Interviews de M. Lionel Jospin, Premier secrétaire du PS, à TF1 le 2 mai, France Inter le 7 et RMC le 9 mai 1997, sur les propositions du PS en vue des élections législatives et la campagne électorale.

Intervenant(s) :

Circonstance : Elections législatives les 25 mai et 1er juin 1997

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Texte intégral

TF1 - vendredi 2 mai 1997

C. CHAZAL : La majorité en France dit : c’est la victoire de M. Thatcher et du libéralisme en fait.

L. JOSPIN : Il faut le faire, comme commentaire ! »

C. CHAZAL : Il était fait, bien sûr, allusion au programme du nouveau Premier ministre T. Blair.

L. JOSPIN : C’est assez drôle tout de même ! Parce que le parti de M. Thatcher et de M. Major vient de subir un littéral désastre en Grande-Bretagne ; ce sont les travaillistes, c’est-à-dire les socialistes britanniques, qui gagnent et on tirerait cette conclusion ! Je crois que là c’est pousser le bouchon un peu loin. En réalité, la droite vient d’être battue très sévèrement, la gauche est élue, les amis de MM. Juppé et Chirac sont battus, et les nôtres vont gouverner la Grande-Bretagne, voilà le fait brut.

C. CHAZAL : On a tout de même le sentiment, d’après leur programme, qu’ils sont arrivés à une politique beaucoup plus pragmatique, adaptée aux changements du monde, de la société.

L. JOSPIN : Oui, chacun doit être pragmatique, et nous le sommes dans nos propositions. Ce qu’il faut bien voir, quand même, c’est que ce qui a été sévèrement rejeté par le peuple britannique, c’est la politique que la droite voudrait mener en France, si elle était renouvelée à l’occasion des élections législatives. Et si je prends le programme de T. Blair, je prends cinq points. Un SMIC, un salaire minimum, cela n’existe pas actuellement en Grande-Bretagne. Un deuxième point : signer la charte sociale européenne. Un troisième point : un programme pour les jeunes – comme nous proposons nous-mêmes – financé par les taxations sur les entreprises privatisées. Quatrième objectif : priorité à l’éducation. Cinquième objectif : priorité à la santé. Cela n’est pas un programme de droite. C’est très clair, et j’ai entendu votre correspondante qui ajoutait un sixième élément auquel je n’avais pas pensé parce que je ne connaissais pas la composition de la chambre britannique, c’est sa féminisation qui se fait grâce aux travaillistes. Je dis : en France, si on veut féminiser l’Assemblée nationale il faut voter socialiste, parce que c’est là que sont les candidates, quand même pour l’essentiel.

C. CHAZAL : Ils ne reviennent pas, tout de même, sur les privatisations.

L. JOSPIN : Mais pour notre part, nous ne proposons pas de revenir sur les privatisations, nous avons simplement dit qu’Air France, Thomson, France Télécom dont la privatisation n’est pas faite, nous ne les poursuivrions pas. Pour les privatisations qui sont faites nous n’avons pas, dans notre programme, prévu d’y revenir.

C. CHAZAL : Une réaction à l’agression dont a été victime P. Douste-Blazy. Je rappelle qu’il a été blessé d’un coup de couteau entre les omoplates par un déséquilibré qui a été appréhendé. Il se trouve, en ce moment, aux urgences de l’hôpital de Lourdes et il sera peut-être transféré à Toulouse. Beaucoup de réactions déjà dans la classe politique.

L. JOSPIN : Cela me paraît naturel. Moi, j’ai été choqué d’apprendre cela en venant vers votre antenne, et je lui adresse un message de sympathie et de solidarité. J’espère qu’il va bien se remettre. Naturellement si c’est un acte individuel de quelqu’un de déséquilibré, cela n’a pas le même caractère. Mais j’ai toujours un peu peur de la violence dans ces campagnes qui doivent être, au contraire, faites pour le débat d’idées.

C. CHAZAL : Allons venons-en à votre programme. Première réaction d’A. Juppé : la rigueur viendra forcément après.

L. JOSPIN : Il a dû lire notre programme un peu hâtivement, le Premier ministre sortant, – il a pas mal de choses à faire –, parce que je crois qu’il a parlé de l’augmentation des dépenses publiques. En réalité, ce programme n’est pas fait pour 40 jours comme les propositions que nous faisait récemment A. Juppé, c’est un programme pour cinq ans. Et donc, s’il y a une progression du pouvoir d’achat, elle doit être programmée dans le temps. Nous avons dit, également, que nous n’accroîtrions pas les dépenses publiques, que nous voulons agir à dépenses publiques constantes, mais en répartissant autrement les dépenses notamment en direction de l’emploi. Et lorsqu’il parle de l’augmentation des impôts : d’abord, cela fait sourire compte tenu de la façon dont depuis deux ans nous avons été matraqués en matière d’impôts ; mais, ensuite, nous précisons clairement dans nos propositions que nous ne voulons pas hausser les prélèvements obligatoires. Mais, là encore, peut-être que l’effort sera réparti autrement. Donc, je crois que ces critiques tombent un peu à vide.

C. CHAZAL : Les dépenses – dont A. Juppé parlait – c’est vrai que 700 000 emplois, dont 350 000 dans le privé...

L. JOSPIN : On ne va pas revenir sur un point particulier, C. Chazal ; j’ai quelques minutes pour parler. Simplement, disons au Premier ministre qu’il est singulièrement tourné vers le passé dans ses raisonnements. Il ne tient pas compte de l’évolution qui s’est produite. Il rappelle 81 ; nous sommes en 97. Il n’a pas lu nos propositions. Je pense que ce retour en arrière, comme il l’a fait à propos des communistes, n’a pas grand intérêt dans le débat d’aujourd’hui. En ce qui concerne 1’Europe, d’un mot : effectivement, nous ne sommes pas pour entrer sans conditions dans la monnaie unique. C’est clairement une différence avec A. Juppé. J’espère que j’aurai l’occasion de le marquer, car nous pensons que, si un certain nombre de conditions sont remplies, qui prennent en compte notamment les intérêts de la France, nous devons aller à la monnaie unique. Si la monnaie est faite pour corseter l’économie, si ça nous interdit de faire repartir la machine économique française qui est en panne, il ne faut pas le faire aux conditions que le Gouvernement a acceptées aujourd’hui.

C. CHAZAL : Concrètement...

L. JOSPIN : Concrètement, le Gouvernement actuel a accepté, à Dublin, ce que l’on appelle un Pacte de stabilité renforcé. Ça n’était pas dans le Traité de Maastricht, ça a été demandé par les Allemands, et cela réduit les marges, et accroît encore l’effort qu’il faut faire en matière budgétaire. Nul ne nous l’imposait au moment où notre machine économique – on le voit avec les immatriculations automobiles qui sont un signe parmi d’autres – tend à se gripper. Mais, ce que je voudrais dire surtout, c’est la méthode qui est la nôtre. Cette élection a été précipitée. On voudrait qu’il n’y ait pratiquement pas de débat. La démarche qui est la nôtre consiste à produire ce document (L. Jospin montrant un cahier vert, ndlr), un document arguments qui représente nos engagements pour la France, avec des grands axes, avec des priorités et des mesures concrètes. Nous indiquons la façon de les financer. Ce document est fait, parce que nous respectons les Français ; et nous voulons donc leur fournir les éléments du choix puisqu’on dit qu’il n’y a pas de débat. Il va être tiré à des millions d’exemplaires. Ce qui veut dire que, toutes Françaises ou tout Français, tout jeunes, y compris ceux qui hésitent aujourd’hui à s’intéresser à cette campagne, pourront y trouver très clairement nos propositions et nos engagements. Cela peut être un formidable outil de démocratie, de dialogue avec les Français. Et ça je pense que nous sommes les seuls à faire ça dans cette campagne. J’espère qu’à partir de la semaine prochaine ils vont le demander. Nos adhérents, nos sympathisants les diffuseront. Et on pourra enfin engager ce vrai débat dont le pays a besoin pour faire le choix des législatives.

C. CHAZAL : Si l’on veut poursuivre ce débat, à la lecture de ce programme, est-ce que l’on peut tout de même vous dire qu’on a le sentiment que vous n’avez pas tout à fait tiré les leçons du passé, puisqu’il y a déjà eu l’application d’une réduction de la durée du travail avec maintien du salaire dans le passé, et que ça n’a pas donné les effets escomptés.

L. JOSPIN : Parce que la réduction a été d’une heure. L’effet de réduction d’une heure est un effet modeste, mais qui a eu lieu, qui a créé, sans doute, 170 000 emplois – c’est ce que pensent les experts. À partir du moment où nous programmons une réduction plus forte – et à l’instar de ce qui se fait dans la métallurgie allemande, c’est pas des inventions, ou des choses irréalistes ou non pragmatiques...

C. CHAZAL : Est-ce que les entreprises ont les moyens de faire ça, en continuant à payer 39, 38 heures C’est ça la question au fond.

L. JOSPIN : C’est pourquoi c’est lié à l’effort que nous faisons pour faire repartir la machine économique. Car le problème des entreprises aujourd’hui n’est pas un problème de ressources. Elles ont les ressources financières. Elles ont de quoi financer leurs investissements au-delà de ce qui est nécessaire c’est ce qu’on appelle leur autofinancement, qui dépasse 100 %. Qu’est-ce qui les freine aujourd’hui ? C’est l’insuffisance des commandes, l’insuffisance des marchés. Et nous pensons qu’une augmentation progressive et maîtrisée du pouvoir d’achat permettra de donner cette base de demandes dont nos entreprises ont besoin. Je crois qu’il ne faudra pas traiter les choses uniformément, mais selon les branches et selon les entreprises. C’est pourquoi nous proposons une loi-cadre fixant la direction pour ouvrir la voie à la négociation dans les branches, dans les entreprises, entre les représentants des chefs d’entreprise et les représentants des salariés. Donc, la démarche est réaliste et progressive.

C. CHAZAL : Mais quant à la création d’emplois dans ces entreprises privées, comment allez-vous inciter les entreprises à créer des emplois. Elles le font si elles le veulent. Vous ne pouvez pas le décider vous !

L. JOSPIN : Non, naturellement. C’est pourquoi nous distinguons ce qui va dans le sens des emplois publics – et je précise que ce ne sont pas des emplois de fonctionnaires – et ce qui va dans le sens d’emplois privés. Nous procéderons par des incitations, notamment financières. Mais nous pensons aussi que si les pouvoirs publics impulsent, ont une volonté, ont une ambition, se fixent des objectifs – parce que c’est ça qui justifie que l’on ait le pouvoir, c’est pour agir ! – je pense que les entreprises privées, elles aussi, surtout si l’on prévoit des incitations – par exemple que des jeunes peuvent arriver avec une somme qui est donnée pour contribuer à leur formation – je pense que les entreprises privées se sentiront incitées à embaucher, surtout s’il y a un mouvement de reprise des commandes. De toutes les façons, ou on agit et alors il faut prendre un certain nombre de risques ! – mais de risques qui soient raisonnables – ou alors on se résigne au taux de chômage qui existe actuellement. Notre choix, nous, il est clair : nous voulons bouger. Comme nous voulons le faire avec les Français, que nous aurons besoin d’une majorité pour cela, eh bien nous engageons le dialogue avec eux (L. Jospin montrant le cahier vert, ndlr) et j’espère bien que, dès la semaine qui vient, nous pourrons discuter concrètement de nos propositions avec tous les Français, partout, du moindre village au moindre quartier de ville.


France Inter - mercredi 7 mai 1997

A. ARDISSON : Vous avez lu l’article de J. Chirac. Jusqu’à ces dernières heures, l’attitude des socialistes était de dire qu’après tout, compte tenu des antécédents, une intervention du Président de la République dans la campagne législative n’avait rien de choquant, pour autant qu’il reste dans des limites raisonnables – c’est L. Fabius qui disait cela. Aujourd’hui, êtes-vous dans le même état d’esprit après cette lecture ?

L. JOSPIN : Le Président a pris la plume, alors je prendrai la mienne et je m’exprimerai, j’écrirai et je proposerai à l’ensemble des journaux, notamment de la presse quotidienne régionale, mais sans faire de discrimination, de bien vouloir m’offrir leurs colonnes pour que je donne mon sentiment en prenant, comme le Président, un temps de réflexion. Pour le reste, il n’a pas fallu 15 jours de campagne pour que la droite fasse appel au Président de la République. Et au bout de 15 jours de campagne, il a encore essayé de justifier une dissolution sans trouver d’arguments convaincants, c’est ma première remarque.

A. ARDISSON : En tout cas, si vous ne l’étiez pas déjà, vous voilà fixé sur les arguments de campagne de l’actuelle majorité à l’encontre de votre programme. Vous savez que cela porte sur les 700 000 emplois que vous voulez créer et qui sont considérés comme autant de création d’impôts, sur la réduction autoritaire du temps de travail.

L. JOSPIN : Oui, vous formulez cela très bien.

A. ARDISSON : Je le formule tel que c’est écrit.

L. JOSPIN : Mieux. Oui, attendez, c’est moi qui formule là. Je réponds à vos questions. Vous formulez cela très bien dans le sens où effectivement, on a eu l’impression, en lisant le Président de la République, de trouver l’argumentaire de campagne que n’importe quel candidat de droite promène avec lui aujourd’hui.

A. ARDISSON : Vous voulez dire que ce n’est pas de son niveau ?

L. JOSPIN : J’ai trouvé que c’était du super-Juppé, d’une certaine façon. Et peut-être pouvait-on s’attendre à plus de hauteur de vue, à plus de perspectives données. Donc j’imagine qu’il y a un certain nombre de Français qui ne sont pas forcément exactement comme moi, mais un certain nombre de Français ont dû être déçus en lisant ce texte.

A. ARDISSON : Et dans votre texte allez-vous répondre point par point ?

L. JOSPIN : Laissez-moi le temps d’y réfléchir. En tout cas, reconnaissez qu’il est un peu surréaliste – ça caractérise le texte du Président, comme les arguments assez contradictoires de campagne de cette ex-majorité – de voir une équipe qui est au pouvoir depuis quatre ans faire campagne sur le bilan caricature de l’opposition. Cela fait quatre ans qu’ils sont en responsabilité, cela fait deux ans qu’ils ont tous les pouvoirs. On pourrait s’attendre qu’ils aillent à l’élection – une élection qu’ils ont décidée eux-mêmes, personne ne les a obligés à dissoudre – en y allant sur leurs actes pour dire : "Jugez-moi sur ce que j’ai fait." Et moi, je souhaite que les Français, effectivement, comme ils l’ont fait en d’autre époque, comme ils l’ont fait pour nous, les jugent sur ce qu’ils ont fait.

A. ARDISSON : Donc toujours bilan contre-projet ?

L. JOSPIN : Si gouverner n’est pas ensuite être responsable de ses actes, si l’on ne doit pas juger les responsables politiques sur ce qu’ils font, sur quoi doit-on les juger ? Donc je m’attends à ce qu’ils soient jugés sur ce qu’ils ont fait. Et pour autant, je m’attends aussi à ce que l’on donne des perspectives aux Français. Et de ce point de vue, on ne voit pas bien quelle est la ligne de l’actuelle majorité.

A. ARDISSON : Une campagne électorale est toujours un exercice de séduction de l’électorat. Hier, vous vous êtes livré, Bans Impact Médecin, a une explication pour ceux que l’on peut considérer comme les médecins déçus de la majorité en leur expliquant qu’en ce qui concerne la sécurité sociale, vous vouliez leur faire confiance. Qu’est-ce qui se passerait, au lendemain d’une élection d’une majorité de gauche, en ce qui concerne la maîtrise des dépenses de santé ?

L. JOSPIN : Tout cela a un rapport avec la vérité. Moi, j’étais à Brest, avant hier. À Brest, il y a une situation dramatique dans l’industrie d’armement. Avant 1993, le Président de la République actuel et M. Juppé disaient que s’ils arrivaient au pouvoir, ils augmenteraient l’effort de défense, qu’ils porteraient cet effort de 3 % du produit intérieur à 4 %. Ils arrivent au pouvoir, ils font le contraire et réduisant les dépenses pour l’industrie d’armement et le font de façon brutale, sans transition et sans compensations. On retrouve la même approche, le même rapport distant à la vérité dans le domaine de la maîtrise des dépenses de santé. Pendant la campagne de 1995, j’ai dit fallait aborder le problème de la maîtrise des dépenses de santé et J. Chirac disait qu’il n’y avait aucune raison de le faire, que la croissance pourvoirait l’équilibre de la sécurité sociale et que c’était une approche malthusienne. Ils arrivent au pouvoir et ils font un plan brutal, administratif, pour maîtriser les dépenses de santé. Comment voulez-vous que – catégorie de Français après catégorie de Français, médecins comme ouvriers ou techniciens des arsenaux – les Français, en général, puissent adhérer à cela ? Ce matin, le mot "confiance", nous l’avons retrouvé sous la plume du Président. Mais c’est justement la confiance qui manque ! Comment voulez-vous que l’on éclaire les Français quand on est à l’origine soi-même du brouillage du discours de la majorité. Que l’on ne s’étonne pas qu’elle ne sache pas quoi dire aux Français ! Est-ce que je continue sur la même politique ? Est-ce que vous me donnez une confiance pour aggraver la politique comme le propose A. Madelin ? Est-ce que je peux parler de mon bilan ? Je n’en parle pas ! On ne sait pas quelle est l’approche de la majorité. Sur la maîtrise des dépenses de santé, nous avons...

A. ARDISSON : Je voudrais savoir, vous, ce que vous allez faire ?

L. JOSPIN : Je l’ai écrit, puisque vous m’avez lu ! Et donc, je peux le redire à la radio. Nous sommes favorables à une maîtrise des dépenses de santé. Nous pensons qu’elle ne doit pas se faire de façon médicalisée. Nous pensons qu’elle ne doit pas se faire sur des bases collectives mais sur des bases individuelles car chacun est responsable pour soi. Nous pensons qu’il faut définir, maladie par maladie, ce que sont les normes médicales opposables, c’est-à-dire ce qui est concevable pour soigner le mieux les malades. Nous sommes favorables à des états généraux dans lesquels l’ensemble des problèmes de la santé publique mais aussi celui de l’équilibre de la sécurité sociale seront posés. Une démarche de maîtrise des dépenses de santé mais pas bureaucratique et pas administrative, pas collective comme celle qui nous est proposée.

A. ARDISSON : L. Jospin, croyez-vous aux sondages et incitez-vous vos militants à y croire, puisque le dernier sondage CSA montre que c’est très, très serré ?

L. JOSPIN : Alors cela veut dire qu’on monte et cela veut dire qu’ils baissent. Au début, ce n’était pas très, très serré ! Donc, nous voyez la tendance de la campagne. »

A. ARDISSON : Vous me laissez un peu sur ma faim quand même !

L. JOSPIN : Ah bon, je croyais que c’était quand même très explicite ! On dit que c’est très serré mais au départ de la campagne, cela n’était pas du tout très serré. Il y avait un écart fort des intentions de vote en faveur de la droite. J’ai donc l’impression que, dans cette campagne, la dynamique est de notre côté. Pourquoi est-elle de notre côté ? Parce que nous proposons effectivement un certain nombre d’orientations de changement aux Français, qui sont claires, aussi bien pour la politique économique et sociale que dans l’approche de l’Europe, que sur les questions de la vie quotidienne des Français, que     sur les problèmes de la démocratie. Actuellement, c’est ces propositions qui sont discutées par nos adhérents, nos candidats, nos militants, ceux qui viennent dans la campagne avec nous pour discuter avec les Français. Et je pense qu’à travers ce débat réel, concret sur les enjeux du pays et les problèmes de vie quotidienne, nous pouvons continuer à modifier le climat de la campagne et opérer ce succès dont je parlais.


RMC – vendredi 9 mai 1997

RMC : On vous lit ce matin dans tous les journaux de France. C’est curieux, ça ressemble à un échange de "Lettre aux Français" entre M. Chirac et vous, par journaux interposés.

L. JOSPIN : Nous avons une élection législative, elle se joue donc entre les formations politiques, les grands courants du pays, entre les candidats et les candidates dans 577 circonscriptions. Le Président de la République, qui n’est pas en cause, il a été élu il y a deux ans, lui, intervient dans la campagne. Alors on ne doit pas se surprendre quand même que tel ou tel de ceux qui mènent cette campagne législative lui disent : vous intervenez, voilà ce que l’on pense, nous.

RMC : C’est très présidentiel comme campagne ?

L. JOSPIN : Justement non. Pour moi, c’est une élection législative, même si j’ai pour mission d’essayer de rassembler ce que pensent les candidats socialistes partout. Mais elle existe parce que le Président de la République a dissous. Après tout, s’il n’avait pas dissous, ça ne se serait pas produit et l’élection serait venue à son terme. Il n’en serait pas en quelque sorte le responsable de cette élection. Et d’autre part, il intervient. Donc je le répète, vous n’imaginez quand même pas que ceux qui ont à mener cette campagne vont se taire.

RMC : J’ai lu cette lettre avec beaucoup d’attention, évidemment, ce matin. Vous n’avez pas répondu à l’accusation principale qui était dans la lettre de M. Chirac, qui était d’accuser la gauche d’avoir créé un déficit, une ardoise pour le citer qu’il a fallu payer pendant quatre ans. Est-ce que c’est vrai ou non que la France paie l’ardoise créée par les socialistes ?

L. JOSPIN : Certainement pas parce que...

RMC : ...Qui paralyse le pays ?

L. JOSPIN : Non, mais ça, c’est une construction de la part d’une majorité qui est au pouvoir maintenant depuis quatre ans et qui, au lieu de mener campagne sur son propre bilan, est totalement muette sur ce point et nous met dans une situation qui est pratiquement sans précédent de mener une campagne d’opposition. Ils sont au pouvoir, ils ont tous les pouvoirs depuis deux ans. On pourrait s’attendre à ce qu’ils disent aux Français en bonne responsabilité démocratique : voilà, nous sommes au pouvoir, voilà ce que nous avons fait et nous méritons d’être jugés positivement ou négativement sur notre bilan. Et ils sont en train de mener campagne sur le bilan de l’équipe qui les a précédés. Je rappelle quand même que F. Mitterrand a été réélu en 1988 contre J. Chirac avec une majorité accrue par rapport à 1981, c’est donc que les Français portaient à cette époque un jugement positif. Quant aux problèmes, comme les problèmes de la dette, nous savons tous que la dette a été doublée depuis que messieurs Balladur et Juppé ont été en responsabilité. Donc, cette histoire du passif me paraît ne pas devoir être au cœur de cette élection. Le problème de cette élection, c’est aujourd’hui et demain. Et je m’étonne de voir la droite ne parler que d’hier.

RMC : A. Juppé vous a posé quatre questions. Est-ce que vous-même vous avez envie de poser des questions à M Juppé, le chef du Gouvernement ?

L. JOSPIN : Pas tellement, il faut bien le dire. Moi, je suis content que ce soit par rapport à nos propositions, nos démarches, que la campagne vive un peu dans cette législative. Et M. Juppé se détermine finalement par rapport à ce que nous faisons. Très bien, j’en prends acte. Non, il y a peu de choses qui inspirent véritablement dans la campagne qui est menée par A. Juppé. Et je me dis que si on devait se poser des questions, apporter des réponses, peut-être faudrait-il le faire de façon plus directe que par des communiqués. Mais enfin, je suis quand même surpris de voir à quel point le Premier ministre sortant – enfin, l’actuel Premier ministre – défend peu lui-même son bilan.

RMC : À propos, après les lettres, il y aura un vrai débat ?

L. JOSPIN : Je n’en sais rien, vous connaissez ma position depuis le début donc...

RMC : Un sondage Ipsos donne l’opposition à quatre sièges de la majorité, un seul siège d’avance à l’Assemblée pour le RPR et l’UDF, ce sont des projections. Croyez-vous que la dynamique de campagne est pour vous et que la victoire est possible ?

L. JOSPIN : La dynamique de campagne est pour nous, indiscutablement. On voulait surprendre les Français. Les Français sont en train de dire : nous ne voulons pas nous laisser surprendre et nous ne voulons pas nous laisser faire ou refaire ce qu’on nous a fait en 1995. Je pense que c’est un élément qui pèse très fortement dans les déterminations de la campagne. Par ailleurs, je constate que nous sommes les seuls je veux dire par rapport à la droite, je ne parle pas d’autres forces de gauche ou de progrès – à faire campagne autour de propositions véritables que nous diffusons dans l’ensemble du pays a des millions d’exemplaires, notre petite brochure verte, ou les Français peuvent juger sur acte ce que nous proposons. Et donc il me semble, si j’en juge par les sondages qui nous mettaient assez loin derrière au début de la campagne, quand tout a commencé, et qui maintenant nous mettent assez près. On dirait "dans la foulée", en termes d’athlétisme, ou "dans la roue", en termes de cyclisme. Oui, la dynamique est pour nous. Nous avons plutôt tendance à monter pendant que la droite a plutôt tendance à stagner ou parfois à reculer. Est-ce que la victoire est possible ? Oui je le pense mais rien n’est fait. Et donc il faut poursuivre en allant à la rencontre des Français, en leur faisant des propositions, et en essayant aussi de donner le sens général de ce que nous voulons faire. C’est ce que je me suis efforce d’exprimer dans la lettre effectivement, dans le document que j’ai écrit hier.

RMC : Les Français sont déçus par le Gouvernement Juppé, je pense que ce fait est établi, mais semblent hésiter à vouloir le retour de la gauche. Ils se demandent si la gauche est assez unie pour gouverner, et surtout si elle serait en mesure de répondre à des problèmes qu’elle n’a pas résolus en son temps, je veux parler du chômage, et que la majorité actuelle n’a pas réussi résoudre non plus. Ils s’interrogent sur les possibilités de la gauche de résoudre les problèmes, est-ce que les Français ont tort ?

L. JOSPIN : Les Français sont lucides, ils ont vu le passé, donc ils n’ont pas tort de s’interroger et ils n’ont pas tort de questionner, y compris sur nos capacités à faire bouger les choses. Pour autant, un grand peuple et un peuple qui s’apprête à élire ses députés – donc potentiellement une partie de ses responsables – n’a pas vocation à répéter en permanence ses incertitudes et ses interrogations. Il faut bien qu’il fasse un choix. Et nous faisons un certain nombre de propositions. L’argument du passé vaut, mais à condition de ne pas quand même lui donner une importance trop grande. Parce que, pour chacun de nous, notre idée n’est pas de nous réveiller le matin en disant : on va faire strictement ce qu’on a fait la veille. Donc ce n’est pas parce qu’un certain nombre de choses n’ont pas été maîtrisées dans le passé qu’on ne peut pas avancer dans le futur. Sinon, alors, ça serait la résignation et l’immobilisme. Et comme nous n’avons plus la situation que nous avons trouvée au début des années 80, puisque l’inflation est vaincue, le commerce extérieur est en plein excédent, nos entreprises ont rétabli leurs marges et leurs profits, en tout cas pour beaucoup d’entre elles, mais que le chômage, lui, continue à dominer, et même plus que jamais, il faut réorienter notre politique économique en disant : l’adversaire principal, la cible principale, c’est le chômage. C’est ce que nous faisons. Quant à la question de l’unité, écoutez, honnêtement, moi je préfère des forces politiques à gauche avec les écologistes qui disent : voilà sur tel ou tel point nous avons des différences, qui essaient d’indiquer comment ils envisagent de les surmonter et qui de toute façon disent – en tout cas, moi je dis :  c’est le peuple qui, au premier tour, va décider quelle est l’orientation principale qui serait appliquée si nous avions une majorité à l’Assemblée nationale. Je préfère cette attitude de franchise que celle d’une droite qui s’efforce de donner une image d’unité en se rassemblant sur des tribunes, mais ou les divisions sont extrêmement profondes. Entre ce que pensent M. Madelin, M. Pasqua, M. Giscard d’Estaing, M. Juppé, sur des questions essentielles – l’État, le libéralisme économique, l’Europe y a des fossés. Et on ne sait pas exactement, en fait, ce qui les sépare. On le devine, on entend des déclarations, on voit que tel ou tel vent déstabiliser tel ou tel, comme M. Debré, M. Giscard d’Estaing à propos de M. Juppé. Tout ça est un jeu malsain. Je préfère donc que les forces politiques disent leur pensée, marquent leur différence, veuillent se rejoindre, parce que les Français peuvent juger là aussi clairement.

RMC : Vous qui vous voulez homme de principe, je vais vous poser la question suivante : les Français doutent énormément que les 700 000 emplois que vous promettez puissent être fournis aux Français sans déficit à la clef. Est-ce que vous pouvez promettre que ces emplois seront créés sans qu’il n’y ait de prélèvements nouveaux directs ou indirects ?

L. JOSPIN : Il y a deux ans pour créer ces 700 000 emplois. En ce qui concerne les 350 000 de caractère public, non pas des emplois de fonctionnaires comme j’entends dire, mais des emplois de caractère public, a cinq ans, qui pourraient être financés pour l’essentiel par le budget de 1’État, mais partiellement aussi par les collectivités. Parce que moi j’entends souvent des maires, des responsables de collectivités dire : mais si 1’État nous aidait, moi je pourrais contribuer à créer des emplois dans ma commune, dans telle association, dans tel syndicat intercommunal. Sur ces 350 000 emplois en deux ans, nous nous engageons de la façon la plus nette.

RMC : Sans impôts nouveaux ?

L. JOSPIN : Attendez. En ce qui concerne les 350 000 emplois prives, cela dépend évidemment beaucoup des décisions des entreprises, et nous nous efforcerons de les y conduire. Et nous prendrons aussi des mesures pour les inciter. Mais nous ne pouvons pas naturellement prendre un engagement aussi net puisque ce n’est pas nous qui sommes acteurs. Nous prendrons ces mesures sans augmenter les prélèvements obligatoires. Ça, c’est l’engagement que je prends. La façon dont nous repartirons ou repartirions est une question qui relève de la pratique gouvernementale. Mais l’engagement sur la volonté de ne pas augmenter les prélèvements obligatoires, que M. Juppé d’ailleurs a porté à un niveau record, cet engagement, je le prends.