Interviews de M. Nicolas Sarkozy, porte-parole du RPR, à Europe 1 le 8 août 1997, et dans Paris-Match, le 28, sur ses responsabilités au RPR, ses relations avec Jacques Chirac, la restructuration du RPR, les relations avec l'UDF, et la politique gouvernementale de Lionel Jospin, notamment en matière d'emplois des jeunes.

Texte intégral

Europe 1 – Vendredi 8 août 1997

N. Sarkozy : A la date où nous avons pris les responsabilités du RPR, les projets n’étant pas suffisamment avancés, il nous était impossible, matériellement, d’organiser des universités d’été pour la rentrée. J’ajoute qu’il y aura des journées parlementaires qui sont un moment fort de la vie de notre mouvement, et que vraisemblablement dans le courant du mois de novembre, nous prendrons une initiative pour rassembler les jeunes de notre mouvement parce que les universités d’été du mouvement gaulliste sont en général – et c’est une spécificité – des universités réservées aux plus jeunes. Donc les raisons économiques n’étaient pas les seules, il y avait aussi des problèmes d’organisation dues à la mise en place de la nouvelle équipe.

S. Larmoyer : Quelles sont les conséquences économiques pour votre parti, cette fois, de la baisse des députés depuis le 1er juin ?

N. Sarkozy : Comme vous le savez, la vie publique étant maintenant financée par financement publique, eh bien, le RPR devra tirer les conséquences du fait qu’il est dans l’opposition. Il faudra qu’il fasse davantage d’actions politiques avec moins de financement.

S. Larmoyer : Le RPR va perdre environ un tiers de l’aide qui lui était allouée depuis 93. C’est considérable pour un budget comme celui du RPR ?

N. Sarkozy : Oui, c’est très important, mais dans le même temps ça nous obligera à faire preuve de davantage d’imagination et de mobilisation, d’en appeler plus aux forces militantes e de nous débrouiller. On n’est pas les premiers, on ne sera pas les derniers à nous trouver dans cette situation.

S. Larmoyer : Est-ce que c’est aussi pour des raisons d’économies que le RPR s’apprête bientôt à déménager de la rue de Lille et du boulevard Saint Germain ?

N. Sarkozy : La décision définitive n’est pas prise, mais c’est à la fois pour des raisons d’économies, certainement, et puis aussi pour trouver des locaux plus rationnels, avec des salles de réunions, des locaux plus ouverts, qui permettent de faire jouer à nos militants un plus grand rôle que nous cherchons une nouvelle installation.

S. Larmoyer : Le RPR souhaite devenir propriétaire de ses murs cette fois ?

N. Sarkozy : Trouvons déjà des nouveaux locaux mieux adaptés et puis après nous verrons si nous pouvons devenir locataire ou propriétaire. C’est toujours une sage décision que de devenir propriétaire.

S. Larmoyer : Est-ce qu’il faut changer la donne ? Est-ce qu’il faut changer le paysage politique français. Éventuellement par des fusions ?

N. Sarkozy : Non, je ne crois pas. Je ne pense pas quoi ce soit la solution. En fusionnant deux organismes affaiblis, ce n’est pas pour ça qu’on fait un organisme bien portant. Non, le véritable défi est bien d’ailleurs : comment faire jouer la diversité de notre électorat à laquelle doit répondre la diversité des représentants du RPR sans mettre en cause l’unité nécessaire à tout mouvement politique national.

S. Larmoyer : Donc, vous n’êtes pas favorable à l’initiative du RPR

N. Sarkozy : Notre rôle, notre responsabilité première, c’est de rénover le RPR, de refonder son projet politique et de le réconcilier. Une fois que ceci sera fait, eh bien nous verrons s’il faut aller plus loin dans l’unité de l’opposition d’aujourd’hui. S’agissant des rapports à l’UDF ils sont excellents, il n’y a aucun problème de ce côté-là, mais encore une fois, je ne pense pas que la réponse à la désaffection qui s’est manifestée chez une grande part de nos compatriotes à l’endroit des formations politiques, quelles qu’elles soient, soit une réponse uniquement de structures.


Paris-Match : 28 août 1997

Paris-Match : Vous êtes désormais numéro deux du RPR, et à l’Élysée on vous invite à nouveau, après un long moment de brouille. En somme, votre traversée du désert s’achève. Comment l’avez-vous vécue ?

N. Sarkozy : Je ne serais pas très original en vous disant que c’est une période où l’on vit plus de bas que de hauts. J’ai connu des échecs et cela n’a pas été simple tous les jours, mais il ne faut pas en exagérer la difficulté ni en rejeter la faute sur les autres. Il a fallu me remettre en cause. Je reconnais bien volontiers que c’était nécessaire. J’en ai profité pour développer mes amitiés, nouer de nouvelles relations, dans des milieux bien différents de la politique, renforcer le travail d’équipe. J’ai compris qu’on ne pouvait pas réussir seul. Finalement, j’ai beaucoup plus appris dans ces deux dernières années que dans les dix-huit premières de ma vie politique, qui auront été, d’une certaine façon, trop faciles. C’est lorsque le courant est clair que l’on démontre la force de ses convictions, pas quand tout vous réussit.

Paris-Match : Avec le recul, que regrettez-vous ?

N. Sarkozy : Certainement pas des choix politiques. Ils étaient mûrement réfléchis, en particulier ma proximité avec Édouard Balladur. Mais sans doute n’ai-je pas été toujours adroit dans la façon dont je les ai défendus. Trop pressé. Trop entier. Aujourd’hui ; j’ai l’impression d’avoir, avec les cicatrices, pris de la bouteille, et j’espère, de l’épaisseur. Je me sen plus fort.

Paris-Match : Vos relations avec Jacques Chirac, inexistantes depuis plusieurs années, vont-elles se normaliser ?

N. Sarkozy : Jacques Chirac vit une cohabitation plus difficile qu’on ne le pense, et le devoir de chaque membre de l’opposition, c’est de l’aide dans cette passe délicate. Ce qui est valable pour les autres l’est tout autant pour moi. Je prendrai toute ma part du soutien à l’action du président de la République. La normalisation oui, c’est le contraire qui serait extravagant.

Paris-Match : Aux dernières assises du RPR, vous avez été conspué par une partie des militants qui, visiblement, ne vous avaient pas pardonné l’épisode de la présidentielle. Comment avez-vous réagi ?

N. Sarkozy : Ne jugez pas l’état d’esprit des militants sur des comportements extrêmes d’une petite minorité. Nos militants comme nos électeurs veulent la réconciliation. D’ailleurs, le RPR est ma famille. Le seul mouvement que j’ai connu. N’étant pas issu de l’ENA ou des grands corps de l’Etat, j’ai grandi en franchissant toute les étapes de la vie militante. J’ai dû me battre pour m’imposer, souvent plus que les autres. Quand on entre en politique, il faut accepter parfois de ne pas faire l’unanimité. J’entame le 29 août des réunions en province, et dès à présent je suis invité par 22 fédérations. Ce n’est pas vraiment le signe du désintérêt ou de la disgrâce.

Paris-Match : Comment voyez le futur RPR ?

N. Sarkozy : J’aimerais que ce soit une formation au sein de laquelle chacun puisse débattre, échanger et confronter ses positions et surtout peser sur la définition de la ligne politique. Philippe Séguin rêve d’un RPR qui soit une maison de verre où chacun puisse apporter des différences et se sente utile et respecté. Il a profondément raison. Je partage ce projet. C’est la tâche qui nous attends : rendre sa vocation à l’acte d’adhésion et au militantisme.

Paris-Match : Vous n’êtes pas favorable à la fusion du RPR et de l’UDF. Mais, dans la plupart des grandes démocraties, il y a une formation unique de la droite. Pourquoi la France ferait-elle exception ?

N. Sarkozy : Il est extrêmement naïf de croire qu’on résoudra tous nos problèmes en créant un parti unique. C’est le type même de fausse réponse. Regardons les faits. Avec le RPR et l’UDF, bien différenciés, nous avons gagné les législatives de 1993 et même ma présidentielle de 1995 avec deux candidats dans la majorité. A l’inverse, le programme unique derrière un chef unique n’a pas empêché la défaite de 1997. Non, la formation unique qui se créerait sur les reniements, les renoncements des convictions de chacun, pour aboutir à un patchwork tiède flanqué d’un discours inaudible, n’aurait aucune chance de répondre aux attentes des Français. La fusion hâtive et simpliste serait de prendre le risque du rétrécissement, alors qu’au contraire il nous faut élargir le nombre de ceux qui nous rejoignent. Quoi qu’il en soit, toute réforme de structures ne sera que la conséquence d’un travail en profondeur mené par chacune des formations actuelles pour développer son identité, répondre à la diversité des électeurs et renouveler son discours. A l’issue de ce processus, il est possible que de nouveaux rassemblements s’organisent. Ceux-ci seraient autrement prometteurs, car la conséquence d’un travail de fond préalable et non le produit d’un accès de fièvre estival.

Paris-Match : Le gouvernement s’apprête à lancer son plan Emplois-jeunes qui consiste, dans un premier temps, à créer 350 000 emplois publics. Est-ce une bonne ou une mauvaise idée ?

N. Sarkozy : S’occuper du problème des jeunes et de l’emploi, c’est une bonne idée. Faire croire que la solution passe par la création d’emplois dans la fonction publique, c’est une très mauvaise idée. La France est, de tous les pays développés, celui qui compte déjà le plus grand nombre d’emplois publics (25%, contre 17% en Allemagne, 15% en Italie, 14% en Grande-Bretagne), et le gouvernement commet une grave erreur en laissant croire aux jeunes que leur avenir est dans ce secteur. C’est un mensonge. En réalité, l’avenir professionnel des jeunes se trouve dans l’entreprise et pas ailleurs. J’ajoute qu’on ne sait pas bien ce que deviendront ces 350 000 jeunes dans cinq ans, c’est-à-dire au terme de leur contrat. Le gouvernement compte-t-il les mettre à la porte ? Souhaite-t-il en faire des fonctionnaires à part entière, c’est-à-dire augmenter encore les dépenses et donc les impôts qui pèsent sur les Français ? Le bon sens nous conduit à faire le contraire : diminuer le nombre d’emplois dans la fonction publique et tout faire pour valoriser la création d’entreprises et d’emplois nouveaux dans le secteur marchand.

Paris-Match : Lionel Jospin affirme qu’il fait de l’emploi sa priorité absolue et donne effectivement à Martine Aubry des moyens importants. N’est-ce pas, au fond, le discours et les actes qu’attendent les Français.

N. Sarkozy : Je reconnais en tout cas que la question essentielle est bien celle du chômage. Pourquoi reculerait-il partout dans le monde, sans aucune exception, et devrait-il continuer à monter uniquement en France et en Allemagne ? Qu’on fait les autres pays – les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, les pays d’Europe du Nord – que nous n’avons pas fait ? La réponse est simple. Ils ont diminué les dépenses publiques, diminué les impôts, et modernisé leur dialogue social. Les entreprises ont eu plus de liberté et les gens ont pu prendre davantage d’initiatives. Voilà les exemples qu’il faut suivre. La véritable brutalité, aujourd’hui, ce n’est pas de donner davantage de liberté aux Français, c’est de considérer comme acceptable l’idée d’avoir, chez nous, 3,5 millions de chômeurs.

Paris-Match : Lionel Jospin est à Matignon depuis juin. Pour l’instant, s’en est-il selon vous, plutôt bien sorti ?

N. Sarkozy : Honnêtement, je reconnais qu’il a fait des débuts professionnels et assez habiles. Ce n’est pas parce que je suis en désaccord avec le fond de la politique menée que je dois nier les capacités tactiques dont Lionel Jospin fait preuve pour conjuguer les attentes, diverses, d’une majorité si plurielle. Mais, hélas pour lui et surtout pour la France, l’habileté ne suffit pas pour gouverner dans la durée. Un jour ou l’autre, il faudra bien qu’il choisisse entre la modernisation du pays et l’archaïsme affiché par le Parti communiste, l’aile gauche du PS et certains écologistes caricaturalement excessifs. Ceux qui ont, par exemple, plaidé pour la remise en cause de notre filière nucléaire alors qu’elle nous a apporté notre indépendance énergétique.

Paris-Match : Pensez-vous que le gouvernement puisse boucler son budget et tendre vers l’objectif des 3% nécessaires à l’entrée de la France dans l’euro sans augmenter la pression fiscale, comme il s’y est engagé ?

N. Sarkozy : J’en doute, En matière d’impôts, je crois que nous n’en sommes qu’à l’apéritif, le plat de résistance es à venir. C’est mathématique. Encore une fois, augmenter le nombre d’emplois dans la fonction publique, c’est de ne pas diminuer les dépenses de l’État et donc accroître les impôts.

Paris-Match : Selon vous, la cohabitation va-t-elle durer cinq ans ?

N. Sarkozy : Personne ne peut désirer une crise grave pour la France, mais je ne me résous pas à l’idée que notre pays fasse le choix d’orientations strictement contraires à celles que prennent tous ses partenaires européens. En ce qui me concerne, c’est clair, je ne souhaite pas cinq nouvelles années de socialisme.