Texte intégral
M. Cotta : Hier, le comité d'orientation des jeunes a rendu sa copie. L'emploi arrive naturellement au premier rang des préoccupations et, parmi les propositions, l'obligation légale pour les entreprises d'offrir des stages de formation aux jeunes, l'affirmation du droit à l'insertion par un contrat à mi-temps et l'exonération des charges sociales, pour les associations créant des emplois d'utilité générale. Est-ce que toutes ces mesures peuvent être prises en considération ?
M. Giraud : Sur les mesures qui sont présentées par les jeunes et qui appellent toutes une attention particulière, il y a trois catégories : il y a celles qui ont déjà une application ou un début d'application, c'est vrai notamment dans le domaine du travail. Il y a celles qui peuvent être rapidement mises en œuvre. Se pose le problème de l'exonération des charges, pour les deux premières années, des jeunes qui ont une première "marche", c'est l'aide au premier emploi des jeunes. Ça mérite d'être regardé de près rapidement. Et il y a celles qui méritent une étude plus approfondie parce qu'il y a un coût, des effets pervers. Mais le Premier ministre l'a dit hier, le Gouvernement, d'une part, est très attentif à l'ensemble de ces propositions et entend mettre en œuvre, le plus vite possible, un certain nombre d'entre elles.
M. Cotta : Vous avez présenté au Parlement une réforme sur la formation en alternance. Est-ce qu'en partie, ça vous permet de répondre à un certain nombre d'interrogations des jeunes, notamment le contrat d'orientation par exemple ?
M. Giraud : Oui, tout à fait. Le projet de loi qui va être débattu et, je le pense, voté à la session d'automne, c'est la suite de la loi quinquennale, c'est tout le volet de la formation-insertion qui se trouve développé avec une double filière de formation professionnelle. Filière qualifiante qui débouche sur le contrat de qualification mais qui passe aussi par le contrat d'orientation, le contrat d'adaptation et une filière diplômante, formation d'origine qui conduit à l'apprentissage. L'ensemble de ces dispositions a été débattu par les partenaires sociaux, la loi reprend les conclusions des partenaires sociaux.
M. Cotta : Pour le chômage, après deux mois consécutifs de baisse du chômage, le marché du travail a enregistré, en août, une nouvelle dégradation. Est-ce-que vous pensez que c'est un incident de parcours, comme vous l'aviez dit vous-même, ou est-ce-que vous pensez que le triomphalisme de certains a été prématuré ?
M. Giraud : Je pense que c'est un petit accident de parcours, je vous mets au défi de reconnaître des propos ou des écrits triomphalistes sous ma plume. Ce qui compte, c'est la tendance. Avec les systèmes de corrections saisonnières, tout ça est compliqué, il faut prendre la tendance. Or la tendance, je le confirme, est bonne. Je voudrais qu'on se souvienne qu'il y a moins d'un an, tout le monde prévoyait 240, 250 000 chômeurs de plus en 1994. Aujourd'hui il y en a 37 000. Mon sentiment est qu'on ne sera pas loin de zéro à la fin de l'année, je le confirme. Toutes les composantes sont bien orientées, qu'il s'agisse de la baisse des licenciements économiques, de l'augmentation des offres d'emploi, de l'accès des jeunes à l'emploi, des contrats de retour à l'emploi. Donc la tendance est bonne et il ne faudrait pas que ceux qui ont la critique facile aient la mémoire courte.
M. Cotta : Vous pensez que l'objectif affiché par le Premier ministre est réalisable ?
M. Giraud : Tout à fait, avec un début dès 1995, avec 150 000 chômeurs de moins comme cela a été dit. Je serais même tenté de dire 150 000 de moins, au moins, avec deux conditions : la première condition est de continuer d'accélérer la croissance et la seconde est de mettre en œuvre toutes les mesures qui permettent à cette croissance d'être la plus riche possible en emplois. Et j'entendais J.-Y. Hollinger à l'instant, il est tout à fait évident que la reprise spectaculaire de l'intérim est une charnière, un point de passage obligé avec une reprise de l'emploi.
M. Cotta : Et vous ne craignez pas une reprise qui accentue encore les disparités entre ceux qui ont du travail et ceux qui n'arrivent pas à en avoir, parce que les disparités sont, dans ce cas, davantage ressenties ?
M. Giraud : Tout le problème est là, c'est de conduire de façon parallèle, simultanée, coordonnée, le combat pour l'emploi et la lutte contre l'exclusion. Il n'y a pas à distinguer l'un de l'autre. Il faut avoir une action frontale et faire en sorte qu'à l'ensemble des dispositions qui conduisent à améliorer l'emploi, correspondent des dispositions qui luttent contre le chômage de longue durée, ce que l'on fait avec le contrat de retour à l'emploi avec l'affaire des RMIstes qui peuvent retrouver place dans l'entreprise. Il faut mener ces deux combats de front.
M. Cotta : Lorsque P. Séguin dit que le chômage et l'exclusion ne sont pas seulement un problème économique, mais que la crise révèle un problème culturel, qu'est-ce-que vous lui répondez ?
M. Giraud : Il a raison de dire qu'il y a un problème culturel structurel fondamental. Ceci étant, en ce qui concerne les mesures, les dispositions, je crois qu'il faut tenir compte que nous sommes dans une économie de marché, une économie libérale.
M. Cotta : Vous trouvez P. Séguin trop étatiste ?
M. Giraud : Je ne suis pas partisan de nationaliser l'UNEDIC, pas plus que de recréer un système d'emploi quasiment obligatoire des ateliers nationaux. Je crois qu'il ne faut pas se tromper de société mais il faut avoir une démarche tout à fait déterminée, énergique et, en tous cas partenariale. On a besoin de tout le monde.
M. Cotta : Est-ce-que vous ne pensez pas qu'en cette période de craintes, d'angoisses sur le travail, les accusations de corruption de la classe politique sont d'autant plus dangereuses que les gens ont l'impression, à tort ou à raison, que la classe politique met de l'argent dans sa poche tandis qu'eux n'en ont pas. Est-ce-que ce n'est pas là une nouvelle dimension à laquelle vous devez faire face ?
M. Giraud : C'est un climat tout à fait désagréable. À un moment où toutes les énergies doivent être tendues pour améliorer la situation des Français et, en particulier, de ceux qui sont les plus fragilisés, les plus exposés, je trouve que ce fond de toile est un fond de toile insupportable. Je peux vous dire que, s'agissant du ministère du travail, on n'a pas une minute à perdre.
M. Cotta : Vous le sentez sur vous ce climat ?
M. Giraud : Bien entendu. À partir du moment où c'est un climat qui est relayé comme il l'est, aujourd'hui, par les propos, par les médias. C'est un climat tout à fait désagréable dont je souhaite qu'on se libère le plus vite possible.
M. Cotta : Est-ce que vous pensez, comme beaucoup, que la lutte contre la corruption en France passe par l'interdiction des entreprises de financer les partis politiques ? Est-ce-que ça vous paraît une solution démagogique ou possible ?
M. Giraud : Ce que je crois d'abord et ce que je constate, c'est que les partis politiques sont des éléments de la vie publique, du débat démocratique. Ils sont d'ailleurs reconnus par la Constitution. Ils existent, il faut qu'ils vivent. Qu'il y ait une part de financement public, cela me semble tout à fait normal, tout à fait indispensable, c'est une règle du jeu. Je crois qu'on ne peut pas dire, il faut que le financement ne soit que public, parce que ce serait bloquer la respiration de ce débat démocratique. En revanche, il faut que les règles soient bien établies, que les contrôles soient assurés, que les patrimoines soient clairement contrôlés. À partir de là, je crois que nous pouvons avoir un système qui soit un système tout à fait transparent et tout à fait respectable.
M. Cotta : Malgré les consignes données par le Premier ministre, les ministres commencent à choisir leur camp, Juppé pour Chirac, Sarkozy pour Balladur. Vous allez choisir quand, le plus tard possible ?
M. Giraud : Tout à fait. Moi, je ne retiens que les consignes données par le Premier ministre. Quand je prends un engagement, je m'y tiens et il est hors de question que je change de position avant le 1er janvier prochain.
M. Cotta : Vous croyez que vous allez arriver à garder cette ligne ?
M. Giraud : Je crois pouvoir faire constater que je la garde, de façon scrupuleuse, régulière et personne ne peut dire que j'ai commis ici ou là une entorse.