Interviews de MM. Pierre Zarka, membre du secrétariat du comité national du PCF, à RTL le 11 septembre 1997, d'Alain Bocquet, président du groupe parlementaire du PCF à l'Assemblée nationale, à RTL le 26, sur les projets de privatisations, la fête de l'Humanité, l'Europe, la protection sociale, la réduction du temps de travail.

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RTL : jeudi 11 septembre 1997

Olivier Mazerolle : « L’Humanité » va faire la fête à La Courneuve ce week-end, à un moment où le Parti communiste est en pleine discussion. Il a finalement donné son accord à l’ouverture du capital d’Air France. C’est une révolution culturelle ?

Pierre Zarka : C’est la prise en compte de la réalité. Le problème, pour nous, est le développement des entreprises publiques, qu’elles répondent aux besoins et pour cela, qu’elles gardent leur mission de service public, leur logique de service public et que celles qui en ont besoin puissent, éventuellement, passer des alliances, mais que ces alliances soient au service du service public.

Olivier Mazerolle : Cet accord est quand même une rupture avec la position passée du Parti communiste !

Pierre Zarka : La vie fait que nous regardons les choses plus en détail et que nous sommes amenés à prendre la responsabilité d’être mieux porteurs de solutions pour le développement de la société.

Olivier Mazerolle : Le Parti communiste va-t-il accepter qu’une partie d’Air France soit cotée en bourse ?

Pierre Zarka : Nous allons voir concrètement comment les choses vont se passer.

Olivier Mazerolle : Dominique Strauss-Kahn a dit qu’une partie serait mise sur le marché.

Pierre Zarka : Oui, j’ai bien vu cela. Le problème n’est pas seulement celui-là, mais avec quelles clauses ? Quels moyens pour la collectivité nationale de continuer à contrôler l’entreprise ? De faire en sorte que cette entreprise n’échappe pas à la nation, ne vole pas au gré des vents des marchés financiers, mais soit bien au service du développement et des besoins du pays ?

Olivier Mazerolle : En tout cas, vous ne dites pas formellement non.

Pierre Zarka : Je ne dis pas formellement non. Nous sommes opposés à ce qu’il y ait de la privatisation, c’est-à-dire à sortir l’entreprise du champ de sa mission, à savoir prendre en compte l’intérêt national et l’égalité d’accès de l’ensemble des citoyens au service.

Olivier Mazerolle : Donc, une pincée de capitaux privés, cela peut marcher ?

Pierre Zarka : Cela peut marcher à condition qu’on les maîtrise.

Olivier Mazerolle : 49 % d’ouverture du capital quand même, si on va jusque-là, ne croyez-vous pas que c’est l’annonce d’une privatisation future ?

Pierre Zarka : Cela peut l’être. Le danger est réel. Je suis persuadé que certains sont intéressés à ce que cela soit le début d’une spirale. C’est un combat. C’est un combat qui appelle une volonté politique de la part du Gouvernement. C’est un combat qui appelle l’intervention des citoyens et l’intervention et la capacité de contrôle des salariés.

Olivier Mazerolle : Sur France Télécom, on sent le Parti communiste beaucoup plus réticent. Jusqu’où pourrait aller son opposition ?

Pierre Zarka : Le problème n’est pas le même. C’est une entreprise extrêmement florissante. Elle rapporte beaucoup d’argent à la nation et donc le problème n’est pas de la désosser. Elle a réussi comme service public. Alors, regardons : il n’y a que des cas particuliers, il n’y a pas de dogme. Nous n’allons pas substituer un nouveau dogme à un autre dogme.

Olivier Mazerolle : Et le GAN ?

Pierre Zarka : Le GAN n’a aucune raison d’être privatisé.

Olivier Mazerolle : Pourtant, l’annonce a été faite par Dominique Strauss-Kahn. De quelle manière le Parti communiste va-t-il manifester son hostilité ?

Pierre Zarka : Nous allons appeler les salariés à faire en sorte que la chose ne se fasse pas et si la chose se fait pour des raisons de rapports de force politiques, il faut que, là encore, le contrôle de la nation sur cette entreprise puisse demeurer.

Olivier Mazerolle : Tout de même, depuis que le gouvernement Jospin est entré en fonction, le Parti communiste a avalé pas mal de couleuvres. Il voulait un SMIC plus augmenté qu’il ne l’a été et puis, couleuvre sur l’euro ; couleuvre sur l’immigration ; couleuvre sur l’ouverture du capital des entreprises publiques ; couleuvre qui va arriver sur la hausse de la CSG pour financer la Sécurité sociale. Alors, qu’est-ce que le Parti communiste a à gagner dans cette affaire, en dehors des trois ministres ?

Pierre Zarka : Le problème n’est pas ce que gagne le Parti communiste, le problème est ce que gagnent les gens et la nation. Au fond, en juin, la majorité de la population a voulu un gouvernement de gauche et cette victoire a été celle de tous – du Parti socialiste, mais pas seulement – du Parti communiste et d’autres formations de gauche. À partir du moment où il y a plusieurs partis, c’est qu’il y a des différences, des divergences et il faut que nous ayons l’attitude la plus positive possible, qui ne consiste pas à avaler des couleuvres car ce n’est pas le problème, mais qui consiste à aider les gens à améliorer leur sort, à intervenir. Nous sommes dans une situation nouvelle, au fond. Qui avait prévu que la droite ne succéderait pas à la droite ? Et qui a déjoué ses projets ? Le peuple. Qui peut aujourd’hui ré-intervenir pour faire en sorte que l’on passe d’une victoire électorale à une nouvelle politique ? Le peuple.

Olivier Mazerolle : Est-ce que, finalement, la ligne de force du Parti communiste à l’heure actuelle n’est pas la participation au Gouvernement et pour le reste, ce sont des discours dans lesquels on dit de temps en temps qu’on n’est pas tout à fait d’accord, mais qui n’ont pas de conséquences concrètes ?

Pierre Zarka : La ligne de force est d’aider ce que tout le monde appelle désormais le mouvement citoyen, à pouvoir comprendre pourquoi cette société ne marche pas. Comment, par quelles mesures la faire marcher ? Et pouvoir se saisir de tous les points d’appui. Alors, il existe un mouvement syndical ; il existe des partis politiques ; il existe le Parti communiste et il existe un gouvernement de gauche où sont les communistes. Et partout, notre rôle est de faire que le peuple puisse être entendu.

Olivier Mazerolle : Par les propos que vous tenez en ce moment, est-ce que vous n’êtes pas en train de justifier ce que disait un parlementaire communiste concernant votre journal, « L’Humanité », disant que ce n’était plus « L’Humanité » mais « La lettre de Matignon » ?

Pierre Zarka : Au contraire, c’est plus que jamais « L’Humanité », qui ne s’aligne pas sur les positions gouvernementales, mais qui offre continuellement à ses lecteurs ou aux gens qui veulent bien le lire la recherche de points d’appui pour voir comment faire pour que les choses aillent de l’avant.

Olivier Mazerolle : Est-ce qu’à travers tout cela, ce n’est pas l’avenir du Parti communiste qui est posé ? Est-ce que le Parti communiste n’est pas en train de devenir tout simplement l’aile gauche du Parti socialiste ?

Pierre Zarka : Au contraire ! Le Parti communiste ne peut exister que dans la mesure où il se rend utile, que dans la mesure où des hommes et des femmes, qui veulent que cela change, trouvent en lui une attitude qui leur permette d’obtenir des changements.

Olivier Mazerolle : Pour cela, il n’obtient rien !

Pierre Zarka : Attendez, ce n’est pas tout à fait vrai. Vous ne pouvez pas dire que la politique qui est suivie actuellement est exactement la même que celle qu’aurait fait Alain Juppé s’il était resté au gouvernement ! Personne ne le dit.

Olivier Mazerolle : Où est le coup de patte du Parti communiste dans la politique de Lionel Jospin ?

Pierre Zarka : Le coup de patte du Parti communiste est justement de faire en sorte, par exemple par rapport aux questions que vous posiez tout à l’heure, que le débat ne soit pas « nous allons tout privatiser », mais d’essayer de faire en sorte que ces entreprises repartent de l’avant. Le coup de patte du Parti communiste n’est pas totalement étranger au fait qu’alors qu’au mois de juillet, on annonçait que Lionel Jospin tournerait la fiscalité vers un alourdissement à l’égard des ménages, eh bien on a sollicité davantage les revenus les plus élevés des entreprises, les plus gros bénéfices et non pas les ménages.

Olivier Mazerolle : Toutes ces graves questions ne vont pas vous empêcher de faire la fête à La Courneuve pendant trois jours.

Pierre Zarka : Au contraire, j’allais dire. D’abord, parce qu’après cette élection législative, il doit y avoir des centaines de milliers de citoyens qui se demandent comment peser sur le cours des choses, comment se faire entendre. Vous savez, quand on se rassemble à quatre ou cinq cent mille pendant deux jours dans des débats pour parler de l’emploi, pour dire qu’il faut que cela change plus vite maintenant et de manière plus concrète, c’est quelque chose d’utile.

Olivier Mazerolle : Et puis vous allez chanter aussi ?

Pierre Zarka : Évidemment ! Nous allons chanter avec Sapho, les Wailers, Cesária Évora, Charlebois.

Olivier Mazerolle : Et cela commence demain soir ?

Pierre Zarka : Demain soir, absolument !


RTL : vendredi 26 septembre 1997

RTL : Le Gouvernement, avec son projet de budget et les mesures sur la Sécurité sociale, confirme son objectif d’aller vers la monnaie unique, rééquilibrer la fiscalité entre travail et capital. Cela va dans le sens que vous souhaitez ?

Alain Bocquet : La monnaie unique, cela n’est pas vraiment notre tasse de thé, vous le savez bien. Le budget qui a été élaboré, évidemment, reste encadré par les critères de Maastricht. Cela dit, il indique une inflexion sociale que nous partageons. Disons que ce budget est une amorce de changement. Il est un budget plus juste, au plan social, au plan fiscal, parce que l’on y note une mise à contribution plus forte des revenus financiers, des hauts revenus. C’est le combat des communistes depuis de nombreuses années. C’est un budget qui mérite encore d’être peaufiné et amélioré. On n’en est qu’au début. En définitive, c’est un projet de loi de finance proposé par le Gouvernement. Maintenant va s’ouvrir le débat parlementaire et, pour ce qui nous concerne, nous, les parlementaires communistes, nous entendons, par des amendements, des propositions, en nous appuyant sur un mouvement social et une intervention citoyenne que j’appelle de mes vœux, de faire en sorte que ce budget soit encore meilleur à la sortie.

RTL : Et sur la Sécurité sociale ?

Alain Bocquet : Sur la Sécurité sociale, il est évident qu’il faut mettre fin au plan Juppé, c’est plus que jamais nécessaire. Que ce qui est annoncé mérite examen, parce que vous savez que nous, par principe, et depuis le début, nous ne sommes pas favorables au système de la CSG – c’est-à-dire de transformer les cotisations sociales en impôt. Maintenant, c’est une chose qui est mise en œuvre depuis sept ans. Aujourd’hui, on nous propose l’augmentation de la CSG, cela n’est pas sans poser problème – je ne vous le cache pas –, en ce qui concerne notamment les petits épargnants, en ce qui concerne les fonctionnaires, les chômeurs – qui seront frappés. Mais il reste que les revenus financiers seront touchés, et c’est cela notre préoccupation. Depuis des années, nous réclamons qu’il y ait une cotisation qui soit portée sur les revenus financiers – nous la proposions d’ailleurs au même niveau que les cotisations sociales des salariés, ce qui permettrait de trouver trois ou quatre fois le coût de la Sécurité sociale par ce système. Alors nous sommes ouverts. Nous ne sommes ni pour nous renier, ni pour faire de la surenchère, mais pour nous engouffrer dans ce débat qui va avoir lieu lui aussi à l’Assemblée nationale.

RTL : Qu’attendez-vous dans deux semaines de la conférence sur l’emploi ?
Dominique Strauss-Kahn estimait qu’une loi-cadre imposant les 35 heures n’était pas la seule méthode possible. En résumé, les 35 heures, mais avec modération. Dans « Libération », Dominique Strauss-Kahn affirme : « Nous n’avons jamais dit 35 heures payées 39 heures. » Sur ce point, quelle sera votre attitude au moment du débat ?

Alain Bocquet : Nous, les communistes, nous sommes favorables à une loi-cadre pour les 35 heures, à partir de laquelle les négociations peuvent s’engager entre les partenaires sociaux. Nous sommes dans ce sens tout à fait fidèles à la lettre et à l’esprit de l’accord entre les communistes et les socialistes à la veille des élections législatives. C’est une évidence que, pour que les 35 heures puissent créer les conditions du développement de l’emploi et de l’économie française, cela ne peut pas s’imaginer avec une baisse du pouvoir d’achat. Et nous sommes pour les 35 heures payées au même niveau qu’aujourd’hui, c’est-à-dire au niveau des 39 heures.

RTL : Vous savez que cette conférence sur l’emploi peut avoir un absent puisque le CNPF a dit qu’il pouvait la boycotter étant opposé à la réduction généralisée du temps de travail. Est-ce que cette conférence pour l’emploi peut avoir lieu sans le CNPF ?

Alain Bocquet : Je pense que l’attitude du patronat est inacceptable. Il faut au moins que les partenaires sociaux soient autour de la table pour discuter et négocier. C’est une sorte de « casus belli » de la part du patronat. Ça montre bien l’état d’esprit du patronat français et de ses dirigeants, qui n’est pas tout à fait conforme à l’esprit démocratique qui devrait régner dans notre République.

RTL : Êtes-vous favorable, comme vous nous l’avez laisser entendre, à une loi-cadre ?

Alain Bocquet : Oui, tout à fait. Nous avons d’ailleurs déposé à plusieurs reprises des propositions de loi allant dans ce sens. Nous pensons qu’aujourd’hui, il faut qu’au niveau national, il y ait une loi-cadre à partir de laquelle les partenaires sociaux doivent discuter parce que, pour nous, la réduction du temps de travail avec maintien du pouvoir d’achat signifie en même temps l’examen du développement à partir des technologies nouvelles de la productivité dans les entreprises.

RTL : Les 35 heures payées 39 est une condition non négociable ?

Alain Bocquet : Tout est toujours négociable. On peut faire confiance aux partenaires sociaux pour qu’ils discutent et trouvent un compromis pour aller vers les 35 heures, mais je pense que c’est une exigence de notre temps, une exigence moderne. Ne pas répondre à cette exigence, ce n’est pas préparer l’avenir de l’emploi et du développement économique en France.

RTL : Vous souhaiteriez l’accord avant la fin de la législature, dans le cadre de la législature, en l’an 2000 ?

Alain Bocquet : La législature va franchir le cap de l’an 2000, je pense que si une telle loi pouvait être votée dans le courant de l’an prochain pour, ensuite, voir son application mise en œuvre l’année suivante, à la veille de l’an 2000, ça me paraîtrait être un beau cadeau pour le prochain millénaire.

RTL : Comment qualifiez-vous, pour l’instant, les décisions et les mesures qui ont été prises par le gouvernement de Monsieur Jospin ? Tout cela va-t-il à gauche ? Je vous pose cette question parce que certains socialistes comme Marie-Noëlle Lienemann et Julien Dray n’estiment pas que c’est un projet de gauche.

Alain Bocquet : Je pense qu’il faut avoir un esprit sérieux et responsable. On ne peut pas dire que la politique qui est menée aujourd’hui est une politique de droite. Ça n’a rien de comparable avec ce que l’on a vécu sous le gouvernement Juppé, il y a encore quelques mois.

RTL : Est-ce pour autant un projet de gauche ?

Alain Bocquet : Tout dépend où on place le curseur. On peut être plus à droite ou plus à gauche.

RTL : Donc Marie-Noëlle Lienemann et Julien Dray seraient plus à gauche que vous ?

Alain Bocquet : On peut toujours trouver plus à gauche, mais les communistes sont vraiment ancrés à gauche. Ils ont une logique d’action qui est une logique contre l’argent-roi ; ils défendent les intérêts en tout lieu où ils sont représentés, en l’occurrence à l’Assemblée nationale. Nous voulons faire en sorte que les choix du Gouvernement soient vraiment des choix de gauche et nous pesons, dans ce sens, que ce soit au Gouvernement, que ce soit à l’Assemblée nationale, et nous souhaitons que l’intervention citoyenne nous aide à peser dans un sens de gauche. Quand on voit la pression patronale, qui est forte, les menaces patronales que vous avez évoquées, eh bien, je pense que tous ceux qui veulent que la gauche réussisse doivent s’unir, se rassembler dans leur diversité et peser pour que les choix du Gouvernement soient le plus à gauche possible. Il n’y aura pas trop d’acteurs pour le changement.