Interview de M. Philippe Séguin, président du RPR, dans "Paris-Match" du 7 août 1997, sur la cohabitation, la reconstruction du RPR, notamment autour de la notion du gaullisme, et le plan de relance des finances publiques du gouvernement.

Texte intégral

Paris-Match : Comment prévoyez-vous l’avenir de la cohabitation entre le Président de la République et Lionel Jospin ?

Philippe Séguin : Elle sera beaucoup plus complexe et difficile qu’on ne le pense. L’interpénétration de l’international et de l’intérieur est telle que les deux hommes se retrouvent sur tout et en même temps. L’Europe, cela relève aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Les industries de défense touchent aussi bien aux prérogatives du chef des armées, qu’à l’emploi. D’un mot, je dirai que le système dans lequel nous sommes entrés est le pire qui se puisse concevoir. Comme le Président de la République, je souhaiterais effectivement que nous puissions préserver nos institutions. À nous de voir comment cela sera possible.

Paris-Match : Avez-vous tiré un trait sur l’épisode de la dissolution et cette défaite tellement brutale pour votre camp ?

Philippe Séguin : Comment faire autrement ? Il est impossible de remonter le temps !

Paris-Match : Maintenant que vous êtes à la tête du RPR, que comptez-vous en faire ?

Philippe Séguin : Construire un grand mouvement politique moderne. Nous sommes aujourd’hui confrontés à une situation radicalement nouvelle. Nous avons perdu les élections. Si ce n’était que cela, ce ne serait pas grave. Ce n’est ni la première fois ni la dernière. Mais nous avons perdu des élections que nous avions provoquées, et ça, c’est un peu plus embêtant. Il s’agit quand même de la première dissolution perdue dans l’histoire de la Ve République. Enfin, on se retrouve avec une cohabitation après seulement deux ans de septennat. Tout cela est sans précédent. Nous voilà désormais dans une perspective de cohabitation longue.

Paris-Match : Vous pensez qu’elle va durer longtemps ?

Philippe Séguin : En tout cas, l’arme de la dissolution s’est singulièrement émoussée : juridiquement, elle est impossible à utiliser pendant un an ; politiquement, elle devient aléatoire compte tenu de ce qui vient de se passer. Mais, au-delà de notre défaite et de ces circonstances particulières, on sent bien que ces élections de 1997 ont marqué un seuil de rupture entre les Français et leur système politique. Nous n’avons pas été les seuls vaincus de l’élection.

Paris-Match : Que voulez-vous dire ?

Philippe Séguin : Que les socialistes sont plutôt des vainqueurs par défaut. Ce qui explique d’ailleurs qu’ils soient avec la victoire comme une poule qui a trouvé un couteau. En réalité, les gens attendent une transformation de la politique à la fois dans le fond et la forme. Et nous sommes tous confrontés au même défi.

Paris-Match : Comment allez-vous vous y prendre pour reconstruire le rassemblement gaulliste ?

Philippe Séguin : Je crois que le temps est désormais révolu du parti politique siège de certitudes. On a vécu longtemps sur une approche des grands problèmes politiques qui était celle du début du siècle : des corps de doctrine qui s’affrontaient et qui étaient autant de systèmes clefs en main. Entrer dans un parti politique, c’était comme entrer dans un restaurant, avec un menu unique et à prix fixe affiché à l’entrée. Hors-d'œuvre, plat de résistance, fromage, dessert, vin et café compris, on trouvait tout, réponse à tout. Le marxisme-léninisme en a été la plus parfaite illustration. Or tout ça, c’est fini. Nous sommes dans un monde qui évolue très vite et vous n’avez plus de corps de réponses complet et cohérent qui soit immuable. Les solutions, il faut les trouver au fur et à mesure. Un mouvement politique moderne est un lieu où doivent s’élaborer, dans la libre discussion, et les analyses et les solutions. Donc, par définition, c’est un lieu où l’on doit débattre, où l’on doit organiser et tirer parti de la diversité.

Paris-Match : Donc, vous souhaitez un vrai retour au gaullisme ?

Philippe Séguin : Sous réserve de bien comprendre que le gaullisme, ce sont quelques convictions fortes et une méthode, et en aucun cas un corps de doctrine. En 1940, le gaullisme, c’était faire la guerre aux Allemands ; en 1963, c’était se réconcilier avec eux. Il n’y a pas de contradiction, simplement les circonstances avaient changé. Le gaullisme, c’est la volonté de donner à chacun les moyens de peser, individuellement ou collectivement, sur son destin. Et la méthode, c’est le rassemblement de gens, d’origines et de sensibilités diverses, qui rechercheront ensemble les solutions les meilleures, dans l’intérêt général.

Paris-Match : Dans votre mouvement, y aura-t-il des courants, comme au PS ?

Philippe Séguin : Non. Encourager les courants à s’organiser, cela conduit à figer le débat, chacun étant tenté de camper sur ses positions. Ce que nous voulons, au contraire, c’est que chacun prenne en compte ce que dit l’autre et que tous recherchent des synthèses. Pour schématiser, je dirai que les deux grandes sensibilités peuvent se résumer ainsi : les uns prennent en compte légitimement la mondialisation, quitte à remettre en cause tout ce qui a pu être fait sur les plans culturel et social depuis des décennies ; les autres sont tellement attachés au caractère immuable de ces « acquis » qu’ils en arrivent à ignorer, contre toute raison, les révolutions des technologies et des échanges qui fondent la mondialisation. En caricaturant, on pourrait dire que la première approche est ultralibérale et l’autre socialiste. Le RPR doit rechercher, lui, le moyen de concilier modernité et solidarité.

Paris-Match : Comment le RPR peut-il s’ouvrir ?

Philippe Séguin : Nous avons l’intention de faire participer des gens qui n’ont pas l’habitude de s’engager en politique. Des intellectuels, des scientifiques, des chercheurs. Mais aussi des gens de tous horizons sociaux et économiques.

Paris-Match : Le RPR, dit-on, connaît de graves problèmes d’argent. Comment les résoudrez-vous ?

Philippe Séguin : Les partis politiques sont maintenant essentiellement financés par des fonds publics calculés en fonction, en particulier, de leur représentation parlementaire. La nôtre a chuté, mathématiquement nos ressources également. Cela représente une perte de 30 %, soit à peu près 50 millions de francs. Il faudra faire avec, ou plutôt sans. Je m’engage en tout cas à ce que le RPR soit une maison de verre. La transparence sera le maître mot. Et une de mes premières initiatives sera de publier les comptes jusqu’au dernier centime. Nous n’avons rien à cacher. J’allais dire : hélas !

Paris-Match : Souhaitez-vous que le Rassemblement change de siège ?

Philippe Séguin : Nous étudions la question. Nous voulons un siège ouvert et accueillant. Un lieu de débats. Actuellement, nous n'avons pas de salle de réunions de plus de trente ou quarante personnes.

Paris-Match : Le moral des militants, après la défaite, est, paraît-il tombé à zéro. On dit qu'ils désertent les rangs du RPR...

Philippe Séguin : Cela ne correspond pas à la réalité. De toute façon, j'irai tous les voir ! Je leur parlerai. Je vais passer une grande partie de mon temps à me rendre dans les fédérations.

Paris-Match : Aux dernières assises du RPR, Nicolas Sarkozy a été conspué. Le regrettez-vous ?

Philippe Séguin : Je le regrette, bien sûr. Mais cela ne suffit pas. Il faut maintenant créer les conditions pour que cela ne se reproduise plus. Notre premier devoir est de nous réconcilier, pas simplement pour le plaisir ou pour que la vie soit plus agréable. Mais parce que c’est le principe même de notre Rassemblement, qui serait en cause si nous n’y parvenions pas. Au cours des années précédentes, il nous est arrivé de faire des choix différents, notamment au moment de la présidentielle de 1995. Depuis, peut-être ne nous sommes-nous donné les moyens, aussi rapidement qu’il aurait été nécessaire, d’assurer cette réconciliation. Du coup, les rancœurs se sont entretenues. Il faut en finir. Sans réconciliation, il ne peut y avoir de rénovation.

Paris-Match : Vous déjeunez avec le président chaque mardi à l’Élysée. Lui dites-vous ce que vous allez faire du Rassemblement ?

Philippe Séguin : Je mentirais en prétendant que je ne lui parle jamais du RPR.

Paris-Match : Parce que, finalement, il vous a confié le bébé…

Philippe Séguin : Il ne m’a rien confié du tout… Il est le Président de la République.

Paris-Match : C’est tout de même lui qui a baptisé le mouvement en décembre 1976 !

Philippe Séguin : Plutôt qu’un baptême, c’était une communion solennelle, une confirmation. Le RPR était une nouvelle métamorphose du mouvement gaulliste né en 1947.

Paris-Match : On prétend que Chirac se méfie de vous, qu’il redoute votre caractère houleux et qu’il a fini par se résoudre à « cohabiter » avec vous à la tête du RPR comme à regret. Est-ce vrai ?

Philippe Séguin : Oui, j’ai lu tout ça. Avec beaucoup d’étonnement. J’avoue ne pas comprendre de quoi il s’agit. Qu’on m’apporte des faits. Mais à quoi bon ? Ce sont les canards les plus insensés qui volent le plus longtemps !

Paris-Match : Ce serait donc un canular monté par certains qui vous veulent du mal ?

Philippe Séguin : Oui ! C’est exactement ça. Il ne s’appuie sur rien, je ne sais même pas d’où il vient. Toutes ces inventions me font sourire. Et le président aussi.

Paris-Match : On vous prête l’intention de vous présenter à la prochaine présidentielle. Qu’adviendra-t-il si Chirac sollicite un deuxième mandat ?

Philippe Séguin : Je vous rappelle que le RPR est un rassemblement constitué de sensibilités tellement diverses qu’il nous est même arrivé de soutenir plus d’un candidat à la présidence de la République. Cela s’est produit deux fois, en 1981 et en 1995. J’ai été le premier à dire que cela n’avait rien de dramatique. Qu’il fallait assumer. Lorsque certains ont prétendu que le RPR, en tant que parti, devait s’engager aux côtés d’un bloc et rejeter l’autre, j’ai dit mon opposition. Mais revenons à votre question. Si je n’ai d’autre souci que d’être candidat à la présidence de la République – contre Jacques Chirac, si je vous ai bien compris -, je suis quand même assez malin pour me dire que la meilleure façon de procéder serait de faire autre chose que de risquer de compromettre mon image en prenant la tête d’un mouvement politique. Et, en plus, celui-là même qu’a créé Jacques Chirac ! Je me serais plutôt retiré sur l’Aventin. J’aurais tonné contre les uns et les autres et cela aurait été autrement plus efficace dans la perspective que vous évoquez. Non, si je suis là, c’est que j’estime que nous avons besoin, pour la France, pour nos institutions, d’un mouvement gaulliste en ordre de marche et en phase avec son temps. Rien d’autre.

Paris-Match : Au fond, lorsqu’on relit les propos que vous avez tenus depuis plusieurs années, vous avez souvent eu raison avant tout le monde. Mais, comme le disait Edgar Faure, avoir toujours raison est un grand tort !

Philippe Séguin : Aujourd’hui, il m’arriverait de préférer avoir eu plus souvent tort.

« Jospin n’appliquera pas son programme. S’il avait pensé gagner, il n’aurait jamais écrit certaines bêtises »

Paris-Match : Jospin et le gouvernement ont-ils eu raison de réaliser ce plan de redressement des finances publiques en taxant les entreprises ?

Philippe Séguin : Plan, c'est un bien grand mot ! Ce qui est sûr, c'est qu'il y avait des contraintes budgétaires et qu'il fallait les prendre en compte. Le gouvernement n'avait guère le choix. Sur le principe, donc, c'était une nécessité. Sur les modalités, en revanche, j'aurais préféré que le volet allégement des dépenses soit privilégié par rapport au volet augmentation des prélèvements. On a beau dire qu’il s’agit de grandes entreprises – encore qu’à 50 millions de chiffre d’affaires c’est loin d’être évident -, on a beau dire que, si c’est un impôt sur les bénéfices, c’est qu’il y a des bénéfices, on a beau dire que les taux d’autofinancement sont supérieurs à 100 %, il n’en reste pas moins que, dans le monde dans lequel on vit, les grandes entreprises ont besoin de trésors de guerre, ne serait-ce que pour procéder aux rapprochements, acquisitions qui s’imposent. Donc, oui sur le principe, non sur les modalités.

Paris-Match : Alain Richard vient d’annuler le rendez-vous citoyen qu’avait instauré son prédécesseur pour le remplacer par une seule journée militaire pour les moins de 18 ans. Est-ce une bonne décision ?

Philippe Séguin : C’est un vrai sujet. Il est grave que, pour le traiter, on ait choisi une approche uniquement comptable. Mais la tentation était grande : on gagne 1 milliard en supprimant quelque chose qui n’existe pas encore. Cela semble tout bénéfice. Pourtant, le gouvernement lui-même ne paraît pas très fier : il n’y a pas d’autre raison à cette trouvaille ridicule que constitue le samedi de préparation à la défense. Ridicule, oui… Enfin, on en verra d’autres…

Paris-Match : Vous voyez donc, comme l’affirme Lionel Jospin, que tout le programme socialiste pourra être appliqué ?

Philippe Séguin : Non, et je suis persuadé que le Premier ministre ne le croit pas davantage. Il y a une contradiction totale entre ce programme et la réalité sociale, économique et politique. Je crois que M. Jospin l’a rédigé à un moment où il ne s’agissait, dans son esprit, que de faire bonne figure dans une compétition électorale et sûrement pas de la gagner. S’il avait pensé pouvoir l’emporter, il ne se serait jamais fourvoyé à écrire certaines bêtises.

Paris-Match : Et les arrêtés pour les 6-12 ans non accompagnés, que la police doit ramasser après minuit ?

Philippe Séguin : Recueillir, pour le rendre à ses parents, un enfant de moins de 12 ans qui erre dans les rues à 1 ou 2 heures du matin ne me paraît pas constituer, comme certains l’ont prétendu, une atteinte aux droits de l’homme !