Interviews de M. Laurent Fabius, membre du Conseil national du PS, à Europe 1 le 1er, "Le Nouvel Observateur" le 7, TF1 le 12, RTL le 14 et France-Inter le 18 septembre 1995, sur son engagement politique, ses relations avec MM. Chirac, Mitterrand et Jospin, les affaires Greenpeace et du sang contaminé.

Prononcé le 1er septembre 1995

Intervenant(s) : 

Circonstance : Parution du livre de M. Laurent Fabius "Les blessures de la vérité" en septembre 1995 chez Flammarion

Média : Europe 1 - France Inter - Le Nouvel Observateur - RTL - TF1

Texte intégral

O. de Rincquesen : Votre sentiment à la lecture du président de la République avec Le Point ?

L. Fabius : C'est un entretien assez long, que j'ai lu avec intérêt. Le sentiment général que j'ai est que…

O. de Rincquesen : Cela ne vous a pas empêché de dormir ?

L. Fabius : Non, j'ai un sommeil qui, d'une façon générale, est assez bon. Mais indépendamment de cela n'apporterait pas énormément de choses. J'imagine qu'on va voir cela plus en détail, mais si vous enlevez les expressions "il faut que…", "on doit…", qui sont certainement des expressions que J. Chirac apprécie…"

O. de Rincquesen : Vous trouvez cela volontariste ou velléitaire ?

L. Fabius : Je ne veux pas être désagréable ce main… Volontariste.

O. de Rincquesen : Mais il réaffirme une volonté de changement ?

L. Fabius : Cela a une tonalité qui est un peu celle de la campagne présidentielle. Simplement, le problème, c'est qu'elle est terminée. J'ai retrouvé les thèmes qui sont ceux de la fracture sociale, "il faut faire ci", "il faut faire ça"… Oui. Donc quand J. Chirac sera élu président de la République, il y aura des choses importantes à faire.

O. de Rincquesen : Selon J. Chirac personne ne conteste plus la fracture sociale ?

L. Fabius : C'est vrai, mais c'est un thème que, dans sa campagne J. Chirac a vraiment développé avec talent, qui était juste et qui reste juste. Simplement on peut se demander à cause de quoi J. Chirac a soutenu pendant pas mal de temps le gouvernement de son prédécesseur, M. Balladur, il y avait aussi des gouvernements de gauche, donc on pourra s'interroger sur les causes. Mais là n'est pas l'essentiel. Le diagnostic, à savoir qu'il y a des inégalités très fortes en France, est un diagnostic parfaitement juste avec l'exclusion qui va avec, avec la profondeur du chômage. Mais il faut faire un diagnostic juste. Seulement, politiquement, ce qui commence à compter c'est quand on est dans le domaine de l'action. Là, de ce point de vue, on est assez loin du compte.

O. de Rincquesen : On vous sent à la mode, puisque J. Chirac dit que "le scepticisme est à la mode"…

L. Fabius : Non, je ne suis pas d'un naturel sceptique, je suis plutôt assez enthousiaste, par tempérament. Mais, simplement je regarde les résultats : cela fait un peu plus de 100 jours que la nouvelle équipe est aux responsabilités – bien que beaucoup de ses membres, a commencé par A. Juppé aient fait partie de l'équipe précédente, il ne fait jamais l'oublier – et qu'est-ce qu'on voit ? Il y a eu quelques réformes, réforme constitutionnel, mais cela ne touche quand même pas l'essentiel, quelques modifications sur e régime de l'emploi…

O. de Rincquesen : Il y a la liste complète du salaire minimum…

L. Fabius : Mais je crois que ce qui a touché et frappé les Français, c'est essentiellement la hausse de la TVA – ce n'est pas vraiment ce qui avait été annoncé, c'est même à peu près l'inverse – c'est la reprise de essais nucléaires, qui – à mon avis – est une erreur, et puis c'est une certaine ponction sur le pouvoir d'achat et sur la consommation qui a des conséquences en termes économiques. C'est surtout cela qui va compter. Je ne pense pas que le mot "scepticisme" soit le plus adapté. Il y a, à mon avis une certaine déception.

O. de Rincquesen : J. Chirac s'accorde un satisfecit, il dit qu'en 100 jours ce n'est quand même pas si mal.

L. Fabius : C'est normal ! Vous ne voyez pas dans un entretien dire "J'ai tout fait ! Qu'est-ce que je fais là ?..."

O. de Rincquesen : Il y voit la marque de sa volonté de réforme de l'engagement des réformes ?

L. Fabius : J'ai tendance à trouver le temps un peu plus long que lui. Je trouve qu'en 100 jours, par rapport surtout à la campagne extrêmement enthousiaste qu'il avait menée, en expliquant qu'il n'y avait qu'à mettre un bulletin dans l'urne à son nom et tout cela changerait… C'est quand même beaucoup plus compliqué, beaucoup plus lent. À mon avis cela explique la déception.

O. de Rincquesen : J. Chirac dit qu'il n'a pas de baguette magique non plus…

L. Fabius : Oui, ça c'est vrai !

O. de Rincquesen : Ce que dit J. Chirac relève du discours de gauche. Il dit : "Il ne faut pas confondre les acquis sociaux facteurs de progrès et les privilèges, facteurs d'inégalité".

L. Fabius : Oui, c'est vrai. Il a montré depuis longtemps que c'est un homme d'expérience et de talent, qu'il avait une grande capacité à développer une phraséologie qui était un petit peu différente de la réalité de son action.

O. de Rincquesen : Il vous a mangé la laine sur le dos, aussi bien à L. Jospin dans la campagne présidentielle que…

L. Fabius : Il y a – et d'ailleurs Lionel l'a dit l'autre jour je crois à la radio ou à la télévision et c'est juste – il y a un petit peu tromperie sur la marchandise. Il y a eu une campagne sur une certaine thématique qui a plus, qui a été majoritaire. Lorsqu'on voit les résultats, c'est tout à fait autre choses.

O. de Rincquesen : Le Point a apparemment de bonnes lectures puisqu'il cite un certain L. Fabius qui, dans un ouvrage à paraître, écrit de J. Chirac "il a un culot d'enfer : il propose les dépenses de la gauche, les impôts de la droite et le déficit de personne" … C'est vraiment de vous ?

L. Fabius : Oui, c'est de moi. Je le confesse. Non seulement j'ai signé cela, mais je l'ai écrit. Mais ce n'est pas l'élément central de mon livre qui, d'ailleurs, va paraître seulement dans quelques jours, donc je vais mener une enquête précise pour savoir comment ils l'ont su … Je crois que j'ai utilisé une formule en dépeignant la campagne présidentielle puisque j'en dis quelques mots. C'est ce qui m'avait frappé dans la démarche de J. Chirac, surtout dans la démarche de J. Chirac, surtout dans sa démarche économique. Classiquement, il y a plusieurs thématiques. Vous parlez de la gauche, de la droite… La gauche est plutôt keynésienne d'une façon générale, la droite est plutôt libérale. Le modèle de J. Chirac dans cette campagne présidentielle est un homme qui n'est pas connu pour être un grand économiste, il est plutôt connu à d'autres titres : c'était le Père Noël. Les impôts, il y en aura moins, les dépenses il y en aura moins, les dépenses il y en aura plus, et les déficits disparaîtront. On s'aperçoit évidemment que c'est un peu compliqué.

O. de Rincquesen : Mais, finalement c'est payant d'être culotté !

L. Fabius : Pour le résultat électoral ou pour le pays ?

O. de Rincquesen : Électoralement parlant …

L. Fabius : Là, ça a fonctionné. Je crois aussi que ce qui a beaucoup joué c'est qu'il y avait une certaine lassitude à l'égard des deux septennats socialistes, c'était le principal handicap de L. Jospin. J. Chirac a fait preuve de beaucoup d'habileté. Les gens se sont dit … Je ne veux pas être sévère mais … Ce n'est pas par l'ancienneté quand même … Il a déjà été candidat, donc … Voilà, i faut qu'il passe. Mais, là, maintenant, nous ne sommes plus à ce stade. On en est au stade des réalités. De ce point de vue-là, même si j'en parle d'un ton un peu facétieux, et vous m'en excuserez. Je suis quand même assez sévère parce que je ne vois pas que ce gouvernement engage des réformes de fond, et c'est cela le problème principal.

O. de Rincquesen : Le Point demande à J. Chirac de définir le président de la République de l'an 2000. Pour vous cela peut-il être J. Chirac, qui serait à la fois gardien de la cohésion nationale et du pacte républicain, rassembleur ?

L. Fabius : Du point de vue de l'état civil, oui, ça le sera puisqu'il est élu pour sept ans. Maintenant, si on parle du président de la République du XXIe siècle, qui est un peu différent, je pense que ces présidents de la République-là – car il y en aura quand même quelques-uns – devront à la fois savoir bien résister, parce qu'il y a quand même beaucoup de lobbies, d'intérêts, de pressions, etc., et avoir une capacité d'anticipation et d'écoute formidable J. Chirac a beaucoup de qualités formidables, mais maintenant ce n'est plus uniquement cela qui en est la cause, c'est l'action gouvernementale et l'action présidentielle. Là, en matière économique et sociale, on est assez loin du compte.

O. de Rincquesen : Vous allez à la Rochelle à l'université d'été ?

L. Fabius : On va y parler de la politique économique de la gauche…

O. de Rincquesen : Ce sera certainement passionnant. Qui pourra ou qui voudra s'opposer à la résistible ascension de L. Jospin ?

L. Fabius : Pas moi en tous cas.

O. de Rincquesen : En échange vous prenez la présidence du groupe socialiste à l'Assemblée ?

L. Fabius : Non, les choses ne se présentent pas ainsi. Il s'agit maintenant pour la gauche de reconstruire. L. Jospin a une vocation tout à fait imminente à prendre la direction du PS. Cela va être fait d'ici quelques semaines, quelques mois. Il va falloir l'aider à porter chacun sa pierre. Moi, j'apporterai mon petit caillou blanc …

O. de Rincquesen : … à la Rochelle !


7 septembre 1995
Le Nouvel Observateur

Sur Mitterrand, Chirac, l'affaire du sang contaminé, le PS, l'ex-"Premier ministre de la France" dit tout …

Fabius : ma part de vérité

Le livre de Laurent Fabius "les Blessures de la vérité" sort la semaine prochaine chez Flammarion. Celui qui fut le plus brillant héritier de Mitterrand avant d'être accusé d' "empoisonnement involontaire" raconte ses engagements et ses combats. Ses contradictions et ses erreurs aussi. De son enfance bourgeoise à la tragédie du sang contaminé, voici la confession-plaidoyer de Laurent Fabius. Extrais du livre et entretien avec Élisabeth Schemla.

Le Nouvel Observateur : De vous, introverti s'il en est, on n'attendait guère que vous vous racontiez avec sensibilité, et souvent avec lucidité décapante. La terrible et injuste image de vous que le scandale du sang a fabriquée explique-t-elle votre démarche ?

L. Fabius : De vous, introverti s'il en est, on n'attendait guère que vous vous racontiez avec sensibilité, et souvent avec une lucidité décapante. La terrible et injuste image de vous que le scandale du sang a fabriquée explique-t-elle votre démarche ?

Le Nouvel Observateur : Cela a pu jouer un rôle, oui, mais j'ai surtout voulu, à travers un exemple que je ne connais pas trop mal – le mien –, évoquer les vingt ans qui viennent de s'écouler, réfléchir sur le pouvoir, sur la gauche et sur les perspectives qui s'offrent à notre société. J'ai mêlé l'individuel et le collectif, l'anecdote et l'histoire. Et j'ai redirigé tout cela depuis un an, en une période qui constituait une charnière à la fois dans la vie publique et dans la mienne, livrant au passage des analyses et des informations qui dérangeront quelques idées reçues, notamment sur mon côté jeune homme lisse. Il y a, dit-on, dans la vie d'un homme politique une phase où il écrit mais ne signe pas, puis une autre où il signe mais n'écrit pas. Eh bien j'écris et je signe.

Le Nouvel Observateur : Vous évoquez d'abord votre famille et votre jeunesse au Trocadéro – un quartier, où plutôt un monde que vous êtes empressé de fuir. Comment se lave-t-on de ce que vous camarades socialistes appellent la tache originelle : être "fils de bourge".

L. Fabius : Vous savez, l'histoire de la gauche comporte plusieurs de ces fils de bourgeois, de Marx à Blum ou Allende ; qui ont décidé d'agir pour leurs idées et pour le plus grand nombre, précisément parce que telles étaient leurs idées. Beaucoup plus modestement, cela a été aussi mon chemin. Mon père, homme policé, taciturne, plein de retenue et républicain dans l'âme, était un antiquaire réputé. Nous vivions dans l'aisance, dans l'aisance, mais sans orientation. Le goût du travail et la passion du savoir l'emportaient de loin sur l'appétit de l'argent.

À partir de là, on a eu tôt fait de ma bâtir une réputation de Rockefeller. Pensez ! Je faisais de l'équitation, et plus tard je roulais, paraît-il ; en Aston Martin… laquelle était en réalité une vieille et poussive Lancia d'occasion, acheté avec mes deniers de normalien. Qu'importe, pendant longtemps j'ai intériorisé le reproche qui m'était fait, et éprouvé une sorte de mauvaise conscience. C'est terminé.

Le Nouvel Observateur : Pourtant, vous dites vous-même qu'après vingt ans de politique – de directeur de cabinet du candidat Mitterrand à Premier ministre puis patron du PS –, vous êtes le seul à qui on demande toujours : "Pourquoi êtes-vous de gauche ?"

L. Fabius : N'exagérons rien : "on" a tout de même fini par s'habituer. J'avance quelques éléments d'explication. Mais il y a là une part de mystère. Car enfin, contrairement à beaucoup d'autres, on ne peut pas m'accuser d'avoir un seul instant goûté à d'autres convictions : j'ai toujours voté socialiste, toujours été socialiste. Alors...

Le Nouvel Observateur : Pourquoi n'aimez-vous pas la grande bourgeoisie ?

L. Fabius : Elle est au moins autant un état d'esprit qu'un patrimoine, et cet état d'esprit n'est tout simplement pas le mien. Par plus d'ailleurs que ses rites, ses lieux de réunion ou ses méthodes d'éducation.

Le Nouvel Observateur : Avez-vous voulu régler vos comptes avec elle quand, ministre du Budget en 81, vous avez instauré l'impôt sur les grandes fortunes et tenté d'imposer les œuvres d'art ?

L. Fabius : Non, pas du tout. Je n'ai jamais confondu la direction d'un ministère et le divan du psychanalyste. Il s'est trouvé simplement qu'à l'époque nous voulons avec raison réduire les inégalités, que j'ai bataillé ferme pour instituer l'impôt sur les fortunes et qu'il a fini par exister. La question centrale de la redistribution dans notre société n'est évidemment pas réglée pour autant.

Le Nouvel Observateur : Qu'est-ce que l'argent vous a apporté ?

L. Fabius : Ne fantasmez pas ! À l'exception de mon appartement parisien que j'ai pu acquérir grâce à ma famille, mes revenus sont pour l'essentiel depuis l'âge de 18 ans ceux du normalien que j'ai été, puis du membre du Conseil d'État, enfin du parlementaire que je suis. La politique, c'est anticiper et résister ; pour résister, il faut être libre. Mes revenus m'ont permis d'être libre. Et puis cela m'a mis à l'abri d'un reproche : celui de tripatouillage. Par les temps qui courent, ce n'est pas si fréquent.

Le Nouvel Observateur : Votre carrière se confond entièrement avec l'histoire de la gauche au pouvoir. Au passage, vous reconnaissez nombre de vos propres erreurs, d'analyse ou de comportement. La plus importante, c'est sans aucun doute le duel permanent qui vous a opposé à Lionel Jospin à partir de 1986. Quelle responsabilité !

L. Fabius : J'ai appelé mon livre "les Blessures de la vérité". On n'aurait pas compris que je ne dise un mot de Lionel Jospin et de nos relations, même si ce n'est pas du tout l'essentiel de mon récit. Avec Lionel, nous avons été très amis. Puis rivaux, et même adversaires au sein du PS. Aujourd'hui, tout cela est heureusement dépassé. Je dis pourquoi et comment. Est-ce de l'inconscience, du mauvais goût ou du courage que d'admettre l'existence de querelles de pouvoir au sein d'un parti ? Au lecteur de répondre. À moi, il m'a paru honnête d'expliquer la réalité. En reconnaissant, aussi futile que cela puisse paraître – mais la politique passe par les relations humaines –, que cette rivalité aura contribué à embarrasser la vie du Parti socialiste pendant presque dix ans.

Le Nouvel Observateur : Du point de vue des idées, qu'est-ce qui vous sépare, Jospin et vous ?

L. Fabius : Sur la démarche générale du rassemblement à gauche, pas grand-chose. Sur tel aspect plus précis, ce serait une analyse plus longue, elle n'a pas d'intérêt aujourd'hui. Et puis il y a eu me paroxysme du congrès de Rennes, avec son goût de cendre. Il ne faudra jamais recommencer cela.

Le Nouvel Observateur : La dernière présidentielle a-t-elle mis un point final à cette haine ?

L. Fabius : Tout cela est terminé. Jospin est plus équanime, plus épanoui. Je suis pour ma part plus distancié. Nous avons compris que, même si ces oppositions entre personnalités sont une constante dans la vie politique française, et cela dans tous les partis, elles n'étaient pas dignes de nous, pas à la hauteur des espérances placées en la gauche. Il fallait absolument les dépasser.

Le Nouvel Observateur : Le surdoué, le dauphin, le présidentiable, c'était vous et pas Jospin. N'a-t-il pas pris d'un coup une sérieuse longueur d'avance ?

L. Fabius : Il est certainement le mieux placé aujourd'hui pour diriger le Parti socialiste et conduire les changements nécessaires. Je l'aiderai.

Le Nouvel Observateur : Vous vous sentez la patience nécessaire ?

L. Fabius : Je ne me pose pas la question en ces termes.

Le Nouvel Observateur : Vous voilà quand même dans une curieuse situation. Au moment où Mitterrand quitte le pouvoir, où vous pourriez vous sentir enfin libéré de lui, vous commencez une traversée du désert...

L. Fabius : Je n'ai pas à me sentir libéré de François Mitterrand : il n'a pas été pour moi un obstacle ou un handicap. Comme tant de jeunes socialistes de ma génération, je lui dois au contraire beaucoup, et je n'aime pas cracher dans la soupe ! Vous dites "traversée du désert" ? Il existe tout de même beaucoup de points d'eau dans ce désert, et pas mal de bédouins. En réalité, s'agissant du Parti socialiste et plus largement de la gauche, ils doivent être rénovés, irrigués par une réflexion et par une pratique nouvelle, comme cela leur arrive tous les vingt-cinq ans : j'ai bien l'intention d'y contribuer. En homme libre.

Le Nouvel Observateur : François Mitterrand occupe bien sûr une place importante dans votre ouvrage, et vous consacrez à le décrire quelques pages excellentes. Mais pourquoi avoir gommé les exaspérations, les déceptions, voire les reproches personnels que vous pouvez lui faire ?

L. Fabius : Nous sommes liés depuis vingt ans par l'amitié. Ce n'est pas parce qu'il a quitté l'Élysée que je vais retourner ma veste. L'amitié ne m'a pas empêché d'être en désaccord avec lui à plusieurs reprises, et sur différents points. De la réception du général Jaruzelski à la position prise envers l'ex-Yougoslavie ou à l'égard du mandat présidentiel à cinq ans. Je lui ai toujours exprimé mon point de vue. La fidélité n'exclut pas la lucidité.

Le Nouvel Observateur : Quand même, il vous a bien lâché quand l'opposition a demandé que vous comparaissiez devant la Haute Cours, dans le scandale du sang ?

L. Fabius : C'est sans doute plus compliqué que cela ?

Le Nouvel Observateur : Vous êtes aujourd'hui mis en examen pour "empoissonnement involontaire". Ce n'est pas insulter les victimes de la transfusion que de dire que vous vivez vous aussi un drame, avec cette accusation. Vous consacrez un chapitre à raconter les faits tels que vous les avez vécus, et à expliquer votre innocence. Faites-vous vraiment confiance à la justice pour l'établir ?

L. Fabius : J'attends de la justice qu'elle soit juste, même si je sais aussi qu'elle peut, dans certaines circonstances, être une machine à broyer les réputations et les vies. C'est évidemment difficile pour moi de parler de ce drame, parce que devant la mort et la souffrance il peut paraître indécent d'expliquer, de faire part de ses propres blessures. J'ai essayé néanmoins de le faire.

Le Nouvel Observateur : Quelles leçons en avez-vous tirées sur les responsabilités politiques politique et pénale ?

L. Fabius : Plusieurs leçons, et notamment celle-ci : il ne faut pas tout confondre. Il existe d'abord ce que l'on appelle la responsabilité de l'État : elle a été reconnue par les tribunaux. Il existe ensuite la responsabilité politique : comment aurait-elle pu jouer ici puisqu'on a découvert les réalités tragiques que plusieurs années après les changements de gouvernement ? Enfin, il peut exister dans certaines circonstances une responsabilité pénale ; à condition qu'aient été commises des fautes personnelles et intentionnelles. Toute l'évolution non seulement de la jurisprudence mais de la démocratie elle-même a tendu à différencier ces trois types de responsabilité. Il est évident qu'un ministre ou un dirigeant de gouvernement n'est pas à l'abri de toute responsabilité pénale. Mais si on mélange ces diverses responsabilités, si, ne pouvant faire jouer la responsabilité politique, on y substitue la responsabilité pénale pour confondre justice et vengeance, alors on commet une régression grave et déni de droit.

Le Nouvel Observateur : Vous considérez-vous comme un bouc émissaire ?

L. Fabius : Relisez la Lévitique. Il montre comment, pour remplis sa fonction, le bouc émissaire doit être parfaitement innocent. C'est ma réponse.

Le Nouvel Observateur : Avez-vous déjà pensé au suicide ?

L. Fabius : J'ai beaucoup pensé au suicide de Pierre Bérégovoy. Pierre, vous le savez, était un ami proche. Je me suis représenté la charge du désespoir qu'il a dû souffrir pour en arriver là, au point où seul l'arrêt délibéré et violent de sa propre vie pouvait, pensait-il, en sauver le sens. L'épreuve que j'ai subie a été différente, même si, elle aussi, a été dure. Elle n'est d'ailleurs pas terminée. Mais j'ai toujours eu le sentiment que la justice, donc la vérité, finirait par l'emporter.

Le Nouvel Observateur : À la mort de votre ami Pierre Bérégovoy, Mitterrand a évoqué les "chiens" et la "meute". Vous-même, voyez-vous la presse comme ça, à votre tour ?

L. Fabius : J'évoque dans mon livre la question des médias parce qu'elle est évidemment majeure dans la société de communication qui nous entoure. À gauche – y compris moi-même –, nous avons trop longtemps eu une approche excessivement économiste des problèmes, pas assez culturelle et sociétale. J'essaie de montrer qu'il faut changer cela, et comment. Mais je ne qualifie pas globalement les journalistes, parce que je ne crois pas qu'on puisse porter un jugement indifférencié sur eux, c'est-à-dire vous : n'êtes-vous pas presque aussi variés que les politiques ?

Le Nouvel Observateur : Vous avez eu très jeune un grand pouvoir. Et la fréquentation de Mitterrand vous a beaucoup appris là-dessus. L'ex-Président, lancez-vous au détour d'une phrase, vous a toujours entretenu de votre "destin". Pour vous en dire quoi, précisément ?

L. Fabius : En général des propos roboratifs. Il en parlera un jour, s'il le souhaite.

Le Nouvel Observateur : Revenons au commencement de votre vie… Les deux branches de votre famille sont juives. Mais vous avez été élevé dans la religion catholique. Pourquoi ?

L. Fabius : Parce que, comme beaucoup de juifs après la guerre, je pense que mon père et ma mère ont voulu éviter de nouvelles épreuves à leurs enfants. Des membres de ma famille avaient été déportés, certains étaient morts dans les camps. Alors on m'a baptisé, j'ai suivi le catéchisme, j'ai même fait ma communion solennelle à Notre-Dame de Paris en aube blanche. Avec le temps, je suis devenu agnostique. Mais je suis tenu pour juif. J'assume donc, et même je revendique.

Le Nouvel Observateur : Vous ne parliez pas ainsi il y a dix ans, comme si vous redoutiez alors que cette judéité soit un empêchement à votre réussite ...

L. Fabius : Non, ce n'est pas cela, mais j'ai voulu ici opérer un retour complet sur le "sabra" de la gauche que je suis. J'ai donc fouillé plus profond.

Le Nouvel Observateur : Croyez-vous que la France soit prête à être un président de la République juif ?

L. Fabius : Si vous me demandez s'il n'existe pas ici ou là des traces, d'ailleurs heureusement circonscrites, d'antisémitisme, de xénophobie ou de racisme : la réponse est oui. Mais par rapport à votre question précise, la réponse est également oui. La France dans son tréfonds est laïque. Pour notre capacité future de vivre ensemble, c'est un atout magnifique.

"Les Blessures de la vérité", Flammarion, 284 pages, 90 F. Sortie le 23 septembre


Battling Fabius contre Ringard Chirac

Encore maintenant, je connais peu personnellement Jacques Chirac. Il est un des rares leaders de droite avec lesquels je n'ai pas eu, hors caméra, au moins une conversation de fond. Longtemps raide comme un passe-lacet à l'écran, sympathique et chaleureux dans le privé, voilà le cliché qui le concerne. Difficile politiquement à saisir, il change de style avec les saisons. Droitier pur jus à certaines périodes de sa vie, travailliste à d'autres, anti-européen ici, défenseur de Jean Monnet là, il s'adapte à ce qu'il croit être le vent dominant au point qu'on apprécie la combativité, la ténacité, la performance, mais que, longtemps, on n'a pas cru à l'authenticité du personnage. Pour ma part, je demande encore un peu de temps pour le juger. Dans la diversité de ses postures successives, quel peut bien être sa véritable personnalité ?

Il y a dix ans, il était considéré comme un has been. On estimait sottement que le spécialiste de la communication que, parait-il, j'étais, le "jeune Premier ministre donné à la France", n'allait faire qu'une bouchée de ce ringard qui ne maîtrisait pas les dossiers et sentait l'antimite. C'était oublier le fait que, sauf accident, un débat télévisé de ce type donne des résultats conformes au partage préexistant des opinions : la droite se situant alors à 60 %, la gauche à 40 %, les résultats du débat ne pouvaient être guère différents de ces chiffres. Ensuite, quelles qu'aient été les caricatures auparavant dressées de Jacques Chirac et de moi-même, les réalités l'emporteraient : Chirac n'était évidemment pas ce lourdaud finissant qu'on présentait, pas plus que je n'étais le superman qu'on dépeignait. Sans oublier le poids du réel, c'est-à-dire de l'imprévisible, qui me fit agressif ce soir-là, alors que Chirac apparaissait positif par contraste.

Je ne regarde jamais après coup mes interventions télévisées. Très critique envers moi-même, je déteste m'auto-analyser, trop sensible peut-être à ce qui ne me convient pas, aux formules inadéquates, aux raisonnements  mal bâtis, aux gestes excessifs ou insuffisants. Je suis irrité par mon sourcil qui remonte en accent circonflexe à cause des conséquences d'un accident de voiture subi en 1979. Je déteste mes hésitations, les "heu-heu" qui précèdent certaines de mes phrases. Je n'aime pas non plus le dos voûté que je présente souvent de profil et qui me surprend lorsque je déploie ensuite mon 1,80 mètre. Ma réticence à redécouvrir ce face-à-face fut par la suite d'autant plus forte qu'il représentait un mauvais souvenir, un échec, le moment où, devant des millions de Français, je m'étais montré sous un jour négatif. On diffusait parfois à la télévision un passage où Chirac me traitait aimablement de "roquet" et où je lui répondais avec grandiloquence : "Vous parlez au Premier ministre de la France". Mais je n'avais pas revu l'intégralité du débat avant d'écrire ces lignes. Je l'ai fait pour essayer d'être un juge à peu près objectif.

Trop sûr de moi et contrairement à la recommandation de plusieurs de mes proches, je m'étais rendu juste avant la confrontation en Polynésie afin d'assister à un tir nucléaire. Bien qu'effectué en Concorde, le voyage fut fatiguant, et il contribua à m'extraire de l'ambiance préparatoire, déterminante dans ce genre de circonstance. Quelques heures après mon retour, un dimanche soir, le débat eu lieu (…) Je portais un costume beige clair, sous l'influence de mon récent voyage à Mururoa, couleur qui détonnait complètement à l'écran pour u débat politique d'un tel enjeu. J'avais réfléchi préalablement à quelques scénarios. Mais, trop confiant sans doute, comme je l'ai été à quelques épisodes importants de ma vie, je n'avais imaginé qu'une version trop favorable de notre discussion. Je me faisais de Jacques Chirac l'image d'un agité, alors que je suis pour ma part d'un naturel calme. J'avais pensé qu'il suffirait de quelques mots, voire de quelques interruptions de ma part pour que transparaisse cet énervement d'un côté, ce calme de l'autre. La réalité se montra différente.

Après un début équilibré et plutôt en ma faveur, je cherchai trop systématiquement à faire sortir Chirac de ses gonds. Je l'interrompis. Il garda son calme. Je l'interrompis à nouveau, à tort,  au point que j'apparus agressif et lui, posé. Le débat dura une heure trente. Il fut massivement suivi. On m'avait tant donné gagnant que toute victoire de Chirac, même légère, apparaissait pour moi comme une défaite. La presse, non pas celle du soir mais celle du lendemain, à l'initiative de Serge July, accentua le trait. L'avant-veille, j'étais au firmament ; le surlendemain, je ne valais plus un clou. Un passionnant livre, "Faire l'opinion", du spécialiste Patrick Champagne, analyse en détail le rôle des médias après le débat. Comme tout ce qui est excessif "l'enfoncement médiatique" ne dura pas. L'engouement avait été auparavant trop fort. Le retrait était trop brutal. Peu à peu, la situation se redressa et, quelques mois plus tard, notre résultat aux élections législatives fut excellent par rapport à la situation que j'avais trouvée en arrivant. Mais subsista comme une fêlure. Une émission télévisée, c'est une image. L'image de ce face-à-face, c'était un Fabius différent de celui qu'on connaissait. Lequel était le vrai ? En existait-il un vrai ? Le dommage le plus grave était ce phénomène de brouillage. Mon authenticité elle-même était en cause. Il allait falloir du temps pour la restaurer. J'y réussis – mais seulement en partie – pendant la campagne des élections législatives.

 

Mardi 12 septembre 1995
TF1

P. Poivre d'Arvor : En parlant de votre débat contre J. Chirac il y a dix ans, vous dites que vous avez été trop sûr de vous. Avez-vous perdu un peu de cette assurance ?

L. Fabius : Oui, j'ai beaucoup changé. C'est difficile à sortir de soi. Il fallait que je' fasse le bilan de ces 20 ans, non seulement pour moi, mais aussi pour le pays et la gauche.

P. Poivre d'Arvor : Vous commencez par une question : "L. Fabius a-t-il une âme ?". Dans l'affaire Greenpeace, on vous a reproché d'ouvrir le parapluie et de charger C. Hernu.

L. Fabius : J'explique comment les choses se sont passées. Je le fais sans tarder la vérité, avec le côté sombre et le soleil que ça a. Toute ma réflexion, c'est de savoir ce qu'est le pouvoir : que sait-on quand on est au pouvoir ? Que ne sait-on pas ? Quelles erreurs commet-on ? Comment les éviter ? J'essaie aussi de me projeter dans le futur.

P. Poivre d'Arvor : Le chef de l'État savait-il ou ne savait-il pas ? On n'en sait pas plus en vous lisant.

L. Fabius : Si, je dis mon sentiment, je dis qu'on ne peut pas avoir de conviction absolue, de certitude absolue. Mais je pense que F. Mitterrand n'était pas au courant à partir de deux faits que je précise. D'une part qu'il y a eu une réunion à un certain moment entre C. Hernu et F. Mitterrand et moi où Hernu nous a dit : non, ce ne sont pas les Français qui ont fait le coup et je ne vois pas comment cette réunion aurait pu être fabriquée, si je puis dire.  Puis je révèle aussi le fait qu'à la fin, n'arrivant pas à obtenir la vérité, j'ai par lettre, saisi à, la fois le général Saunier qui était le chef d'état-major de F. Mitterrand, le général Lacaze et l'amiral qui commandait la DGSE et je leur ai dit : écrivez-moi sur l'honneur que vous n'êtes au courant de rien. Saunier me l'a écrit, Lacaze me l'a écrit et l'amiral Lacoste n'a pas pu le l'écrire et c'est à partir de ça que j'ai demandé la démission d'Hernu. Donc, de tout cela je tire la conclusion que c'était un pataquès total qui s'est traduit par la mort d'un homme, il ne faut pas l'oublier. Mais ce qui concerne les acteurs de ce drame, j'essaie d'établir la responsabilité de chacun.

P. Poivre d'Arvor : F. Mitterrand vous a-t-il lâché ?

L. Fabius : Sur le moment j'ai ressenti cela durement et après j'ai compris qu'il agissait qu'en tant que chef de l'État on doit faire même si cela occasionne des blessures. Le livre est tiré d'une phrase d'Éluard qui parle des blessures de la vérité est à la fois ombre et lumière.

P. Poivre d'Arvor : Seriez-vous capable de parler de vos blessures avec les victimes du sang contaminé ?

L. Fabius : Je le fais dans ce livre. J'essaye d'aller le plus au fond que l'on peut et j'espère que petit à petit la passion s'atténuera et que la vérité apparaîtra.

P. Poivre d'Arvor : Comprenez-vous F. Mitterrand ?

L. Fabius : Oui, je le comprends. Je suis un ami de F. Mitterrand. Je lui porte une grande reconnaissance pour tout ce qui a été fait. Je lui dois une grande partie de ce que j'ai pu faire. Mais ça ne l'empêche pas d'être lucide : j'essaie de tracer un bilan de ce qui a été fait, de bon ou de mauvais. Toute situation est à la fois tragique et pleine d'espérance. Cela explique le sens de sa formule "il faut donner du temps au temps", parce que c'est ce qui me permet aux situations de se transformer. Quand on n'aime pas F. Mitterrand, on dit que c'est u manipulateur. Quand on l'aime, on dit que c'est quelqu'un qui sait redresser des situations. J'essaie d'analyser de près ce qui fait sa figure exceptionnelle et qui ressemble à la France : la France, c'est aussi cette dualité.


Jeudi 14 septembre 1995
RTL

M. Cotta : Pourquoi ressentez-vous aujourd'hui le besoin de vous exprimer, de parler de vous ?

L. Fabius : Très prosaïquement parce que, l'année dernière, la situation était en train de changer, F. Mitterrand était sur le départ, nous entrions nous-mêmes sans l'opposition, je me trouvais personnellement à une étape de ma vie où j'avais plus de temps, puisque que j'étais redevenu parlementaire. Et puis je voulais tracer un bilan de ce que nous avions fait au cours des vingt années précédentes. C'est une réflexion sur ce qu'est le pouvoir de l'intérieur. Il fallait aussi tracer un bilan de ce que nous avions fait au cours des vingt années précédentes. C'est une réflexion sur ce qu'est le pouvoir de l'intérieur. Il fallait aussi tracer un certain nombre de pistes pour le futur. Il y avait aussi un élément psychologique : c'était un moment difficile à vivre pour moi, et il y a aussi cette notion d'image que l'on m'accole depuis très longtemps, celle du garçon qui pense plus vite que son ombre, dont je suis sans doute aussi responsable. J'ai voulu essayer de dire authentiquement les choses.

M. Cotta : Considérez-vous qu'un homme public doit aujourd'hui révéler son personnage privé pour exister ?

L. Fabius : Il y a un évident problème d'image. Cela m'est difficile parce que je suis quelqu'un d'assez retenu, mais on ne peut pas être tout le temps en deçà de soi-même. On disait de Grevy, je crois, "ses roses poussent en dedans". Moi, j'ai voulu montrer que cela pouvait aussi pousser en dehors. Et qu'il n'y avait pas que des épines.

M. Cotta : Vous présentez votre engagement à gauche dans votre jeunesse. A-t-il changé ?

L. Fabius : Non. Les éléments de base sont toujours là. Mais la façon de les traduire est évidemment beaucoup plus compliquée que ce que j'envisageais. À l'époque où je me suis engagé, c'était le programme commun, c'était très simple, on n'avait jamais gouverné, on avait un slogan, cela rimait, c'était Mitterrand président. On a vu dans la réalité que les choses étaient beaucoup plus compliquées. Mais l'élément de base, c'est-à-dire le sentiment que la gauche, c'est la justice, malgré toute une série d'erreurs, de dérives, je suis resté sur cette option-là.

M. Cotta : À propos de F. Mitterrand, vous parlez d'ambivalence, alors que tout le monde parle d'ambiguïté ?

L. Fabius : Ambivalence veut dire, étymologiquement, valeur double. J'ai fréquenté F. Mitterrand, nous sommes amis depuis longtemps, et je me suis dit plutôt que raconter précisément tel ou tel détail indiscret, il fallait que j'essaye de ramasser tout cela pour donner une grille d'interprétation de mon Mitterrand tel que je le connais. Philosophiquement, il considère que les êtres sont doubles, qu'ils ont une part de bien et de mal. Les situations sont doubles : il y a un côté à la fois toujours positif et négatif. Lui-même est double. Quand on ne l'aime pas, on dit : cette dualité est une duplicité. Moi, je crois que c'est beaucoup plus profond que cela, et que cela correspond à ce qu'est en réalité la France. Si Mitterrand et le pays sont restés si longtemps ensemble, c'est parce que la France est à la fois De Gaulle et Pétain, même si c'est désagréable à dire. Il y a un étroit accord entre Mitterrand et la France. La France est aussi un pays qui sait faire des révolutions pour l'égalité et qui défend les corporatismes. Mitterrand, c'est cette double lecture permanente.

M. Cotta : Vos relations avec lui ont-elles été doublées ?

L. Fabius : On a toujours eu des relations authentiques et sincères. J'ai beaucoup d'admiration pour lui, mais sur le plan intellectuel et politique, je lui ai toujours dit les choses telles que je les sentais. Je lui envoyé mon livre. Mais je n'ai pas écrit son portrait en pensant à lui, j'ai essayé d'être authentique.

M. Cotta : Vos relations avec lui ont-elles été doubles ?

L. Fabius : On a toujours eu des relations authentiques et sincères. J'ai beaucoup d'admiration pour lui, mais sur le plan intellectuel et politique, je lui ai toujours dit les choses telles que je les sentais. Je lui ai envoyé mon livre. Mais je n'ai pas écrit son portait en pensant à lui, j'ai essayé d'être authentique.

M. Cotta : Comment ressentez-vous votre mise en accusation dans l'affaire du sang contaminé ?

L. Fabius : Pour ce qui concerne les répercussions de cette affaire sur une éventuelle candidature aux élections de 1995, je me suis déjà exprimé sur le sujet. Ce livre a été écrit pour toute une série de raisons. Je ne peux pas dire que c'est spécifiquement par rapport à cela. Mais cela m'est encore très difficile de parler de ce drame parce que cela concerne des gens qui ont souffert et qui souffrent. Et néanmoins, il fallait absolument que j'explique les choses, parce que c'est un évènement très important dans la société moderne. C'est en outre un tournant dans ma vie. Quand un drame comme celui-là arrive, même si l'on est complètement innocent, on est pris.

M. Cotta : Pensez-vous que vous sortirez de cette affaire ?

L. Fabius : Oui, parce que je crois à la justice.

M. Cotta : Il y a quelques piques dans ce livre ?

L. Fabius : La rivalité Jospin-Fabius est terminée maintenant. C'est une page tournée. Il y a en revanche un témoignage de la haine Mitterrand-Rocard. Les blessures de la vérité, c'est aussi le monde politique. Dans toutes les sociétés, il y a des rivalités. Dans la société politique, cela correspond heureusement avec des débats d'idées, car l'on n'a jamais vu une idée traverser toute seule une salle sur ses petites pattes. Il faut qu'elle soit incarnée. J'ai voulu montrer de l'autre côté du miroir comment fonctionnait le pouvoir, avec ses soleils et ses ombres.

M. Cotta : Avez-vous pris votre visage définitif ?

L. Fabius : Je crois que l'on se modifie au fur et à mesure. J'espère simplement que l'on se bonifie.


Lundi 18 septembre 1995
France Inter

A. Ardisson : Vous publiez "Les blessures de la vérité". C'est une auto-justification ?

L. Fabius : Non, c'est la description d'un parcours, mais moi, j'ai l'impression que je suis encore un peu jeune pour écrire mes mémoires et surtout si c'est des mémoires exhaustifs. J'ai commencé à écrire le livre à l'été 1994, parce qu'il y avait un changement politique qui se préparait, avec le départ de F. Mitterrand. Nous étions entrés dans l'opposition, moi-même j'étais redevenu député, et puis il y avait un certain nombre de secousses, psychologiques notamment, et je me suis dit qu'il fallait faire un retour sur ce qu'a été le parcours de la gauche pendant 20 ans, mon propre parcours, et essayer de tracer ce que peuvent être les perspectives. Donc, c'est çà les blessures de la vérité.

A. Ardisson : Mais en même temps, vous essayer de renouer avec l'opinion en démentant un certain nombre de rumeurs et de malentendus. Par exemple, sur vos origines sociales. Vous expliquez que vous n'êtes pas né dans la soie, que vous n'appartenez pas à la grande bourgeoisie. Et vous avez une réflexion intéressante sur ce que je ne sais quoi qui fait que des fils de bourgeois basculent à gauche.

L. Fabius : C'est vrai que c'est un reproche qui m'a été fait pendant longtemps. Et au départ, je l'ai mal vécu, parce que ça jetait une espèce d'ombre sur mon appartenance à la gauche. Et puis après, j'ai regardé ce qu'était la réalité sociale. Je me suis aperçu de ce qu'étaient les vrais privilégiés. Et puis j'ai réfléchi davantage. Le reproche qu'on m'a fait l'a aussi été à beaucoup de grands leaders de gauche, je ne veux pas faire de comparaison, mais qui vont de K. Marx à Mitterrand et quelques autres. Et c'est une conception un peu vieillotte de l'engagement.

A. Ardisson : Vous dites, en même temps, que ce sont tous des outsiders de la classe dont ils ont quelques signes distinctifs.

L. Fabius : Oui, j'essaie de réfléchir sur ce que c'est que la grande bourgeoisie et, effectivement, il y a une différence entre ce qu'on prétend qu'elle est et mon origine. J'ai essayé de remettre tout ça dans une dimension sociologique.

A. Ardisson : Qu'est-ce qui vous distingue, par exemple, d'un A. Juppé, qui a suivi un peu la même trajectoire que vous, mais qui n'a pas fait les mêmes choix. Quand je dis la même trajectoire, c'est parce qu'il est normalien comme vous, etc.

L. Fabius : J'ai toujours été à gauche. Je n'ai connu qu'un parti, c'est le PS. J'ai toujours voté socialiste. J'ai appartenu à ce parti parce que j'ai considéré que même s'il y avait beaucoup de dérives, d'erreurs, d'imperfections, c'était tout de même du côté de la gauche qu'était le parti de la justice sociale. C'est ça l'engagement de fond. Alors, d'autres fonds d'autres choix. Mais c'est ça qui m'a fait m'engager à gauche et dans la fonction politique, cette notion de la justice sociale.

A. Ardisson : Vous n'avez pas imaginé que vous pouviez être gaulliste ? Vous racontez votre 13 mai 1968, c'est assez drôle.

L. Fabius : J'avais un peu plus de vingt ans en 1968 et j'étais contre De Gaulle parce qu'à l'époque, De Gaulle était au pouvoir depuis 10 ans. Le slogan c'était 10 ans ça suffit. Et pour moi qui avais 20 ans, ça faisait déjà la moitié de ma vie. Je me suis aperçu, a posteriori que De Gaulle avait été un grand bonhomme. Mais comme je l'écris, à l'époque, il avait vieilli.

A. Ardisson : Mais alors 10 ans avec De Gaulle et 14 avec Mitterrand, vous imaginez que ça puisse faire le même effet à des jeunes ?

L. Fabius : C'est vrai pour partie. Et les jeunes qui sont nés en 1981, lorsqu'est revenue l'élection en 1995, n'avaient connu que Mitterrand. D'ailleurs, De Gaulle et Mitterrand qui se sont formidablement combattus, et j'essaie de faire à la fin du livre un parallèle entre eux, auront été les deux hommes qui auront le plus, sur le plan politique, marqué la deuxième partie du siècle. Il y a un certain nombre de conséquences à en tirer, sur leurs ressemblances et leurs différences.

A. Ardisson : Justement, vous terminez le livre par un portrait de Mitterrand, un portait assez contrasté. On a l'impression qu'après tant de fréquentations, vous vous posez encore des questions sur lui.

L. Fabius : Non, ça n'est pas comme ça que le problème se pose. Nous sommes amis avec Mitterrand, je lui dois une grande reconnaissance, comme d'ailleurs tous les socialistes. Nous n'aurions pas occupé les fonctions qui ont été les nôtres, la gauche n'aurait pas gagné de cette façon si Mitterrand n'avait pas mené ce combat. Mais ça n'empêche pas d'avoir une grande lucidité, et de ne pas être d'accord sur certains points. Alors plutôt que de tomber dans l'anecdote, j'ai essayé, connaissant bien Mitterrand de donner une grille de lecture de ce qu'est cet homme fascinant qui a marqué la fin du siècle. Et je crois que la grille de lecture principale, c'est de bien comprendre que, philosophiquement, et j'emploie ce mot à dessein, Mitterrand est quelqu'un d'ambivalent. C'est-à-dire, non pas d'ambigu, non pas de duplice. Il a une conception du monde où tout a une valeur double. Vous, moi, nous sommes des personnes à la fois positives et négatives. Toute situation est à la fois dramatique et pleine d'espérance. C'est ce qu'explique la capacité de rebond extraordinaire qu'a toujours eu Mitterrand. C'est ce qui explique aussi la conception du temps qu'il a. Parce que c'est seulement le temps qui permet à ce qui est rose de devenir noir et à ce qui est noir de devenir rose. Et si on ne comprend pas cette ambiguïté au sens étymologique, on ne saisit pas ce qu'est Mitterrand. Alors les gens qui n'aiment pas Mitterrand disent que cette dualité est une duplicité. Mais je crois que c'est beaucoup plus profond. C'est vraiment une vision dialectique permanente de la réalité.

A. Ardisson : Dans ce portrait, il y a une place importante à la réflexion sur la mort. Vous dites, au-delà de l'obsession mitterrandienne, serait-elle la clef de la politique et non principal ressort ?

L. Fabius : Je le crois. Évidemment, tout cela est souvent inconscient pour les hommes politiques. Mais pour moi, la politique a un niveau élevé, quand on en fait sa vie, c'est à mon sens une certaine manière de lutter contre la mort. La politique est un anti-destin. Il a plusieurs manières de lutter contre la mort : il y a la façon, je dirais, religieuse, on s'engage d'une certaine manière. Et il y a la vision laïque où on en est certain de laisser une race, de donner sa vie au service d'autrui et au-delà de sa propre existence et c'est cela la politique. Sinon, je ne crois pas que l'on expliquerait que des hommes et des femmes puissent consacrer 20 h/24 h, tout en étant vilipendés, à une fonction comme celle-ci. De la même façon, je crois que c'est ce qui explique que l'on peut ne pas avoir de dauphin en politique. Parce qu'avoir un dauphin, c'est regarder sa propre mort.

A. Ardisson : Dans ce livre, évidemment vous abordez aussi bien l'affaire Greenpeace que celle du sang contaminé mais on n'apprend pas grand-chose ni un chapitre ni dans l'autre. Est-ce parce qu'il n'y a rien à apprendre ou parce que la blessure est encore trop vive.

L. Fabius : Non, c'est parce que vous êtes très bien informée. Lorsque vous dites, on n'apprend pas grand-chose, je crois tout de même que ça fait le point sur des affaires très très différentes mais qui ont soulevé de grandes émotions dans l'opinion publique. Vos collègues commentateurs ont beaucoup relevé ces deux chapitres mais ce qui m'étonne et ce qui me frappe, ce qui doit être assez significatif, c'est qu'il y a des points sur lesquels on ne s'est pas beaucoup interrogé et qui sont, à mon avis, un peu nouveau : sur la façon dont je décris, de l'intérieur, le pouvoir à Matignon, de l'intérieur ce qu'est la présidence de l'Assemblée, de l'intérieur les relations entre chefs de gouvernement ou chefs d'État, sur Mandela, sur M. Thatcher, sur d'autres. Et c'est assez significatif, les chapitres qui ont été relevés, cela m'intéresse comme observateur et acteur de la vie publique.

A. Ardisson : Est-ce que la politique est un métier ?

L. Fabius : Une fonction. Il ne faut jamais s'habituer à la politique. Et si c'était un métier, ce serait un métier très spécial parce que c'est un métier auquel on accède uniquement en étant élu. Et ce n'est pas encore le cas des journalistes à la radio.

A. Ardisson : Il y a quand même un apprentissage, vous expliquez par exemple à l'Assemblée, poser les amendements, les discussions budgétaires…

L. Fabius : Ce n'est pas parce que ça repose sur l'élection qui, pour autant, il ne faut avoir aucune compétence. Les choses sont un peu différentes : quand j'explique mes débuts de jeune député à l'Assemblée nationale où je passais toutes mes nuits, en tout bien tout honneur, sur les bancs – puisque j'étais un spécialiste du Budget – à apprendre ce qu'était un amendement, à regarder les bleus, les verts, les titres V, les titres VI. Et c'est seulement lorsqu'on arrive à maîtriser tout cela qu'ensuite, on peut se permettre de faire, d'une façon un peu plus détendue, de la grande politique. Mais il faut d'abord que ça repose sur un fondement technique. D'ailleurs si j'ai pu aller très très vite au début de mon parcours politique, c'est parce que je maîtrisais sur le plan technique ces instruments, parce que j'avais beaucoup travaillé et je continue à le faire.