Texte intégral
M. Cotta : Vous avez regardé le débat Tapie/Le Pen hier soir, par devoir ?
A. Laguiller : Oui, car je pense que l'actualité ce n'est pas Tapie/Le Pen, mais les chômeurs qui ont dû marcher pour faire parler d'eux, ce sont les milliers d'emplois que les patrons sont en train de supprimer en ce moment dans les entreprises, ce sont les femmes qui ont fait le chantage qu'elles devraient accepter le temps partiel pour soi-disant créer des emplois. En réalité, pour là aussi, supprimer encore des emplois dans les entreprises. De tout ça, finalement, et Le Pen et Tapie, je pense qu'ils s'en moquent tous les deux.
M. Cotta : Qui a gagné ?
A. Laguiller : Pour moi ce sont deux guignols. Le Pen, ce qu'il veut, c'est mettre l'étoile jaune sur la moitié de la population de ce pays, en fonction de son origine. Quant à Tapie, du haut de son yacht, il parle des pauvres, "des mômes" comme il dit. Mais est-ce qu'il a pensé aux "mômes", aux enfants des personnes qu'il a viré de ses entreprises chez Wonder ou ailleurs ? Alors franchement, ces gens-là ne peuvent pas représenter du tout et à aucun titre le monde du travail.
M. Cotta : Pour vous, pas de doute : il n'est pas de gauche…
A. Laguiller : Il l'est peut-être provisoirement, mais il ne le restera pas longtemps.
M. Cotta : Vous travaillez au Crédit Lyonnais, que pensez-vous de l'attitude de votre banque, de votre employeur, vis-à-vis de Tapie et des affaires en général ?
A. Laguiller : Je n'ai jamais eu d'illusion en ce qui concerne les banques nationalisées ou pas. Je pense que les banques nationalisées mettent l'argent qu'elles ont à la disposition du capitalisme privé. Ça a toujours été comme ça. Je ne sais pas si M. Haberer ira en prison un jour comme Pineau-Valencienne, mais ce que je sais, c'est que la préoccupation des employés du CL, aujourd'hui, ce n'est pas ça. C'est d'empêcher la suppression de près de 4 000 emplois, en 3 ans, qui viennent d'être programmés, et qui l'étaient déjà par l'ancienne direction, et qui vont être mis en application par le président Peyrelevade. J'espère bien que la grève que nous ferons le 16 juin fera reculer la direction sur ce point.
M. Cotta : On ne parle donc pas du tout des affaires entre employés du CL ?
A. Laguiller : On en parle, mais nous on a tout appris par la presse, on ne savait rien dans l'entreprise. On posait des questions mais on nous répondait toujours que tout allait bien. Il ne faut pas croire que le personnel est plus informé. Il est moins informé que vous, les journalistes.
M. Cotta : Je vous ai regardé hier soir à la télévision où vous passiez dans le cadre de la campagne officielle. Qu'est-ce que "vous avez mis" à Pineau-Valencienne !
A. Laguiller : Je suis très choquée, car tout cet accord, non seulement des patrons, mais aussi des politiciens de gauche, de droite. On a vu Balladur et Cresson soutenir DPV, on voit tous les patrons le soutenir. Peut-être qu'ils ont aussi des choses sur la conscience et à se reprocher. Je m'explique en tout cas qu'ils le soutiennent autant. Je viens de Saint-Etienne, j'ai fait des meetings, de Chalon-sur-Saône, il y avait dans la salle d'anciens licenciés de Creusot-Loire. Et croyez-moi, pour ces gens-là, ils n'ont aucune pitié, ils ne compatissent pas du tout au sort de DPV. Ils regrettent simplement que ce n'est pas au moment où il était le fossoyeur des emplois à Creusot-Loire, qu'il ne lui soit pas arrivé des ennuis.
M. Cotta : Mais il en faut bien des patrons…
A. Laguiller : Oh non !
M. Cotta : On fait quoi sans patrons ?
A. Laguiller : Mais où mènent-ils la société, les patrons, ces grands trusts, ces grandes dynasties bourgeoises qui gagnent énormément d'argent dans la crise ? Plus la crise dure, plus ils gagnent de l'argent, en licenciant des travailleurs. C'est comme ça qu'ils font leur profit aujourd'hui et cet argent, ils ne l'investissent pas. Cet argent se promène de places boursières en places boursières, de spéculations monétaires en spéculations, paraît-il aujourd'hui, sur les matière premières. Je suis pour prendre aux riches, à la bourgeoisie aujourd'hui, pour créer des emplois. Et je vous assure que si les travailleurs avaient le dixième de la détermination qu'ont eu les jeunes, contre le CIP, et qui ont fait reculer le gouvernement, je dis que des millions de travailleurs dans la rue, dans les usines occupées, nous pourrions prendre à la bourgeoisie et faire reculer ce chômage qui aujourd'hui est la vraie plaie de cette société !
M. Cotta : Vous écrivez dans votre profession de foi européenne : "Ni mes camarades, ni moi, ne vous dirons qu'on peut faire quoi que ce soit, en faveur des travailleurs au Parlement européen. Tous ceux qui vous le promettent mentent." C'est difficile de faire voter pour soi dans ces conditions.
A. Laguiller : C'est évident que ce n'est pas le Parlement de Strasbourg, c'est le Conseil européen qui décide de tout. Le Parlement de Strasbourg, si nous avons des élus, nous nous en servirons comme d'une tribune pour dire exactement ce que je viens de vous dire aujourd'hui, à savoir, défendre les ouvriers, les employés, les futures licenciés, les chômeurs qui sont attaqués aussi bien au niveau de l'Europe qu'au niveau national. Je ne choisis pas entre un capitalisme national et un capitalisme européen. Je combats le système capitaliste. Il est en train d'emmener toute l'humanité à la catastrophe. Aujourd'hui, les 4/5èmes de la planète vivent dans la misère, le sous-développement. Il y a des guerres partout, dès qu'un conflit s'éteint un autre se rallume ! Une Europe de coexistence pacifique, une Europe unie sans frontières, moi je dis qu'il n'y a que les travailleurs qui pourront le faire. Mais il faudra qu'en même temps ou avant, ils renversent ce système.
M. Cotta : Vous êtes pour des institutions européennes, quand même ?
A. Laguiller : Vous voulez me demander si un pouvoir supra-national me ferait peur ? Non, pas du tout. Mais c'est pareil. Je pense que ce sont les travailleurs d'Europe qui doivent, au travers des frontières, se tenir les coudes, être ensemble et que peut-être, un jour, ils réaliseront une Europe unie et alors, croyez-moi, les institutions au niveau de 340 millions d'habitants, ne nous font pas peur.
M. Cotta : Au plan économique, si vous ne vous présentiez pas, qui choisiriez-vous ?
A. Laguiller : Je crois que nous sommes la seule liste à présenter des ouvriers, que des ouvriers, des employés, des infirmières, des gens qui sont en train de se battre dans leur entreprise pour ne pas être licenciés aujourd'hui. C'est à ceux-là que je fais confiance, à ma classe. On dit qu'il n'y a plus de lutte de classe. Mais ce n'est pas vrai. Le problème c'est que c'est la bourgeoisie qui donne les coups aux travailleurs. Il faudrait bien que les travailleurs les rendent.
9 juin 1994
Le Parisien
Arlette Laguiller : "Il n'y a pas de raison que ça change"
La tête de la liste Lutte ouvrière explique les raisons de se présence lors de ce scrutin européen : chaque voix pour LO est un "encouragement pour les combats à venir".
Le Parisien : Par rapport à toutes les campagnes électorales quo vous avez déjà effectuées depuis 1981, comment jugez-vous ce cru 1994 ?
A. Laguiller : Cette campagne n'est pas plus difficile pour nous que celles qui ont précédé. On nous accorde toujours aussi peu de temps d'antenne. En revanche, nous faisons beaucoup de meetings où nous avons d'excellentes discussions.
Le Parisien : Votre surveillance électorale, elle aussi, semble demeurer très faible.
A. Laguiller : Il est évident que les travailleurs sont un peu démoralisés et nous devons surmonter ce handicap. Pourtant, un coin du voile se lève avec la multiplication des scandales qui montrent que l'argent sert à la spéculation et aux magouilles et ne profite jamais aux ouvriers. Ce qui est important pour nous, c'est de parler des préoccupations des travailleurs, de leur montrer qu'il ne faut pas se résigner. Les élections n'ont jamais changé quoi que ce soit à leur condition. Ce sont les luttes qui peuvent apporter des améliorations à leur vie quotidienne et les voix qui se porteront sur notre liste lors de cette élection européenne constitueront un encouragement pour les combats à venir.
Le Parisien : Les plus jeunes aujourd'hui dans la société française doivent avoir du mal à comprendre votre discours, qui n'a pas beaucoup varié en vingt ans. Cela ne vous décourage pas ?
A. Laguiller : Je ne partage pas voire jugement. Nous avons récemment tenu notre fête annuelle et beaucoup de jeunes sont venus écouter le discours d'Arlette.
Le Parisien : Ah bon, vous parlez de vous à la troisième personne ?
A. Laguiller : (Elle rit). On en parle comme ça : "le discours d'Arlette". Moi, je trouve ça sympathique.
Le Parisien : Serez-vous candidate à la prochaine élection présidentielle ?
A. Laguiller : Ben… on n'en a pas vraiment discuté encore. Mais c'est probable, oui, il n'y a pas de raison que ça change.