Interview de M. Edouard Balladur, député RPR, à Europe 1 le 20 mai 1999, sur les 35 heures, l'actionnariat des salariés, la situation en Corse et la campagne de Nicolas Sarkozy pour l'élection européenne.

Texte intégral

Jean-Pierre Elkabbach : Lionel Jospin et tous ses ministres concernés sont sur le front pour expliquer comment seront financées les 35 heures – à terme 25 milliards – pour alléger les charges sociales des entreprises. Puis-je vous demander, au-delà d'une réponse purement idéologique, si vous êtes convaincu ?

Édouard Balladur : Je ne suis pas convaincu du tout. En quoi cela consiste finalement ? Cela consiste à dépenser 65 milliards de francs d'impôts nouveaux pour inciter les Français à travailler moins. Cela consiste à créer trois SMIC. Comme complication, on ne peut pas mieux ! Il y a le coût du SMIC pour les petites entreprises, il y a le coût du SMIC pour les grandes entreprises qui auront signé un accord sur les 35 heures, et puis il y a le coût du SMIC pour les grandes entreprises qui n'auront pas signé un accord sur les 35 heures. En fait, cela s'appelle une politique de gribouille : on crée des charges supplémentaires, et ensuite on dit qu'on les allège, mais on allège à proportion des charges supplémentaires qu'on a créées. Et cela ne créera pas d'emplois contrairement à ce qu'on nous dit.

Jean-Pierre Elkabbach : Mais pour le moment, la loi sur les 35 heures crée un certain nombre d'emplois : 15 000 emplois marchands, dit le MEDEF, mais autour de 60 000, répond Madame Martine Aubry, qui ajoute que la loi tient ses promesses, qu'elle crée un meilleur climat social en France, et qu'elle redonne peut-être moral et confiance ?

Édouard Balladur : Bon, alors écoutez ! J'aimerais qu'on nous explique ce que c'est que cette notion « d'emplois préservés ». C'est créé ou c'est préservé ? Ce n'est pas la même chose. Si l'effet de ne pas supprimer des emplois doit être considéré comme une création d'emploi, il faut donner des subventions d'État à toutes les entreprises qui ne licencient pas, si j'ai bien compris. Et c'est là que réside le subterfuge. Quant au dialogue social, moi, je suis partisan des 35 heures contractuelles, libres, progressives, adaptées entreprise par entreprise. Une fois de plus, le gouvernement recourt à des méthodes autoritaires, réglementaires avec des impôts nouveaux. Je regrette de dire que c'est le contraire de la gestion sociale moderne.

Jean-Pierre Elkabbach : Mais vous ne pouvez pas nier que, selon sa méthode, le Premier ministre, Monsieur Jospin, consulte, propose, discute...

Édouard Balladur : Mais il n'a pas l'air d'avoir beaucoup consulté, si j'en crois les réactions. Il y a même des syndicats qui sont mécontents, des syndicats patronaux et des syndicats de salariés. Je crois que, je le répète, c'est une vision dépassée du progrès social.

Jean-Pierre Elkabbach : Si la droite revenait un jour au pouvoir, qu'est-ce qu'elle ferait de la loi sur les 35 heures ?

Édouard Balladur : Elle commencerait par faire un état des lieux. Elle constaterait sans doute, si les choses continuent comme elles sont, qu'on dépense énormément d'argent pour un très piètre résultat. Et il faudra sans doute, à ce moment-là, revoir tout cela.

Jean-Pierre Elkabbach : Dans une demi-heure, vous allez proposer, du haut de la tribune de l'Assemblée nationale, d'augmenter, de développer l'actionnariat salarié. Pourquoi croyez-vous que le moment est venu en France de remettre la participation à la mode ?

Édouard Balladur : Il s'agit de l'actionnariat des salariés. Je voudrais rappeler quelques chiffres, si vous me permettez. En 1986, il y avait 500 000 petits actionnaires en France ; il y en a 4 à 5 millions aujourd'hui. En 1986, il n'y avait pratiquement pas d'actionnaires salariés dans les entreprises ; aujourd'hui, il y en a 700 000. Des entreprises comme Elf ou la Société générale comportent 5 à 8 % de leurs actionnaires qui sont salariés.

Jean-Pierre Elkabbach : Donc, vous voulez que cela continue et que cela s'amplifie ?

Édouard Balladur : Exactement. Parce que je crois que c'est une affaire de justice d'abord, mais c'est aussi une affaire d'efficacité économique. On ne peut pas tout le temps se plaindre que les grands fonds américains prennent des participations dans les entreprises françaises et puis les revendent, et faire en sorte d'empêcher les salariés français d'accéder à la propriété de leurs entreprises. C'est donc une vision tout à fait moderne du développement économique. J'ajoute que, s'ils n'étaient pas mus par des considérations purement politiques, les socialistes et la gauche devraient le voter. Après tout, moi, j'ai bien voté la loi sur la parité entre les hommes et les femmes. Même si c'était un projet de loi présenté par la gauche, je l'ai voté parce que j'étais d'accord. J'ai voté aussi, comme d'autres dans l'opposition, le projet de loi sur les soins palliatifs. De temps à autre, on devrait quand même être capable de s'élever au-dessus des considérations purement politiques.

Jean-Pierre Elkabbach : La gauche plurielle devrait voter votre projet pour faire un cadeau aux beaux yeux d'Édouard Balladur ?

Édouard Balladur : Mais non, pas du tout. Je n'ai pas besoin qu'on me fasse des cadeaux. Il ne s'agit pas de cela. Il faut de temps à autre démontrer qu'on est capable d'être mû par d'autres considérations que celles de l'intérêt politique pures et simples. Et je ne vois pas quel est l'argument qu'on peut donner contre l'actionnariat des salariés que défendra Jacques Kossowski.

Jean-Pierre Elkabbach : Si le gouvernement Jospin se trompe si souvent, c'est pourquoi ?

Édouard Balladur : Je n'ai pas dit qu'il se trompait si souvent. Vous m'avez interrogé sur deux sujets sur lesquels il me semble...

Jean-Pierre Elkabbach : Mais je pense que si je faisais la liste, vous ne feriez pas...

Édouard Balladur : Non, non ! Interrogez-moi avant de répondre à ma place.

Jean-Pierre Elkabbach : Pourquoi l'opposition veut-elle censurer le gouvernement à propos de la Corse ? Pourquoi se donne-t-elle tant de mal pour lui offrir une facile victoire ?

Édouard Balladur : Facile victoire, c'est vous qui le dites. De quoi s'agit-il en Corse ? Il s'agit de faits sans précédent. Il y a eu des erreurs sous tous les gouvernements. Je suis tout prêt à l'admettre. Mais enfin, assassiner un préfet, ensuite mettre un autre en prison, mettre un colonel de gendarmerie en prison, ce ne sont pas des faits courants malgré tout ! L'opposition, semaine après semaine à l'Assemblée, a réclamé des informations et la vérité en posant des questions auxquelles il n'a pas été répondu. Que penseraient les Français si, à cette circonstance, elle ne mettait pas en cause la responsabilité politique du gouvernement ? C'est le jeu normal de la démocratie. Cela permettra enfin d'avoir un débat.

Jean-Pierre Elkabbach : Quand vous étiez Premier ministre, la Corse n'est-elle jamais remontée jusqu'à vous ?

Édouard Balladur : Si, çà arrivait de temps à autre, bien sûr. Pas très fréquemment, mais ça arrivait. Mais normalement, les ministres compétents, celui de la défense...

Jean-Pierre Elkabbach : Léotard ?

Édouard Balladur : ... de l'intérieur.

Jean-Pierre Elkabbach : Charles Pasqua ?

Édouard Balladur : ... celui de l'aménagement du territoire qui était encore Charles Pasqua d'ailleurs, celui de l'économie, avaient à s'en préoccuper. Quand il le fallait, je les réunissais.

Jean-Pierre Elkabbach : Les restaurants sur les plages publiques sont interdits et illégaux depuis sept ans.

Édouard Balladur : Oui.

Jean-Pierre Elkabbach : Entre 93 et 95, vous étiez Premier ministre. Le gouvernement n'a pas eu d'histoire, parce qu'il n'a pas appliqué la loi ?

Édouard Balladur : Franchement, je ne sais pas. On ne m'a jamais parlé de paillotes en tout cas.
Jean-Pierre Elkabbach : Et pourtant elles existaient, parfois en dur.

Édouard Balladur : Je suis persuadé qu'il y avait des tas de choses qui existaient et qui ne remontaient pas nécessairement à Matignon. Puisque vous me parlez de paillotes, je vous dirai que je trouve quand même un petit peu bizarre qu'une des premières décisions qui soit prise après l'incarcération d'un préfet, c'est de reconstruire une paillote dont tout le monde sait qu'elle est irrégulièrement construite là où elle est, qu'elle devrait être détruite.

Jean-Pierre Elkabbach : On ne peut pas le reprocher au préfet. Il est en prison.

Édouard Balladur : Non, bien sûr. Mais enfin, enfin...

Jean-Pierre Elkabbach : Nicolas Sarkozy se démène, on le voit bien, comme tête de liste RPR-DL. Comment votre protégé, émancipé, se débrouille-t-il dans la campagne européenne ?

Édouard Balladur : Bien ! je trouve. En tout cas, il est courageux. Il est courageux parce qu'il s'est trouvé face à une situation très difficile. Il aurait pu dire : « Écoutez, ce n'est pas moi qui vais la conduire, cette liste européenne. » Eh bien, il a accepté et il faut lui en être reconnaissant, et il faut l'aider.

Jean-Pierre Elkabbach : À qui dites-vous cela ?

Édouard Balladur : À tout le monde. Je tiens à dire à tous ceux qui n'y mettent pas nécessairement beaucoup d'enthousiasme – tout le monde nous dit : « la campagne est morne. Les Français ne sont pas intéressés » – je tiens à leur dire : « de toute façon, tout le monde a le même intérêt à ce que le résultat, le 13 juin, soit le meilleur possible. » Ne nous livrons pas à des calculs selon lesquels on pourrait peut-être ne pas le souhaiter. Il est souhaitable que la liste principale de l'opposition ait le meilleur résultat possible au soir du 13 juin.

Jean-Pierre Elkabbach : Vous craignez, dès aujourd'hui, des règlements de compte après le 13 juin ?

Édouard Balladur : Non, je ne crains rien du tout, mais je préfère que chacun soit bien conscient du fait que, quand on est dans le débat politique, on y est pour défendre le mieux possible ses idées et ceux qui les défendent en votre nom. Or, Sarkozy défend en notre nom des idées européennes qui nous sont chères, auxquelles nous sommes attachés.

Jean-Pierre Elkabbach : Et vous trouvez Sarkozy, comme vous dites, « un peu seul » ?

Édouard Balladur : Oui, pas très entouré, c'est vrai ! C'est pourquoi je suis heureux de lui apporter mon soutien ce matin, grâce à vous.

Jean-Pierre Elkabbach : Mais il aura le soutien d'Alain Juppé. Hier, il avait le soutien de Monsieur Giscard d'Estaing...

Édouard Balladur Eh bien, c'est très bien. Il faut que ça continue et ça s'amplifie.

Jean-Pierre Elkabbach : Et ce sont des soutiens qui rapportent des voix ?

Édouard Balladur : Certainement. Il s'agit d'hommes influents et importants et qui sont sûrement de nature à renforcer sa position. En tout cas, moi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour le soutenir de mon mieux.