Interviews de M. Daniel Vaillant, ministre des relations avec le Parlement, à RTL, dans "Le Journal du Dimanche" et dans "Le Parisien" du 15 septembre 1997, sur les relations entre le gouvernement et sa majorité, notamment en ce qui concerne l'action du Gouvernement en faveur de l'emploi des jeunes, l'immigration et le cumul des mandats.

Texte intégral


RTL – lundi 15 septembre 1997

O. Mazerolle : Pour la rentrée parlementaire, vous avez – vous et d’autres membres du gouvernement, L. Jospin en tête – lancé des appels à la cohérence au sein de la majorité. Vous avez vous-même rappelé que le Président J. Chirac pouvait dissoudre l’Assemblée à partir du 21 avril prochain. Cette session extraordinaire s’engage-t-elle sous le signe du danger, pour vous ?

D. Vaillant : Non. Je dirais qu’elle s’engage sous le signe de la sérénité et de la volonté pour le Gouvernement, et sous celui d’une confiance retrouvée dans l’opinion. Simplement, je crois qu’il est utile que la majorité, dans sa diversité, soit cohérente pour qu’un certain nombre de projets de loi présentés par le Gouvernement soient adoptés. Il en va de l’avenir du pays, notamment de l’avenir des jeunes. C’est aujourd’hui l’emploi des jeunes ; c’est le service national ; c’est la répression contre les atteintes sexuelles ; l’inscription à 18 ans sur les listes électorales : vous voyez que les jeunes ne sont pas absents de cette rentrée.

O. Mazerolle : Il y a de la contestation dans les rangs du PS : on a vu J.-L. Mélenchon avoir quelques mots difficiles avec L. Jospin lors des journées parlementaires. Il a dit : « Nous ne sommes ni des groupies, ni des supporters : nous sommes des êtres libres. Donc, nous dirons ce que nous avons envie de dire. » Ça promet !

D. Vaillant : Vous savez bien que la parole est libre au Parti socialiste ! Simplement, je pense que les débats sont utiles. On l’a vu d’ailleurs pendant deux ans : L. Jospin a organisé le débat ; il a été libre ; chacun pouvait s’exprimer. Mais à partir du moment où la démocratie s’exprime, c’est-à-dire le vote des adhérents, cela devient la loi commune.

O. Mazerolle : Au Parlement, les députés ont le droit de discuter.

D. Vaillant : Évidemment. Il y a des groupes parlementaires. Les discussions sont libres. Mais en même temps, quand il s’agit de tenir nos engagements pris devant le pays, délibérés au sein même du Parti socialiste ou de la gauche, je crois qu’il ne faut pas les remettre en cause.

O. Mazerolle : Précisément, L. Jospin a dit : « Il faut mettre en œuvre une politique fidèle aux engagements mais soucieuse de l’intérêt du pays. » Est-ce que cela signifie qu’à l’exercice du pouvoir, vous vous êtes rendu compte que certains engagements n’étaient pas forcément favorables à l’intérêt général du pays ?

D. Vaillant : Les engagements seront tenus et d’ailleurs, nous commençons concrètement à les tenir. En même temps, il est normal de tenir compte de la réalité des choses. Nous n’avions pas, avant les élections, l’évaluation des comptes publics telle que D. Strauss-Kahn l’a demandé à deux experts de la Cour des comptes. Donc, il faut bien s’adapter en fonction du réel pour le transformer. Mais je vous rassure : nous n’avons pas le sentiment que les engagements que nous avons pris devant le pays étaient démagogiques ou étaient de fausses promesses.

O. Mazerolle : Même sur l’ouverture du capital ?

D. Vaillant : Non, parce qu’il ne s’agit pas de privatisation : il s’agit de pérenniser dans le cadre d’une stratégie, par exemple, France Télécom.

O. Mazerolle : J’ai entendu beaucoup de socialistes, pendant la campagne électorale, dire qu’il n’était pas question d’ouvrir, même de façon partielle, le capital de France Télécom.

D. Vaillant : Je ne sais pas si cela a été vraiment dit comme vous le dites. Nous ne voulons pas privatiser France Télécom. L’État restera majoritaire. Mais je crois qu’il est utile justement, pour qu’il n’y ait pas privatisation, qu’il y ait ouverture du capital de manière à ce que France Télécom se développe, alors qu’il y a manifestement un risque, si on ne touche à rien, de voir France Télécom décliner dans les années qui viennent.

O. Mazerolle : Est-il délibéré de votre part de demander aux députés de commencer leurs travaux en évoquant les jeunes ?

D. Vaillant : Oui, parce qu’il y a urgence. Les jeunes sont souvent en désespérance. On ne peut pas à la fois leur demander : « Formez-vous, travaillez avant de pouvoir travailler », et qu’il n’y ait pas de travail. Il fallait donner un signe. Je crois que l’État montre l’exemple. Il faut souhaiter que, dans le cadre d’une croissance retrouvée et d’un développement de l’activité économique, le secteur privé puisse prendre le relais pour de vrais emplois pour les jeunes et aussi pour les moins jeunes, c’est-à-dire la réduction du chômage. Mais l’État a voulu donner l’exemple, notamment à travers ce projet de loi Aubry, avec ces nouvelles professions pour des jeunes qui veulent du travail, et des emplois qui correspondent à une demande sur le terrain.

O. Mazerolle : Il manque 48 voix au groupe socialiste pour détenir la majorité absolue à l’Assemblée nationale, d’où l’importance de vos alliés. À un moment, quand D. Voynet dit qu’il est utile de réclamer l’abrogation des lois Pasqua-Debré ou quand elle insiste sur la nécessité d’aller vite vers les 35 heures, voire au-delà, est-elle solidaire du gouvernement ou bien incite-t-elle ses amis à vous mener la vie dure ?

D. Vaillant : Non. Je crois que D. Voynet est solidaire du gouvernement, d’abord parce que dans ce gouvernement, tout se dit – pas nécessairement à l’extérieur – on débat, on délibère.

O. Mazerolle : Elle le dit aussi à l’extérieur.

D. Vaillant : La parole est libre, bien évidemment. Mais la cohésion, je crois qu’elle est attendue par les Français qui nous ont fait confiance, qui nous font confiance et qui ne comprendraient pas qu’il y ait des « couacs ». Mais je peux vous dire que, notamment sur ce dossier de l’immigration, je pense que le mot « abrogation » est un mot qu’on met en avant pour éviter d’aborder les problèmes de fond qui se posent à la société française face à l’immigration. Le projet gouvernemental que proposera J.-P. Chevènement au Parlement, vraisemblablement fin novembre-début décembre, sera un projet équilibré qui respecte les valeurs – celles de la France : intégration, le droit de la personne humaine – et en même temps qui soit sans laxisme, avec de la fermeté face au phénomène notamment de l’immigration irrégulière que la France ne peut pas supporter.

O. Mazerolle : Espérez-vous une opposition de droite suffisamment combative pour maintenir la cohésion de la majorité ?

D. Vaillant : On sait très bien que la démocratie, c’est équilibré : il faut une majorité et une opposition. Je ne vais pas ici dicter à l’opposition ce qu’elle a à faire.

O. Mazerolle : C. Pasqua, qui était là vendredi, a dit : on va remonter sur nos chevaux et maintenant que le débat parlementaire démarre, cela va changer.

D. Vaillant : Écoutez, qu’ils remontent sur leurs chevaux. Pour l’instant, je les trouve un peu essoufflés les chevaux de l’opposition. Et quand j’entendais M. Bayrou, hier soir, nous faire la leçon, j’avais envie de dire à M. Bayrou : « est-ce que vous êtes toujours contre le maintien de 800 classes là où l’on en a besoin ? Sur le fait que les maîtres auxiliaires aient du travail à la rentrée alors que vous les avez laissés sur le bord du chemin ? » M. Bayrou n’a vraiment pas de leçons à donner à C. Allègre ni au gouvernement parce que lui, c’était l’immobilisme et l’éducation nationale perdait du terrain, alors qu’aujourd’hui c’est à nouveau une priorité.

O. Mazerolle : Était-il normal, par exemple, que le ministre des affaires étrangères, H. Védrine, saisisse l’occasion de journées parlementaires socialistes pour condamner la politique d’Israël et dire qu’elle mettait en danger la paix au Proche-Orient ? Est-ce que cela n’était pas plutôt devant le Parlement qu’il aurait dû dire cela pour engager la politique du pays ?

D. Vaillant : On a un peu reproché – j’ai entendu ici ou là – à H. Védrine de ne pas beaucoup s’exprimer. Il tient compte de la politique gouvernementale et aussi du sentiment du président de la République s’agissant de la politique étrangère. Là, il s’est exprimé devant les parlementaires socialistes avec sincérité, avec vérité. Je ne crois pas qu’il ait condamné. Il a demandé au gouvernement de Netanyahou de faire des gestes et d’ailleurs, je constate qu’avec la pression américaine et peut-être aussi la diplomatie française qui fait pression, il y a peut-être des signes un peu encourageants pour que le processus de paix redémarre là-bas. Si cela a pu contribuer, modestement, à ce dégel, je trouve qu’il ne faut pas regretter.

O. Mazerolle : Le ministre des relations avec le Parlement, c’est le père Fouettard ?

D. Vaillant : Non, je suis un ministre heureux au service du gouvernement, au service de la majorité et au service du pays, pour que les vraies réformes s’engagent le plus rapidement possible mais dans la durée. J’espère que, durant ces cinq ans, la gauche va travailler au redressement du pays. Je crois que la méthode Jospin est bien perçue, la confiance est là. C’est peut-être une nouvelle page qui s’ouvre et je suis fier et heureux d’être dans ce gouvernement qui ouvre cette nouvelle page.


Le Journal du dimanche : 15 septembre 1997


Le Journal du dimanche : Demain, c’est la rentrée ! Pour les députés. Mardi, au tour des sénateurs. Ministre des relations avec le Parlement, Daniel Vaillant explique pour le JDD, dans quel état d’esprit la majorité aborde la session extraordinaire du Parlement.

Daniel Vaillant : Avec ambition, sérénité, et respect. Respect des Français et de la représentation nationale en appliquant nos engagements. Nous voulons aller vite, aller bien, en faisant le moins d’erreurs possible. Les jeunes seront au cœur de cette rentrée parlementaire avec le plan emploi-jeunes qui sera discuté dès demain par les députés. Suivront la réforme du service national, l’inscription d’office à 18 ans sur les listes électorales, la protection des mineurs contre les atteintes sexuelles...

Le Journal du dimanche : Ne craignez-vous pas au cours des nombreux débats qui s’annoncent certaines réticences du côté de votre « majorité plurielle » ?

Daniel Vaillant : Nous avons besoin de cohésion et de durée pour donner le sens. Les Français nous font confiance et attendent que nous respections nos engagements. C’est ce que nous faisons. Certains au sein du Parti socialiste feraient bien de se souvenir que nos propositions ont été élaborées de façon collective. Devant les parlementaires du PC qui, pour la première fois, conviaient un ministre socialiste à leurs journées, j’ai dit : « Il est clair qu’un manque de cohésion serait extrêmement dommageable et ferait prendre des risques à la législature. ». Je le dis également aux socialistes : on doit respecter les différences de la gauche plurielle mais on ne peut attendre de nos partenaires une cohérence que si nous-mêmes sommes rassemblés. Lionel Jospin n’est pas quelqu’un qui aime la marche forcée, ce n’est pas ce qui fait la cohésion. Ça, c’était la méthode Juppé. Nous, nous travaillons dans le respect de nos engagements et dans la collégialité. Le débat a droit de cité au gouvernement, dans les groupes parlementaires et au parti. Mais, une fois que nous avons tranché, la décision devient la loi de tout le monde. Il me paraît donc difficile de dire à nos partenaires : on délibère et on avance ensemble, si au sein même du PS, on ne respecte pas cette conduite. Montrons l’exemple !

Le Journal du dimanche : Vous avez, dit mercredi devant les parlementaires socialistes : « Oui au débat, non au faux débat », comment faites-vous le tri ?

Daniel Vaillant : Avant d’arriver au pouvoir nous avons débattu d’un certain nombre de sujets comme le transfert des cotisations maladie sur la CSG. C’est un engagement de tous les socialistes. Je ne peux donc pas accepter que certains tirent sur cette mesure comme si le PS ne l’avait pas votée. On ne peut pas décider d’une chose en décembre et considérer ensuite que ce n’est plus valable. Un vrai débat doit être conduit sans positionnement, ni enjeu de pouvoir.

Le Journal du dimanche : Il est tout de même un sujet, l’immigration, où ce sont les associations qui vous reprochent de ne pas avoir respecté vos engagements.

Daniel Vaillant : Regardez le rapport Hazan et les positions prises par le PS à partir de ce rapport ! C’est vrai, il y a eu la déclaration du Zénith – la seule – où Lionel Jospin a parlé d’abrogation. Mais en termes juridiques, abroger une loi, cela veut dire revenir à la législation antérieure. Ce n’est pas ce que l’on voulait faire. On avait dit : on substituera aux lois Méhaignerie-Pasqua-Debré d’autres lois tout en agissant dans le cadre de l’ordonnance de 1945. Nous sommes donc conformes à nos engagements. J’ai le sentiment que ceux qui disent : « Abrogation, abrogation ! » n’ont pas le courage d’aborder les problèmes de fond qui sont posés par l’immigration : droit d’asile, maîtrise des flux migratoires, respect de la loi pour tout le monde. L’un de nos objectifs premiers, c’est de faciliter l’intégration des immigrés en situation régulière. Le gouvernement prend ses responsabilités. Quant aux associations, elles jouent leur rôle, mais elles ne sont pas chargées de légiférer au nom de la représentation nationale. Je pense qu’au Parlement, il y a aura un accord très large sur le projet du gouvernement, présenté par Jean-Pierre Chevènement et une adhésion de l’opinion qui souhaite une position équilibrée. Le maître mot de l’action du gouvernement, c’est l’équilibre.

Le Journal du dimanche : Lionel Jospin a annoncé que la loi sur le cumul des mandats viendrait en discussion courant janvier 1998. S’appliquera-t-elle aux régionales et cantonales qui suivront ?

Daniel Vaillant : Conformément à nos engagements, Lionel Jospin souhaite que la législation soit effectivement modifiée en ce sens. Il n’est pas entré dans le détail de ce projet. Il veut rencontrer auparavant tous les responsables des partis républicains. Ensuite, il y aura délibération au sein du gouvernement, puis le projet sera enfin présenté devant l’Assemblée nationale pour une première lecture avant les régionales et cantonales de mars 1998.

Le Journal du dimanche : Pensez-vous, comme Jack Lang, qu’il faille aller au-delà du non-cumul des mandats et accompagner cette disposition de mesures qui changent vraiment les pratiques politiques ?

Daniel Vaillant : Il n’a pas tort, si on peut procéder à une rénovation plus large de la vie publique, nous sommes pour. Mais n’anticipons pas et laissons la concertation s’engager. Il n’y a pas de sujets tabous. Je rappelle seulement que pour de telles modifications, le Sénat doit voter dans les mêmes termes que l’Assemblée…

Le Journal du dimanche : Craignez-vous que la droite ne se réveille ?

Daniel Vaillant : Je ne le crains pas, il y aura réveil de la droite ! Elle est aujourd’hui en proie à ses divisions, à son passé et je me demande si la droite n’est pas confrontée à un vrai projet d’alternance. Certains versent dans le dogmatisme libéral à tous crins, je ne pense pas que les Français puissent avoir confiance en des gens qui veulent aller encore plus loin que ce qui a été fait entre 1993 et 1997. Je lisais récemment les propos d’un militant RPR : « On a été dressés comme des pitbulls à réagir aux ordres du chef, maintenant, on nous demande de réfléchir. » Je comprends que ce ne soit pas simple !

 

(Manque Le Parisien)