Article de M. Jean Gandois, président du CNPF, dans "CNPF La Revue des entreprises" de juillet 1997, sur les positions du CNPF concernant la politique du gouvernement Jospin, intitulé "Cavalier seul".

Texte intégral

Les études d'opinion, réalisées à l'occasion de la campagne électorale, montrent que beaucoup de Français entretiennent en eux la tentation de s'affranchir des contraintes de la mondialisation qu'ils redoutent. Probablement, parce que faute de pédagogie ils n'en ont pas compris tous les enjeux. Les espoirs aussi.

Ce rêve d'un modèle à la française, à côté sinon au-dessus du reste du monde, habite souvent les discours politiques. La déclaration de politique générale du Premier ministre n'a pas fait exception à la règle. Si les objectifs affichés par M. Jospin sont ambitieux, généreux, légitimes, les moyens choisis pour y parvenir sont, dans le domaine économique, souvent inadéquats. En tout cas à l'inverse de ce qui se passe dans le reste du monde.

Certes, les entreprises ne peuvent qu'adhérer à une volonté de croissance dans l'équité et la justice, mais la hausse du Smic et la réduction du temps de travail vont à l'encontre de ces ambitions. Ce n'est pas les lecteurs de la Revue des entreprises que j'aurai à convaincre. Ils le savent. Ils le vivent. La hausse du Smic en renchérissant le coût de travail des salariés les moins qualifiés réduit encore leurs chances d'insertion. Quant à la réduction générale du temps de travail de 39 à 35 heures sans perte de salaire, il n'y a pas un seul pays qui considère que ce soit une voie pour créer des emplois.

Les Allemands s’y sont essayés dans la métallurgie ou la chimie et tentent par tous les moyens de revenir en arrière car ces dispositions ont freiné l'attrait des investisseurs étrangers et conduit à des délocalisations. Ceci ne veut pas dire que la réduction du temps de travail soit systématiquement à exclure. Mais son usage généralisé engendre le déclin. C'est un fait têtu, pourquoi ne pas en convenir et rechercher, au plus près du terrain, dans chaque entreprise, l'organisation du travail la meilleure.

Pourquoi freiner le cours des privatisations dans le secteur concurrentiel ? Je le dis sans idéologie aucune, mais à la lumière de ma propre expérience : si le but est de développer les entreprises concernées, et donc l'emploi, le statut public n'est aujourd’hui plus adapté. Pour deux raisons : plus que jamais les entreprises ont besoin d'actionnaires riches, or, les états ne le sont plus : ensuite ces entreprises, et le Premier ministre l'a reconnu, ont besoin d'alliances internationales et - que cela plaise ou non - les partenaires potentiels se méfient de la présence de la puissance publique. C'est presque toujours un obstacle insurmontable à la signature d'alliances stratégiques. Pourquoi donc s'obstiner !

Pourquoi enfin, au nom de quelle conviction politique, s'opposer à la création de fonds de pension ? Nous sommes désormais les seuls dans le monde à ne pas avoir su construire ces instruments. Il est essentiel, dans l'intérêt des salariés et de l'économie française, que ces compléments indispensables à nos systèmes de prévoyance collective ne soient pas remis en cause. S'il en était autrement cela mettrait définitivement en péril des régimes de retraite par répartition que ni l'État, ni les entreprises, ni les salariés n'auraient alors les moyens de consolider.

Nous sommes à un tournant décisif. Si la croissance, si l'emploi, si l'Europe sont bien les objectifs prioritaires de ce gouvernement, il va falloir discuter, travailler, entre interlocuteurs de bonne foi, avant que ne soient prises des décisions qui pourraient être préjudiciables pour notre pays. Comment ? D'abord en regardant avec plus d'humilité ce que font les autres, en méditant les exemples qui marchent. Et ils ne manquent pas.

Les orientations générales sont partout à peu près les mêmes. Qu'ils soient libéraux, travaillistes ou sociaux-démocrates, qu'ils opèrent en Nouvelle-Zélande ou aux Pays-Bas, les gouvernements qui ont réussi à remettre leur pays dans le flot de la croissance forte se sont d'abord attachés à réduire les déficits, à maîtriser les systèmes de protection sociale, à freiner un endettement public qui asphyxie le développement économique. Parallèlement, ils ont tout fait pour stimuler les activités nouvelles en rendant plus de souplesse à l'appareil productif, plus de liberté aux entrepreneurs et aux initiatives individuelles. Non pas par foi aveugle dans le libéralisme, mais par souci d'efficacité.

Nous n'aimons pas que l’on nous donne des leçons comme l'Amérique vient de le faire à Denver et nous avons certainement droit à nos originalités et nos spécificités culturelles. Mais ne poussons pas trop loin le particularisme. Sachons ne pas sacrifier l'essentiel aux symboles ou à l'idéologie. La France n'a pas les moyens de·faire cavalier seul.