Interviews de M. Michel Rocard, membre du bureau national du PS, à France-Inter le 26 mars 1999, "Le Journal du dimanche" du 28 et dans "Le Parisien" du 2 avril, sur le conflit du Kosovo, l'éventualité d'intervention de troupes au sol et la cohérence de la position gouvernementale face au conflit.

Texte intégral

France Inter : vendredi 26 mars 1999

Q - Quel est le sens de la marche ? L'ONU, que l'OTAN n'a pas consultée avant de déclencher l'intervention militaire au Kosovo, se réunira cet après-midi pour examiner la demande de la Russie d'un arrêt des bombardements et de la reprise des négociations.

Le Premier ministre, L. Jospin, fera une déclaration, ce matin, à l'Assemblée nationale – qui, jusqu'ici, n'a pas été consultée – sur l'engagement de la France dans cette opération. Le débat à l'Assemblée interviendra après une deuxième nuit de bombardements.

Q - Pourquoi s'agissant d'un homme qui se comporte comme un dictateur – S. Milosevic –, dont les exactions des troupes contre les populations civiles au Kosovo sont avérées, les alliés occidentaux sont-ils intervenus hors des règles du droit international, alors que pourtant la menace d'une intervention était brandie depuis des semaines ? L'urgence était-elle invocable à ce point ?

Agissant ainsi, les occidentaux n'ont-ils pas fait de S. Milosevic un homme fort aujourd'hui qu'il ne l'était à la veille des bombardements ?

M. Rocard, pourquoi nous sommes-nous placés hors des règles du droit ?

— « Je ne suis pas d'accord avec cette formule. Il y a deux résolutions du conseil de sécurité des Nations unies qui sont, toutes les deux, de la fin de l'année dernière – la résolution 1199, qui est de fin octobre, et la résolution 1203, qui est de novembre –, et qui traitent du problème du Kosovo. La première fait référence au chapitre 7 de la Charte des Nations unies, c'est-à-dire le chapitre qui prévoit l'emploi de la force. Et elle fait référence explicitement à l'appui des négociations qui sont en cours.

Cette résolution avait pour objet de valider de ce qu'on appelle le groupe de contact – un groupe de six nations : il y a les États-Unis, la Russie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie. Donc, il y une base juridique aux travaux du groupe de contact qui conduisait une négociation avec l'appui potentiel de la force... »

Q - Mais l'OTAN était-elle fondée à intervenir sans en débattre avec l'ONU ?

— « Absolument, oui ! Puisqu'en plus, la résolution 1203 constatait la conformité du dispositif de négociation et de l'esquisse d'accord avec les principes qui avaient été mis en place par la première. On peut toujours raffiner et demander une confirmation juridique de ce qui est déjà clair mais, en droit, ce n'est pas l'usage. La résolution 1199 est parfaitement claire. L'OTAN est dans le cadre du droit international. Tout cela est une affaire extrêmement malheureuse. Parce que nous sommes dans une situation où, comme d'habitude en politique, il n'y a pas de bonne solution. Quand on a des situations de crise à traiter, on choisit la moins mauvaise.

Milosevic, il faut savoir que c'est un barbare ! Vous venez d'avoir cette jolie expression : « Se conduit comme un dictateur. » Ce n'est pas une surprise : il est un dictateur massacreur pratiquement depuis qu'il est élu, en 89. C'est déjà lui qui avait mis à feu le reste de la Yougoslavie, massacré en Bosnie, massacré des Croates, et provoqué en Bosnie un début de génocide que seule la force a arrêté.

Au Kosovo, il faut savoir que cette petite province avait une certaine autonomie sous Tito. À peine élu, Milosevic a supprimé l'autonomie relative du Kosovo, et établi la poigne des Serbes dessus. Pourquoi ? Il se trouve que la conscience nationale serbe est née au XIVe siècle dans une grande bataille perdue, mais qui est identitaire. La Nation serbe a pris conscience d'elle-même dans une défaite devant les Ottomans. Cela se passait au Kosovo. Donc, les Serbes vivent le Kosovo comme le lieu – un peu comme la cathédrale de Saint-Denis pour nous – de baptême de leur identité nationale. L'ennui, c'est que, dans cette province, il y a à peine 10 % de Serbes et 90 % de Kosovars qui sont des Albanais, qui sont des musulmans et qui parlent une autre langue.

Il y a cette idée serbe de maintenir leur présence, au nom de l'histoire, alors qu'ils n'ont même pas le peuplement majoritaire, et d'interdire l'enseignement de la langue albanaise pour les Kosovars – ils les tuent, ils brûlent les villages. Devant cette situation, tout a été essayé. J'ai salué, à l'époque, la qualité de l'initiative diplomatique franco-britannique. L'Union européenne n'est pas dans le coup dans ses organes et dans ses modes de délibération. Il s'agit de diplomaties nationales, mais les principales sont européennes. J'ai trouvé qu'on amorçait un processus qui était important, et qu'on l'amorçait plutôt vite. Sur la Bosnie, on avait attendu trois ans, souvenez-vous !

Devant le refus absolu de Milosevic d'entendre parler de quoi que ce soit, il n'y avait plus d'espace. Alors, aujourd'hui, vous avez raison : cela ne résout pas tout. Mais on oublie un peu trop que l'enjeu, c'est de savoir si ces frappes militaires seront efficaces pour démolir largement l'appareil militaire de Milosevic. »

Q - On a quelques référents, par exemple la guerre du Golfe : on a bien vu que les bombardements n'avaient rien résolu et que c'est l'intervention des troupes au sol qui ont permis de provoquer la débâcle des troupes de S. Hussein. Qui enverra des troupes au sol ?

— « Là, il n'est pas question d'envoyer des troupes au sol. Et l'espoir – je ne sais pas s'il sera réalisé – c'est de paralyser suffisamment l'outil militaire de Milosevic pour l'empêcher de continuer à envoyer camions, voitures, tanks, forces armées et forces de police au Kosovo... »

Q - C'est un joueur de poker, Milosevic. Il sait très bien que c'est une décision politique très grave que les Occidentaux prendraient. Il va jouer là-dessus !

— « Naturellement ! Mais tout joueur de poker a besoin d'avoir de cartes en main. Dans le cas de la force, ses cartes sont des éléments de force. Si l'on arrive à démolir ses instruments de commandement et les principales de ses divisions, il sera tout de même largement entravé, et cela devrait soulager la pression qui s'exerce au Kosovo. »

Q - On commence à voir des signes de propagation. On voit ce qui se passe en Macédoine contre l'ambassade américaine, l'expulsion des journalistes occidentaux, le fait qu'on assiste à des mouvements d'opinion, notamment en Russie contre les Américains... Comment tout cela peut-il évoluer ?

— « J'espère que les frappes seront suffisamment efficaces pour que Milosevic se rende compte qu'il doit cesser. Sinon le risque d'extension serait présent, mais il serait pire sans cela ! Posons-nous le problème inverse ! On ne bouge pas ; la communauté internationale, une fois de plus, affiche son impuissance et sa lâcheté ; Milosevic continue à tuer tranquille... »

Q - D'ailleurs, il continue de le faire au Kosovo, malgré les bombardements !

— « Bien sûr, cela commence à peine ! Il faudra probablement beaucoup d'autres frappes pour arriver à démolir les principales de ses divisions et l'essentiel de ses véhicules militaires. Naturellement, il faut du temps.

Mais j'attire votre attention sur ce qui se passerait si la population musulmane de l'ancienne Yougoslavie était massacrée partout. Il y a de quoi, en effet, mettre le feu à la Macédoine, à l'Albanie ; et il y a de quoi ouvrir un conflit majeur entre tout ce qui est de référence culture orthodoxe et slave, et tout ce qui est de référence musulmane. Or, cinq des républiques de l'ancienne Union soviétique sont musulmanes et relativement turcophones. Elles ont une relation culturelle et ethnique avec les Albanais et le Kosovo : il y a de quoi mettre le feu à toute la région. C'est encore pire, rendez-vous compte !

Je ne dis pas du tout qu'on a fini le travail. Je ne sais pas quelle est la qualité des renseignements qui ont fourni la documentation sur les cibles sur lesquelles on est en train de frapper. J'espère que ce travail a été bien fait. Mais je sais que la solution est quand même moins mauvaise que celle qui consisterait à laisser faire. Souvenez-vous de ce qu'a été la Bosnie et du soulagement général quand, enfin, après beaucoup de massacres et beaucoup de drames, on a obtenu que s'arrêtent les combats. C'est à cela qu'il faut arriver aussi. »

Q - Et la question du temps, M. Rocard ? Je faisais référence tout à l'heure, à S. Hussein. Je me demande si les deux hommes, Milosevic et S. Hussein, n'ont pas des points communs ? Elle n'est pas résolue, la question irakienne. Les Américains continuent aussi à bombarder en Irak et, semble-t-il, sans obtenir beaucoup de résultats objectifs, positifs...

— « Il faut réfléchir plus spécifiquement. La guerre du Golfe avait un but, qui n'était pas d'abattre S. Hussein, mais qui était de libérer le Koweït. C'est sur le fait que les troupes irakiennes dégagent du Koweït que s'était fait l'accord de la communauté internationale, et sur la base d'une résolution du Conseil de sécurité, un accord pour employer la force. Ce fut fait, et victorieusement fait. Il est vrai que les États-Unis ne sont pas allés jusqu'à Bagdad pour démolir S. Hussein. Ils n'en avaient pas le mandat. Et justement, le droit international, comme il est un peu incertain ici ou là, il est très important de ne pas le déborder. Il est très important de le respecter. C'est ce qui fut fait.

Après ça, on s'est aperçu que S. Hussein continuait son envie de massacre, chez lui, sur ses populations kurdes au nord et chiites au sud. Car lui-même n'est ni l'un, ni l'autre. Et, à ce moment-là, on a mis en place cette politique de préservation, d'interdiction à l'armée irakienne de faire des bombardements aériens, en ouvrant des couloirs aériens dans lesquels on patrouille et on frappe. Cela ne suffit pas, mais je vous trouve bien guerrier dans ce commentaire puisque, au fond, vous demandez qu'on envoie partout des troupes terrestres. »

Q - Non. C'est pas du tout ce que je demande. C'est que je me rends bien compte, comme beaucoup, que les bombardements ne suffisent pas à résoudre des crises
 de cette nature.

— « Le monde ne s'est pas encore doté d'une police internationale. Vous savez, on connaît l'histoire humaine sur à peu près six mille ans et, dans les six mille ans, il y a dix mille guerres. On s'est entre-tués beaucoup dans toute l'histoire de l'humanité. Ça fait à peine 50 ans, depuis la dernière guerre mondiale, et probablement parce qu'elle fut trop affreuse, qu'on essaye de se doter d'instruments juridiques d'abord, puis militaires, au service de la communauté internationale, pour essayer d'empêcher ou de limiter la casse.

Il y a des cas réussis : la Namibie, c'est l'ONU qui a mis fin à une longue guerre civile de 15 ou 20 ans, et mis en place une nation qui marche bien, qui tourne bien aujourd'hui. Il y a des cas incertains : l'ONU a aidé à la sortie de l'apartheid, au mois par l'embargo, la pression internationale. Là, nous sommes dans les balbutiements d'une force internationale qui n'est pas permanente, et qui n'agit pas sous le seul contrôle du Conseil de sécurité. Mais c'est vrai qu'elle agit dans le cadre de deux résolutions que je vous citais tout à l'heure.

Il faut espérer que ça réussisse, mais c'est vrai que toutes les questions politiques que vous posez, leurs réponses ne s'éclairent qu'à la lumière de l'efficacité des frappes, qui est le facteur qui nous manque. Mais j'espère que ça marchera. Parce qu'avec un citoyen de cet ordre, il n'y a vraiment plus autre chose à faire. L'affichage de l'impuissance, de la lâcheté, de l'absence de courage de la communauté internationale, cela aurait été encore beaucoup plus terrifiant. Et ça mettait le feu à toute la région. »


Le Journal du Dimanche, 28 mars 1999

Pascale Amaudric : Adhérez-vous totalement à l'engagement de l'OTAN ? Dans la guerre du Golfe, vous n'étiez pas à cent pour cent d'accord !

Michel Rocard : Si, je l'étais. Là, disons que j'adhère à la décision mais, naturellement, je suis inquiet de la suite, incertain. Il est clair que la protection du peuple kosovar suppose l'envoi de troupes au sol, mais ni l'ONU, ni l'OTAN n'en ont les moyens. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, que ce soit souhaitable.

Pascale Amaudric : Quel est, selon vous, le scénario le plus probable ?

Michel Rocard : La poursuite des frappes aériennes encore huit à dix jours, qui affaibliront suffisamment les forces armées serbes. Quand les réservoirs d'essence seront détruits, l'essentiel des tanks et des camions, les aéroports, Milosevic aura du mal à continuer de massacrer les Kosovars et il pliera. D'autant que toutes les portes diplomatiques restent ouvertes, même la modification des accords de Rambouillet. Ce qui est sûr, c'est que les frappes ne s'arrêteront pas avant un signe de Milosevic. Elles s'intensifieront même à mesure des représailles serbes. Je ne pense pas que cela dure plusieurs semaines.

Pascale Amaudric : La coalition gouvernementale est-elle menacée par l'opposition de vos alliés communistes et MDC ?

Michel Rocard : Non. L'idée selon laquelle une coalition gouvernementale doit être homogène est profondément stupide. Le gouvernement n'est pas la Grande muette. La liberté d'opinion est l'honneur des démocraties. Robert Hue n'est pas ministre. Tant que les désaccords ne ravagent pas l'intérieur du gouvernement, il n'y a pas de conséquence. Ne faites pas peser sur le gouvernement une pression supérieure à celle que la réalité socio-culturelle du pays lui permet d'endiguer ! N'appelez pas crise le fait que la France soit diverse, et la gauche quadruple depuis des décennies.

Pascale Amaudric : Jospin est quand même très habile !

Michel Rocard : C'est mieux que de l'habileté. Jospin n'est pas un cynique. Il déteste le mensonge, respecte l'opinion publique et sait lui parler.

Pascale Amaudric : Y aura-t-il une incidence sur les élections européennes ?

Michel Rocard : Non. Il n'y a pas de connexion. Il y aura des humeurs, mais rien de significatif.

Pascale Amaudric : Que pensez-vous des critiques selon lesquelles la France se serait une fois de plus « couchée » devant les Américains ?

Michel Rocard : Elles sont profondément injustes. Et d'autant moins pertinentes que tout le monde sait que c'est la diplomatie franco-britannique, Védrine et Cook, qui a initié le sommet de Rambouillet. Bien sûr, la logistique de l'OTAN est principalement américaine, mais ce n'est pas une découverte.

Pascale Amaudric : Est-il important que l'opération de l'OTAN ait une base juridique onusienne, qui d'ailleurs est contestée ?

Michel Rocard : Oui, très important. Le monde est à la recherche d'un droit international de plus en plus indiscutable. Il est totalement faux de dire que l'on a agi sans mandat de l'ONU. Ce sont les résolutions 1199 et 1203. Si on l'avait fait, oui, ce serait grave. Les pays développés se trouveraient délégitimés devant le reste du monde.

Pascale Amaudric : En Afrique, les services secrets réussissent à éliminer des chefs indésirables, pourquoi pas ailleurs ?

Michel Rocard : C'était peut-être vrai en Afrique, il y a vingt ans. Cela ne l'est plus. Sans commenter le cynisme de la question, je relèverai qu'un dictateur n'est pas un martien tombé du ciel par hasard. L'éliminer, c'est lui assurer une succession car on a moins affaire à un homme qu'à toute une culture de la violence. Si l'on veut développer des démocraties authentiques, il faut traiter les problèmes politiquement. Les pays développés, je le répète, ne peuvent violer leurs propres lois.

Pascale Amaudric : D'immenses progrès ont été réalisés. Nous sommes dans une mauvaise phase au Kosovo et en Afrique centrale, mais les arbres de la barbarie ne doivent pas cacher la forêt de la paix. En six mille ans, il y a eu dix mille guerres. Le XXe siècle fut celui de toutes les horreurs. Mais, depuis cinquante ans – devant l'histoire, ce n'est rien –, on commence à se soucier de rechercher la paix par la négociation plutôt que par la force. Même Netanyahou ne peut pas interrompre le processus de paix au Proche-Orient. Il ne peut que le ralentir. C'est un miracle que l'on soit sorti de la guerre sans guerre chaude ! La moitié de l'Afrique est aujourd'hui stabilisée. Toute l'Amérique du sud, il y a vingt ans, était sous dictature militaire. Il n'y en a plus une. Oui, le monde progresse vers la fin des dictateurs.


Le Parisien, 2 avril 1999

Le Parisien : L'Europe parle pour une fois d'une seule voix, et voilà qu'elle déclare la guerre...

Michel Rocard : On ne peut pas compromettre l'Union européenne dans cette affaire. Ce sont des diplomaties nationales qui sont engagées à travers les quatre pays du groupe de contact (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Italie). D'ailleurs, s'il avait fallu faire cette opération de punition du banditisme international à l'unanimité des quinze, on n'y serait jamais arrivé. Cela dit, il convient de ne pas oublier une chose : Milosevic, cet assassin à l'orgueil national serbe fou et monstrueux, n'a laissé le choix à personne.

Le Parisien : Vous approuvez donc cette intervention ?

Michel Rocard : Oui, je suis d'accord à 100 %. Et je souris quand j'entends certains s'interroger sur l'opportunité des frappes, ou prétendre qu'elles auraient aggravé la situation des Kosovars. Tout le monde, en fait, oublie de poser la vraie question : qu'est-ce qu'on dirait si on n'avait rien fait ? L'humanité contemporaine, dans son besoin de respecter les droits de l'homme et de voir disparaître le crime international, ne l'aurait pardonné à aucun gouvernement. Il était interdit de ne rien faire. Il était interdit de ne pas punir Milosevic.

Le Parisien : Et une éventuelle opération terrestre ?

Michel Rocard : Nous sommes en présence d'un plan de frappes sur le Kosovo qui n'est pas cohérent avec l'objectif. C'est un drame de savoir que ce que l'on fait est incomplet. Affaiblir les moyens militaires de Milosevic, c'est l'objet des frappes. Mais il est limpide qu'à ce premier objectif s'en rajoute un second : protéger les Kosovars. Il fallait donc, en complément, un dispositif au sol. Avec la supériorité aérienne de l'OTAN, ces troupes n'auraient pas été très exposées. Mais c'eût été une guerre terrestre. Il aurait alors fallu, au moins, 40 000 à 50 000 soldats. C'est un effort dont l'Europe seule n'est pas encore capable.

Le Parisien : Les Américains ne veulent pas « mourir pour le Kosovo »...

Michel Rocard : C'est vrai. Je ne suis pourtant pas de ceux qui pratiquent la « critique » permanente et facile vis-à-vis des Américains. Ils sont venus nous sauver deux fois, mais ils ne veulent plus voir, aujourd'hui, mourir leurs soldats. Le commandement de la police du monde est exercé par un pays qui veut « zéro mort » dans toutes ces opérations. Nous sommes sous le poids de cette contradiction effrayante. L'Europe n'a ni les moyens ni la volonté commune, encore moins l'homogénéité nécessaire face aux États-Unis. Pour le moment, les Américains acceptent donc que l'OTAN soit engagée, mais à la condition qu'il n'y ait pas de troupes au sol. Il faudrait un nouveau partage des responsabilités.

Le Parisien : La participation de la France met à mal la majorité plurielle de Lionel Jospin...

Michel Rocard : On est en démocratie. Un gouvernement n'a jamais été un régiment. Ce n'est pas la grande muette. Je préférerais que les communistes se taisent, car la symbolique a aussi son poids. Le Premier ministre sera donc conduit à dire à nos partenaires communistes : il faut choisir. On ne peut pas aboutir à une situation où l'opinion ne comprendrait plus rien.