne souhaitons pas rester longtemps et nous ne souhaitons pas intervenir militairement, au sens où on nous décrit, c'est-à-dire en fait avec des forces puissantes. J'ai cité quarante hommes tout à l'heure.
J.-M. Lefebvre : On a quand même, selon la résolution de l'ONU, la possibilité de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires ?
F. Léotard : C'est l'esprit et la lettre de la Charte des Nations unies. Il y a un chapitre qui s'appelle le chapitre 7 qui dit que l'on peut faire des opérations humanitaires et si on est attaqué, répondre. Pour l'instant, nous ne sommes pas sous casque bleu. Nous respectons la résolution d'hier soir du Conseil de sécurité qui nous demande d'intervenir, en attendant une autre force qui, elle, sera sous casque bleu. Et là, si nous sommes attaqués, bien entendu, nous répondrons. Il ne faut pas qu'on traite ça à la légère. Nous allons apporter des vivres, des médicaments, sauver des enfants. Bien entendu, si on nous empêche de le faire, à certains endroits, nous répondrons, ça va de soi.
J.-M. Lefebvre : La mission, en principe, c'est deux mois maximum. Mais si les renforts prévus pour la Minuar n'arrivent pas, qu'est-ce qui se passe ?
F. Léotard : Nous aviserons. Je suis de ceux qui pensent qu'il faudra partir, parce que je suis de ceux qui plaident pour que l'opération soit limitée dans l'espace et dans le temps, mais élargie quant aux participations étrangères. Donc, personnellement, et je peux vous dire que c'est l'attitude du Premier ministre, je ne souhaite pas que nous restions dans des parcelles de territoire rwandais durablement. C'est tout à fait mon sentiment et nous n'avons pas cette vocation ni cet objectif. Mais bien entendu, nous verrons, encore une fois. Je ne peux pas vous donner plus d'informations que celles que j'ai aujourd'hui. Nous allons constater l'état sanitaire, par exemple, de certaines communautés à des endroits où elles sont encerclées ou menacées. Selon ce que nous verrons, nous enverrons des médecins, des infirmiers, nous faciliteront le passage des organisations humanitaires et puis nous verrons comment sauver ces personnes. C'est très difficile de vous le dire très en amont, c'est-à-dire aujourd'hui où nous n'avons pas toutes les informations.
J.-M. Lefebvre : On dit qu'à Paris, il y avait en gros deux lignes : ceux qui étaient pour l'intervention, comme F. Mitterrand et A. Juppé, et qu'E. Balladur et vous, vous étiez sur une ligne plus en retrait ?
F. Léotard : J'ai toujours plaidé pour une conception très limitée de ce type d'opération. Car je crois que les forces armées françaises ne sont pas, dans l'esprit ni dans la lettre, une sorte de grande gendarmerie internationale disposée à intervenir partout dans le monde. Donc, nous essayons d'aller là où nos responsabilités nous entraînent, et là aussi où il y a quelque chose à faire d'utile pour la communauté humaine. Nous avons le sentiment qu'en Afrique, la France a des responsabilités particulières, que personne d'autre qu'elle ne peut exercer. Nous savons que si dans cette partie des grands lacs, la déstabilisation continue à se faire, et que cette immense injustice du génocide que nous avons, nous, connue sur le continent européen, continue à se faire, pouvons-nous rester les bras ballants à dire oui, c'est dommage ? Je ne crois pas. C'est à l'honneur de la France d'être quelquefois un petit peu en tête, même si on nous le reproche, et c'est bien qu'on nous le reproche. Mais nous n'avons aucune intention belliqueuse dans cette affaire. Aucune.
J.-M. Lefebvre : Quelqu'un qui connaît bien l'Afrique et qui est ancien Premier ministre, P. Messmer, critique cette opération. Vous le comprenez ?
F. Léotard : Je peux vous dire, je suis à peu près sûr de ça, dès que nous aurons sauvé le premier enfant, la première femme, vous verrez que les critiques s'apaiseront et que c'est ça notre objectif. Je ne tiens pas du tout à faire ici étalage de sentiments et d'émotions, parce qu'il faut gérer cette crise avec l'émotion. Je dis simplement qu'on ne peut pas avoir été ému, il y a quelques semaines, par les images que nous voyions et, aujourd'hui, avec un petit peu de cynisme, dire : ça ne sert à rien. Sauver un enfant, c'est formidable pour des soldats. Sauver des femmes qui sont menacées, des gens qui sont, aujourd'hui, déniés dans leur identité. Il y a là une mission qui est très belle. Nous allons essayer de la remplir. Elle est difficile, elle est risquée. Les militaires l'acceptent et nous l'acceptons. Mais le jour où elle aura réussi en partie, même si nous avons sauvé 100 000, 200 000 personnes, je peux vous dire que c'est pas mal, et peut-être aurons-nous entraîné la communauté internationale à prendre conscience que dans le monde d'aujourd'hui, on ne tolère plus un génocide. Qu'est-ce qu'on a dit, il y a cinquante ans, quand on s'est aperçu qu'on était en train de détruire des gens, uniquement pour leur identité religieuse ou ethnique. Là, il faut que la communauté internationale dise : plus jamais ça. Ce n'est pas la peine de le mettre sur les murs, de faire des cinquantenaires aussi brillants que Nous le faisons, et puis d'accepter que ça continue.
TF1 : Mercredi 29 juin 1994
P. Poivre d'Arvor : Pour l'instant, on en est à une série d'interventions ponctuelles, mais on sent que l'armée française recule le moment où elle devra pénétrer dans la partie du territoire détenu par le FPR ?
F. Léotard : À vrai dire, la progression des forces continue à se faire. Je vous rappelle que la résolution de l'ONU n'a qu'une semaine. C'était mercredi dernier exactement que l'ONU a donné le feu vert à la France. En une semaine, nous sommes maintenant 1 500 et nous continuons à nous informer et à protéger, et donc à sauver des gens. Les forces françaises ont déjà sauvé de nombreuses personnes. Et leur seule présence dissuade les agresseurs potentiels. Je crois que le bilan n'est pas nul, au contraire, néanmoins, nous attendons un certain nombre de forces supplémentaires dans les jours qui viennent pour arriver à cet effectif global de 2 500 que nous avions exprimé. Mais, comme vous le savez, l'ampleur du défi, c'est-à-dire les centaines de milliers de réfugiés qui sont actuellement en train de fuir, se cacher, suscitera des interventions étrangères. Nous avons besoin d'autres pays, africains bien sûr mais européens aussi. C'est la raison pour laquelle la France poursuit, par sa diplomatie, cet appel à la communauté internationale pour que nous ne soyons pas seuls dans cette crise terrible qui a suscité tellement d'émotions qu'aujourd'hui il est un peu décevant de voir qu'elle ne suscite pas davantage de générosité.
P. Poivre d'Arvor : Continuez-vous de dialoguer avec le FPR ?
F. Léotard : Bien entendu, nous avons toujours dit que nous souhaitions garder le contact avec chacune des factions et nous continuons, ici et en Europe. C'est important pour montrer la volonté qui est la nôtre de ne pas d'abord faire d'interposition à l'intérieur même du conflit, de ne pas prendre parti, mais simplement de contribuer à sauver des vies humaines. Notre seul souci, c'est celui-ci. Et je peux vous dire que c'est le cas au moment même où je vous parle et il faut que chacun le comprenne. Ceux qui se battent, hélas, ceux qui massacrent parce que, malheureusement, il y a eu et il y a encore des massacres, ceux qui envisagent de dominer ce pays alors qu'ils sont minoritaires, ils doivent comprendre que notre seul objectif est d'abord de sauver des vies humaines, ensuite de rétablir le dialogue politique car il faudra bien qu'au Rwanda, les protagonistes de ce drame affreux se mettent autour de la même table et que peut-être, avec leurs voisins africains, ils puissent trouver une solution politique. Il n'y a pas de solution militaire et il n'y a pas non plus de seule solution humanitaire. »
P. Poivre d'Arvor : Pensez-vous que vos troupes iront jusqu'à Kigali ?
F. Léotard : Pour l'instant, ce n'est pas notre intention. Et je le rappelle, les moyens que nous mettons en œuvre sont encore très limités. Nous ne pouvons pas seuls accomplir la totalité des missions qui seraient nécessaires. Il faut bien le dire. Donc nous repérons les cas les plus terribles, les plus dangereux. Nous nous montrons pour bien dire à tout le monde qu'il n'est pas question d'aller au-delà dans l'horreur. Nous sauvons des civils. Mais bien entendu, nous découvrons petit à petit, et je pense dans toute la partie sud-ouest, des centaines de milliers de gens. Ce défi est immense et seule la communauté internationale peut nous aider à le résoudre. Alors, nous sommes là, nous restons tant que nous pouvons servir à quelque chose. Bien entendu, il faut que d'autres viennent. Et il faut que derrière nous, les organisations humanitaires, c'est en train de se faire, la Croix rouge, etc., puissent apporter les vivres, les vêtements. Je lance un appel à cette occasion à nos téléspectateurs : des enfants ce soir ont froid, ont faim. Et je crois que les Français qui ont montré beaucoup de générosité dans ce drame, peuvent contribuer à apporter les vêtements, les vivres qui leur sont nécessaires. Les militaires ne sont là que pour garantir que ces vivres et ces vêtements arriveront à leurs destinataires.
P. Poivre d'Arvor : Est-ce que vous confirmez que pour vous l'opération doit se terminer fin juillet ou faudra-t-il attendre la relève de l'ONU qui semble tarder ?
F. Léotard : Nous avons toujours dit que cela devait rester dans une période limitée, nous le souhaitons, le Gouvernement français le souhaite. Le Premier ministre l'a dit, nous faisons tous nos efforts pour qu'une partie au moins de la force des Nations-unies puisse venir entre-temps, même si ce n'est pas les 5 500 soldats qu'évoquait B. Boutros-Ghali. Si c'était déjà 1 000, 1 500 et de toutes nationalités, notamment des Africains, je pense que nous aurions marqué un bon point. Et la France, c'est sa vocation, aurait été la première à tendre la main, à essayer de sauver ces femmes, ces hommes, ces enfants qui sont en train de mourir sous les yeux de la communauté internationale.