Texte intégral
17 mars 1989
LIBÉRATION
Claude Evin veut déverrouiller la direction des hôpitaux
Sur fond de préavis de grève, le Conseil supérieur de la fonction hospitalière doit se réunir le 23 mars pour débattre des problèmes de statuts. Claude Evin pourrait proposer d'élargir la champ d'autonomie des directeurs d'hôpitaux. Interview.
Après la grève des chefs de clinique et des maîtres de conférences hospitaliers qui a été suspendue hier, le ministre de la Solidarité et de la Santé, Claude Evin, a une petite semaine devant lui pour tenter d'éviter une nouvelle épreuve de force à l'hôpital.
Le 23 mars, les organisations syndicales et la coordination nationale des infirmières ont déposé un mot d'ordre de grève. "Il faut débloquer les moyens de défendre et de rénover le service public hospitalier", déclare la CGT-Santé. "Nous voulons, ce jour-là, une mobilisation générale avec grève totale et rassemblement devant le ministère", affirment de leur côté, la CGC et le SNCH (Syndicat national des cadres hospitaliers) qui entendent défendre les cadres hospitaliers. "On ne peut pas se satisfaire du passé, on attend d'autres mesures", insiste la coordination des infirmières. La date du 23 mars n'a pas été choisie au hasard. Ce jour-là, se tient le Conseil supérieur de la fonction hospitalière, instance dans laquelle on débat de tous les problèmes de statuts.
Dans ce contexte incertain, le ministre de la Santé est condamné à jouer à l'équilibriste: négocier sans pour autant remettre en cause le fonctionnement délicat de l'hôpital. Claude Évin répond à nos questions.
LIBÉRATION : Quand vont se terminer les conflits à répétition qui secouent depuis bientôt six mois l'hôpital ?
CLAUDE ÉVIN : La situation est complexe. Et toujours incertaine. On dénombre, faut-il le rappeler, plus de 80 catégories différentes de personnels, employés dans 3 000 établissements hospitaliers qui ont chacun des problèmes spécifiques. Ensuite, il se trouve qu'il y a dix ans, pour tenter de mieux maîtriser les dépenses de santé, l'essentiel de l'effort s'est porté sur l'hôpital. Et depuis au moins 10 ans, il n'y a eu aucune revalorisation des salaires du personnel hospitalier. Aujourd'hui, il était normal que cette chape de plomb mise sur l'hôpital explose. Enfin, ce phénomène n'est pas proprement français. Il y a manifestement un contexte européen. Tous mes collègues de la CEE ont eu, dans l'année qui vient de s'écouler, des conflits de la même nature que ceux que l'on a connus en France.
Q. : Un malaise essentiellement dû à un problème de rémunérations ?
R. : Non, mais la question du salaire est le symptôme le plus manifeste. L'hôpital est confronté à une atomisation très forte, un morcellement qui peut parfois remettre en cause l'élan collectif. Certaines catégories se sentent dévalorisées, oubliées. Et se sont donc exprimées des revendications qui ont explosé par à-coups.
Q. : Était-ce la meilleure méthode que de gérer ces conflits au coup par coup ?
R. : C'est tout le contraire du coup par coup. Je traite l'ensemble de la revalorisation. Et cela dans un cadre cohérent et sur un calendrier défini le 21 octobre par le protocole signé avec les organisations syndicales. Aujourd'hui, mon attitude est de l'appliquer et de continuer à traiter la revalorisation en privilégiant les catégories qui n'en ont guère bénéficié. La tâche est délicate. Ainsi le soir du 13 octobre, je recevais le bureau de la coordination des infirmières. Après leur avoir fait part d'un certain nombre de propositions les concernant, j'ai évoqué des mesures de revalorisation pour les aides-soignantes. Une des responsables de la coordination s'est alors retournée vers moi et m'a dit : "Vous ne croyez tout de même pas que l'on s'est mis dans la rue pour les aides-soignantes." Il ne s'agit pas pour moi de généraliser à partir de cette réaction d'une personne, mais cette anecdote traduit bien une forte atomisation du personnel qui fait que chaque catégorie a du mal à avoir une perception globale de la situation.
Q. : Comment pouvez-vous répondre à la réelle pénurie de personnel qui existe dans certains établissements de santé ?
R. : Soyons clairs, je ne peux pas accroître le personnel partout. Ou alors cela conduirait immanquablement à une hausse du déficit de l'assurance maladie. On ne peut avoir des solutions que par des progrès dans l'organisation et l'efficacité de notre système hospitalier, et pour cela, nous n'avons qu'une seule attitude possible: redonner des marges de manœuvre au directeur, déverrouiller donc.
Mars 1989
RTL
Q. : Demain jeudi, vous réunissez le Conseil supérieur de la fonction publique hospitalière. Le problème est complexe : on sait qu'il y a 80 ou 85 catégories de personnels différents…
R. : 80 je crois. N'en rajoutez pas. Il y en a déjà suffisamment.
Q. : Toutes les catégories du milieu hospitalier réclament de l'argent. Est-ce que ce personnel n'est toujours pas aussi bien payé qu'il devrait l'être ?
R. : Vous avez rappelé que se réunit demain le conseil supérieur de la Fonction publique hospitalière. Ça peut apparaître barbare. Je crois même que ça apparaît parfois barbare pour les personnels hospitaliers eux-mêmes qui ne connaissent pas toujours que ce sont des fonctionnaires, qu'ils ont un statut et qu'il y a des règles que nous utilisons et dans lesquelles nous discutons. Demain, c'est plus de 30 000 personnels hospitaliers qui va être revalorisés, dont les carrières vont être revalorisées, dont les rémunérations vont être revalorisées. Ce sont les sages-femmes, ce sont les personnels médicotechniques, laborantins, manipulateurs radio, et c'est les personnels de rééducation: kiné, ergothérapeutes, etc.
Q. : Ce qu'on appelle les paramédicaux ?
R. : Si vous voulez, globalement, les paramédicaux. Admettons. Depuis l'automne, c'est plus de 200 000 personnes qui auront été revalorisés dans les hôpitaux sur un total de personnes de 600 000. Il reste encore beaucoup à faire. Mais, nous avons déjà commencé à revaloriser les rémunérations. Ça fait plus de dix ans, je crois même ça fait à peu près 15 ans qu'il n'y avait eu aucune discussion de revalorisation des carrières hospitalières. J'ai pris l'engagement de revaloriser ces carrières et je les tiendrai. Le problème des rémunérations n'est qu'un des problèmes qui se manifestent aujourd'hui dans l'hôpital. C'est le plus criant, c'est peut-être, y compris, celui dont on parle le plus, parce que c'est celui qui est le plus facile à traiter, y compris par vous journalistes…
Q. : C'est celui qu'on comprend le mieux à priori ?
R: "C'est celui qu'on comprend le mieux, mais, je mesure tout à fait que le problème de l'hôpital, c'est aussi un problème d'identité.
Q. : Est-ce qu'à travers ces revendications salariales des différents milieux hospitaliers, ce n'est pas le système même et le principe même de la fonction publique qui est mise en cause ?
R. : On est dans un système de fonction publique, avec une grille contestée, mais, dont personne ne dit et ne sait très bien ce qu'il faudrait faire pour le remplacer. Actuellement, un personnel hospitalier, une infirmière hospitalière à l'hôpital public ou un agent administratif est assuré d'avoir son salaire, son activité professionnelle, je dirais à vie.
Q. : C'est la sécurité de l'emploi ?
R. : C'est la sécurité de l'emploi. Ce qui fait qu'une carrière s'apprécie d'ailleurs sur l'ensemble de la carrière, et non pas une augmentation. Elle ne s'apprécie pas au moment T au moment où nous la donnons. Elle s'apprécie compte tenu des effets qu'il y aura sur l'ensemble de la carrière. Je crois que c'est un bon système. Cela garantie les personnels. Sans doute, ce système ne prend pas suffisamment en compte la complexité des situations. Car cela met un peu tout le monde dans le même moule. Le Gouvernement et M. ROCARD a décidé d'engager une réflexion sur le sujet. M. DURAFOUR, ministre d'État chargé de la Fonction publique a commencé en début de cette semaine, une réflexion sur l'ensemble de la fonction publique, et c'est dans ce cadre que nous pourrons trouver un certain nombre de réponses. Mais, en attendant, moi je revalorise les rémunérations des personnels, je revalorise les carrières dans le cadre de la fonction publique, avec les contraintes de la fonction publique dont je reconnais qu'elles ne sont pas totalement satisfaisantes et qu'elles ne permettent pas sans doute de prendre en considération l'ensemble des problèmes posés par les multiples catégories de personnels, et encore plus leurs multiples représentations, puisqu'il y a plusieurs associations par catégories de personnels, sans doute que ça ne cadre avec un statut global comme celui-là. Mais, actuellement, personne n'a trouvé de solution meilleure.
Q. : L'hôpital public français est un meilleur du monde, dit-on ?
R. : Il est très bon, et moi je voudrais qu'on arrête, – je comprends tout à fait ce qui peut se manifester ici ou là. Mais je voudrais qu'on arrête de taper du sucre sur le dos de l'hôpital. Une chaîne de TV, je crois que c'est ce soir, fait une émission sur les erreurs médicales. Il y a des erreurs dans toutes les catégories professionnelles. Naturellement, quand il s'agit de la santé, et je comprends très bien, c'est plus douloureux, mais je constate aussi qu'on ne parle par exemple des erreurs que dans l'hôpital public. L'erreur est humaine, on le dit. C'est une réalité. Et je crois, quand je dis qu'il y a un problème d'identité, c'est à ça que je pense. Les personnels hospitaliers ne savent plus très bien s'ils sont considérés comme on dit. La demande de considération ça ne se traduit pas de la rémunération. Mais, je mesure tout à fait que nous n'arriverons jamais à régler tout ce problème par de la rémunération et qu'il faut redonner confiance aux personnels hospitaliers. C'est bien mon intention. J'ai dit plusieurs fois, je le répète, je suis un militant de l'hôpital public. Ça fait douze ans que je préside un conseil d'administration hospitalier général. Je suis vice-président de la Fédération hospitalière de France. Je connais bien l'hôpital public et j'aime l'hôpital public. Je voudrais dire aux personnels, que ce soit les personnels médicaux, que ce soit les personnels paramédicaux, que je suis un défenseur acharné de l'hôpital public, que je suis leur défenseur acharné.
L'hôpital souffre en gros de deux maux : mais d'une part, de l'ensemble des problèmes de santé. On a des dépenses de santé qui augmentent plus vite que ce que permet la Sécurité sociale. Moi, je veux à la fois qu'il y ait un bon système de santé qu'il y ait un bon hôpital, qu'il y ait une bonne médecine de vie, une bonne médecine au plus près des gens, mais qu'il y ait en même temps, un bon système de sécurité sociale pour permettre à tous les citoyens, quels que soient leurs revenus, d'avoir accès à cet excellent système de santé. Et puis, à l'intérieur du système de santé, c'est le 2e problème, il y a des disparités. Il y a des choses qui ne sont pas normales. C'est que, pour maîtriser l'évolution des dépenses de santé, on a contraint les dépenses hospitalières et qu'on n'a pas contraint les dépenses par exemple des cliniques privées ou de la médecine ambulatoire, la médecine de ville. Il faudra remédier à cette disparité. C'est bien mon intention. Mais, vous comprenez bien que ces objectifs qui sont les miens et qui sont profonds chez moi, j'y suis attaché, c'est pas en six mois que je vais les régler.
Q. : En combien ? En deux ans, trois ans, Quatre ans ?
R. : Je pense avoir la durée pour moi. Je pense être là pour un moment, et nous avons effectivement du temps devant nous.