Interviews de M. François Bayrou, président de l'UDF et de Force démocrate, à France-Inter et France Info le 14 juin 1999 RTL le 16 et "Paris-Match" le 17, sur le résultat des élections européennes et sur le rôle de l'UDF dans la recomposition de la droite.

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Circonstance : Résultat des élections européennes du 13 juin 1999

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France Inter – lundi 14 juin 1999

Bertrand Vannier : Succès de votre liste ; échec de l'Europe avec 53 % d'abstention ? Qu'est-ce que vous retenez comme chiffre principal ?

François Bayrou : Comprenez que, pour une seconde, je vous dise que ce que je retiens d'abord, c'est le succès de notre liste. C'était une démarche à laquelle personne ne croyait. C'était une démarche de vérité et sur le sujet le plus difficile, tant l'Europe est critiquée – souvent à tort – et on avait l'impression qu'il n'y avait personne pour défendre ce grand projet européen. Nous, nous avons voulu le faire en indiquant aussi qu'il fallait qu'il change sur un certain nombre de points, en tout cas qu'il fallait ouvrir une page nouvelle pour que l'Europe ne soit plus à ce point éloignée des citoyens, des gens. Ça, c'est la première chose. La deuxième chose, c'est une abstention. Convenons ensemble qu'on a cru un moment qu'elle serait plus importante encore. Et vous me permettrez, troisièmement, de dire que pour nous, c'est un très grand succès européen, puisque le PPE dont l'UDF est la branche française va être et de loin le principal parti du Parlement européen, avec des succès tout à fait remarquables remportés au travers de l'Europe. Je suis sûr que l'Europe y gagnera, doit y gagner.

Stéphane Paoli : « Le centre existe » : vous le dites ce matin. Est-ce qu'il y a cette reconstruction du paysage politique, et notamment dans l'opposition, telle qu'on se posait la question, vendredi dernier, ensemble ?

François Bayrou : Vendredi, à votre micro, j'avais dit : « tant qu'on ne comprendra pas deux choses : la première, c'est que l'opposition est faite de trois forces équilibrées, de trois sensibilités équilibrées – la sensibilité que Pasqua incarnait, nationale, et puis une sensibilité plus libérale de Sarkozy et Madelin, et puis la nôtre, une sensibilité sociale et européenne –, tant qu'on ne comprendra pas que ces trois forces sont équilibrées, qu'elles doivent être respectées à l'intérieur de leur camp, et que c'est par le développement de ces trois forces qu'on arrivera à l'emporter, on ne comprendra rien ». Permettez-moi de dire tout de même que l'extrême droite est descendue à son plus bas niveau historique, et pour beaucoup d'entre nous, c'est tout de même la fin d'une exception française qui était extrêmement lourde de conséquences. De la même manière, je pense que l'espace politique qui est le nôtre, doit être développé et s'il est développé, l'opposition aura un nouveau visage.

Stéphane Paoli : Vous disiez : « rééquilibrage au sein de l'opposition entre les trois familles qui la composent » ; mais déséquilibre en même temps, à votre détriment – l'opposition de droite – en faveur de la majorité plurielle ?

François Bayrou : C'est vrai, je crois, que la crise de la dioxine a fait gagner deux ou trois points aux Verts et on peut parfaitement le comprendre. Le PS est à 20. Ce n'est pas…

Stéphane Paoli : Il est à 22.

François Bayrou : C'est un bon score. Ce n'est pas un succès mirobolant non plus. Je pense que le paysage politique nouveau de la France se cherche. J'avais dit, vous vous en souvenez peut-être : « ce sont les dernières élections du XXe siècle et peut être les premières du XXIe ». Je crois qu'il y a quelque chose de cet ordre : une attente nouvelle que les Français ne savent pas encore exprimer. Ils n'ont pas trouvé les forces pour l'exprimer. Sur l'espace national, que Pasqua et Philippe de Villiers ont incarné dans cette élection, il n'y a pas encore de parti. Donc il n'y a pas encore d'organisation, il n'y a pas encore de structure. Le RPR, je n'ai pas besoin de vous dire qu'il est devant une interrogation. Nous, nous avons une organisation, une structure rassemblée, unifiée, un espace, une expression, un message. Je trouve que sur les convictions qui sont les nôtres, il y a de bons espoirs pour l'avenir.

Pierre Le Marc : Est-ce que l'UDF a pris définitivement son autonomie sur le plan de l'expression de l'opposition, au sein de l'opposition ?

François Bayrou : Oui.

Pierre Le Marc : Est-ce que l'UDF a pris son autonomie désormais en matière électorale, c'est-à-dire qu'elle aura un candidat à la présidentielle contre Jacques Chirac ?

François Bayrou : Écoutez, voulez-vous, s'il vous plaît, ne pas regarder les horizons si loin!

Pierre Le Marc : Vous savez très bien que tout le monde se pose la question, et qu'à l'UDF on se la pose aussi, et que sans doute, vous vous posez cette question en ayant déjà peut-être la réponse.

François Bayrou : Ces questions, on les posera en leur temps. J'ai toujours refusé de mélanger cette élection à une autre. On voit bien les choses comme elles sont : au scrutin proportionnel, il est normal que chacun exprime son identité. Pour ce qui est des scrutins majoritaires, alors là c'est tout à fait autre chose, tout le monde a besoin de tout le monde, et donc on a besoin de cette ambiance de respect mutuel qui n'existait pas dans l'opposition. Vous vous souvenez de ce climat d'oukase avec lequel on a vécu, et qui est pour beaucoup dans ce qui est arrivé ! Et puis aussi le sentiment que les électeurs rendent hommage au courage quand ils le rencontrent ; le sentiment qu'ils rendent hommage au fait qu'on traite le sujet, qu'on parle du sujet. Vous aurez peut-être observé que les listes qui ont fait un bon score – Pasqua, Cohn-Bendit et nous – ont un point commun : ce sont les trois listes qui ont effectivement parlé de l'Europe, chacune à sa manière, mais qui ont traité le sujet. Au contraire, ceux qui avaient à l'esprit qu'il fallait surtout pas parler du sujet, mais revenir au bon vieux clivage droite-gauche de la vie politique intérieure française, ont eu moins de succès qu'ils ne s'y attendaient.

Pierre Le Marc : Le résultat du PS n'a pas été si mauvais.

François Bayrou : Non, non.

Stéphane Paoli : Ces élections européennes étant terminées, maintenant, tout le monde s'interroge sur cette réorganisation de l'espace politique et évidemment, tout le monde se pose la question de la prochaine bataille présidentielle. Comment vous la posez-vous, vous-même ?

François Bayrou : Ah non, non… trop loin !

Stéphane Paoli : Vous savez bien que ça se prépare longtemps à l'avance, quand même !

François Bayrou : Ne mélangeons pas les choses. Tout cela est éloigné de nous, et pour moi, ce n'est pas, aujourd'hui, au coeur du sujet. Ce qui est au coeur du sujet, c'est une approche nouvelle de la politique et donc de l'opposition. La vie politique demande à se rénover, l'opposition aussi. Nous avons une perspective claire : trois sensibilités qui doivent se respecter, travailler ensemble. Vous aurez observé, au cours de cette élection : Pasqua et nous, nous n'avions pas les mêmes idées. Et pourtant, nous nous sommes respectés, nous avons dialogué ensemble, nous avons échangé. Tout cela est positif.

Stéphane Paoli : Comment allez-vous vous présenter devant les électeurs, demain, en tenant du scrutin majoritaire, si vous dites : « Pasqua et moi nous n'avions pas le même message, mais on y va ensemble », vous allez accroître cette confusion.

François Bayrou : Le scrutin majoritaire, ce sont des rassemblements. Vous aurez observé qu'à gauche…

Stéphane Paoli : Au risque d'accroître la confusion des messages ?

François Bayrou : … À gauche, je n'ai pas l'impression que les Verts, les communistes et les socialistes aient eu le même message sur l'Europe, et pourtant ils gouvernent ensemble. Non seulement ils se présentent ensemble, mais ils gouvernent ensemble. Donc, arrêtons d'avoir peur des différences.

Stéphane Paoli : Parce que c'est comme en littérature : le style, c'est l'homme. Maintenant que vous avez exprimé un point de vue qui est le vôtre et qui fait apparaître le centre comme une réalité politique, vous allez continuer ce discours-là, et vous pensez à quoi ?

François Bayrou : Absolument ! Je vais continuer ce discours, mais pas seulement ce discours, parce que ça n'est pas un discours, c'est une attitude et une affirmation. Et il est légitime et nécessaire que cette force politique, qui avait disparu de l'échiquier politique français prenne la place qui doit être la sienne et qu'elle fasse venir des projets qui, sans elle, ne viendraient pas. Parce que les différences de sensibilité, ce n'est pas seulement pour que chacun se trouve à sa place – comme on disait autrefois : « on ratisse large, le plus large possible » ; cette fois-ci, ça n'a pas été énorme –. Mais ce n'est pas seulement pour cela, c'est aussi parce que chaque sensibilité fait naître des projets, fait apparaître, venir au jour des éléments de la société française que les autres ne voient pas.

Un des éléments pour nous, par exemple, c'est la participation. C'est-à-dire l'idée que le pouvoir, ça ne vient pas seulement d'en haut, mais que les gens d'en bas – ceux qui ont l'expérience de la vie, ceux qui sont dans les entreprises, ceux qui sont artisans, ceux qui sont commerçants, ceux qui sont dans l'éducation nationale, les enseignants, les fonctionnaires – tous ceux-là dont personne ne parle jamais – on parle des statistiques et des chiffres ; on vous parle de taux de croissance et de taux de change, mais on ne parle jamais de l'expérience des gens comme elle est –, eh bien, cette sortie vers la participation, c'est un de nos apports ! Si l'on n'était pas là, personne ne défendrait cette idée. Et voilà pourquoi il est nécessaire et légitime que chacune sensibilité fasse émerger une demande sur la société française. Il y a une demande de Nation. Pourquoi est-ce qu'on la nierait ? C'est une demande d'identité. Nous, nous sommes persuadés qu'on peut la traiter dans le cadre européen. Mais pour l'instant, beaucoup de Français ont eu peur et ont eu le sentiment que l'Europe menaçait cette identité et ces racines. Nous, nous croyons au contraire qu'on peut les faire vivre de manière plus équilibrée.

Pierre Le Marc : Est-ce que vous pensez vraiment que la droite a un avantage en n'ayant plus de parti-pivot autour duquel s'organiser ? De plus le fait qu'elle n'ait plus non plus de leader incontesté est aussi un désavantage face à la gauche qui a, elle, un leader incontesté et un parti-pivot autour duquel la majorité plurielle s'agrège ? Est-ce que vous n'avez pas, là, marqué par cette élection, un nouveau désavantage ? Et n'avez-vous pas enfoncé un peu plus la droite dans son handicap ?

François Bayrou : Des partis-pivots, il y en aura un jour. Laissez les électeurs les découvrir…

Pierre Le Marc : Ça ne sera plus le RPR ?

François Bayrou : … Les découvrir et peut-être leur manifester leur confiance. Il faut que vous compreniez que beaucoup d'électeurs nous ont apporté leurs suffrages, beaucoup plus encore auraient pu le faire, mais ils n'avaient pas d'habitude de vote sur cet espace-là. Cela faisait douze ans qu'on n'avait pas présenté – ou onze ans –, qu'on n'avait pas présenté une proposition politique forte à cet endroit de l'échiquier politique français, sur cette sensibilité-là. Je suis persuadé qu'ils ont besoin de retrouver un paysage politique devant eux, et puis de faire confiance à ceux qui s'y expriment. Et lorsqu'ils l'auront fait, alors les choses auront profondément changé et on verra peut-être apparaître d'autres partis politiques.

Bertrand Vannier : Je repose la question de Pierre Le Marc : vous souhaitez que l'UDF soit le parti-pivot ? Cela ne veut pas dire hégémonique, mais le parti-pivot autour duquel s'organise l'opposition de droite aujourd'hui ?

François Bayrou : Je suis persuadé que c'est par le centre-droit et le centre qu'on gagnera les élections demain.

Stéphane Paoli : Il paraît qu'on gagne toujours la présidentielle au centre ?

François Bayrou : Pas seulement la présidentielle. Toutes les élections se gagnent là. D'ailleurs je ne suis pas le seul à le dire. M. Jospin a écrit dans son livre des choses tout à fait éclairantes sur ce sujet. Il a publié un livre au début des années 90 où il dit exactement cela. On a besoin pour l'emporter d'un espace central fort. On a besoin d'un parti qui n'ait pas peur de lui-même, qui regarde les choses sans avoir de crainte et qui, au contraire, veuille faire apparaitre une proposition politique nouvelle.

Stéphane Paoli : Voyez, vous y pensez !

François Bayrou : C'est un chemin politique nouveau qu'on a absolument besoin d'affirmer pour que l'opposition ne soit plus ce qu'elle a été jusqu'à ce jour, et que les électeurs ont sanctionnée hier.

Pierre Le Marc : Quelles conséquences pour Jacques Chirac, cette élection ?

François Bayrou : J'ai pris grand soin, depuis le début, de laisser le président de la République en dehors de tout cela. Certains de ses amis n'ont pas eu la même prudence, et on voit bien que cette imprudence, eh bien, fatalement, voilà…

Bertrand Vannier : Il sort affaibli de cette élection ?

François Bayrou : Non, je ne dirais pas affaibli. Il a une mission à la tête de l'État et je ne confonds pas la mission à la tête de l'État avec les appareils politiques. La Ve République l'interdit.

Bertrand Vannier : Le PPE, les démocrates-chrétiens, le centre-droit sera majoritaire au Parlement de Strasbourg.

François Bayrou : C'est-à-dire l'UDF en France.

Bertrand Vannier : L'UDF en France sera majoritaire au Parlement de Strasbourg. Est-ce qu'il n'y a pas une sorte de regret de votre part qu'il n'y ait pas assez de politique au Parlement de Strasbourg, que tout fonctionne par une forme de consensus quelque part un peu mou, qu'il n'y ait pas de véritable bataille afin que vous puissiez imprimer, à travers le Parlement de Strasbourg, une vision politique qui est la vôtre sur le plan français ?

François Bayrou : Je sais, j'ai entendu dire cela, par Nicolas Sarkozy en particulier, que certains, à l'Europe, ne rêvent que plaies et bosses. Ils se trompent. L'Europe est l'union des pays qui n'ont pas des gouvernements de la même couleur. Il y a des gouvernements de gauche, il y a des gouvernements de droite et des gouvernements du centre, et cela tourne. Il y a deux ans, c'était majoritairement du centre-droit, aujourd'hui, c'est majoritairement de gauche – on voit d'ailleurs que la gauche a perdu les élections européennes, ce qui laisse présager d'autres mouvements –. Eh bien, moi je n'ai pas envie que l'Europe soit l'enjeu d'intérêts partisans de ce clivage bête de droite contre gauche. Et donc, il se joue en Europe des choses tellement importantes que l'Europe a besoin de rassembler des sensibilités différentes. C'est la vocation du PPE depuis longtemps. Nous l'avons créé. Vous savez que nous sommes le mouvement fondateur du PPE. Aujourd'hui, nous avons la grande joie de le voir remporter les élections européennes. Je suis persuadé que ce n'est pas pour faire des clivages anciens. C'est pour rassembler autour de l'idée européenne.


France Info – Lundi 14 juin 1999

France Info : Nicolas Sarkozy vient de démissionner de la présidence du RPR. La crise s'approfondit à droite ?

François Bayrou : D'abord je trouve que Nicolas Sarkozy, après la période agitée qui vient d'être vécue, trouve sa place dans le dispositif de l'opposition. Et puis, alors est-ce que c'est une crise ? Oui, le RPR est face à un certain nombre de questions. Je souhaite que, comme l'UDF l'a fait en son temps, il trouve ses réponses et que sa rénovation s'accomplisse.

France Info : Ça sera un véritable aggiornamento presque ?

François Bayrou : C'est indispensable ! Je me suis échiné à dire depuis des mois, notamment j'ai dit un jour : « un champ de ruines ». On sentait bien qu'il y avait dans l'opposition une espèce de décomposition qui s'était faite et qui ne tenait pas tant, comme on le racontait aux organisations, aux hommes, aux modes d'organisation, qui tenait au fait que les idées n'avaient plus la place qui devait être la leur. On ne se regroupait plus autour des idées, et surtout cela était devenu des jeux d'appareil. Et moi, ces jeux d'appareil, je ne les supportais pas. Je l'ai dit, en choisissant de dire la vérité tout simplement. Parce que c'était délétère. Désormais c'est de vérité et d'idées dont nous avons besoin pour reconstruire tout ça. Et quand on le fait les Français répondent. Le score de la liste UDF montre que les Français répondent quand on leur propose un véritable chemin.

France Info : Mais tout de même, le RPR vient de consommer en deux ans et demi trois présidents. Qui sera le prochain et pour combien de temps ?

François Bayrou : Ça, les journalistes, c'est vous. Donc c'est vous qui allez me donner la réponse.

France Info : Mais ce sont vos principaux partenaires. Que pensez-vous quand même de ce partenaire si mal en point ?

François Bayrou : Je pense que la politique française a besoin d'une ère nouvelle. Je pense que cette ère nouvelle, elle se cherche. On ne sait pas encore exactement le visage qu'elle aura. Chez nous, en passant par des crises profondes, l'UDF a trouvé cet espace politique nouveau et, je crois, cette manière nouvelle de s'exprimer. Je vous dirais pas que cela a été facile. Vous vous souvenez des soubresauts et des crispations. Chez nous aussi, on a connu des années et des années de cette crise lente, mais si profonde qu'on a l'impression qu'on n'en sortira jamais.

France Info : Mais dans ce paysage ravagé, comment votre petite maison, qui est sur la carte maintenant…

François Bayrou : D'abord ce n'est pas « une petite maison », excusez-moi de vous le dire. Elle est aussi importante que les autres. L'opposition est désormais en trois pôles. Et c'est probablement l'espace politique clé et celui qui a le plus de marge de croissance. Parce que, une des raisons pour lesquelles pendant longtemps les Français n'ont pas songé à mettre leur confiance à l'UDF, c'est parce qu'ils ne pensaient pas que c'était crédible. Ils n'entendaient parler que de « crise », « d'explosion », de « nébuleuse ». Enfin vous vous souvenez de tous les mots que vous employiez. Et ça fait combien ? Douze ans qu'on ne leur avait pas donné le choix de voter pour cette famille politique-là. Et quand on leur donne, ils sont là et ça atteint pour ainsi dire 10 %. Ça veut donc dire qu'il y a une réserve très importante. Et cette réserve, elle est bienvenue pour l'opposition entière.

France Info : Vous dites « il y a trois pôles ». Vous incluez le mouvement dont Charles Pasqua vient, ce soir, de confirmer qu'il existera en tant que Rassemblement pour la France. C'est une bonne nouvelle donc pour vous qu'il confirme cette intention ?

François Bayrou : J'ai toujours pensé qu'il y avait un pôle national. Le RPR est en recherche de son identité, un pôle national, et un pôle européen et social. On a besoin de ces sensibilités-là. On a besoin qu'elles s'entendent et qu'elles travaillent ensemble et qu'elles existent chacun fortement, car sinon les voix s'évadent. Permettez-moi de dire que le fait que l'extrême droite ait fait le score le plus bas depuis très longtemps, c'est aussi le fait qu'un mouvement national s'exprimait. De la même manière, si chacun occupe son espace, si chacun défend son projet et son idée, son approche particulière des choses, alors on aura une opposition en bonne santé.

France Info : On a cru comprendre qu'il y avait en fait quatre pôles dans l'opposition parlementaire : le RPR, les nationaux, les européens, et les libéraux d'Alain Madelin. Il n'y a pas un pôle libéral dans l'opposition ?

François Bayrou : Non, mais ils ont fait le choix de se rapprocher du RPR, de Nicolas Sarkozy. C'est un choix qui leur appartient.

France Info : De s'y fondre, de s'y dissoudre ? C'est ce que vous suggérez ?

François Bayrou : Non, j'imagine qu'ils vont faire, qu'ils vont aller… Enfin je n'en sais rien. C'est à eux de répondre.

France Info : On entend dire qu'il faut réaliser une nouvelle union de l'opposition, réunir des états-généraux, faire vivre un groupe commun à l'Assemblée. Tout cela vous exalte ?

François Bayrou : Il ne faut pas de manoeuvre, de trucage. Il ne faut pas raconter que ça va bien quand ça va mal. Il ne faut pas faire semblant de s'asseoir autour d'une table quand on n'a pas d'accord profond. En revanche, il faut avoir des discussions, des réflexions communes pour faire avancer les choses. Mais ce que je dis, ça n'est pas neuf. C'est le thème que j'ai développé tout au long de cette campagne électorale. Et on voit aujourd'hui que ce thème est vérifié par les faits.

France Info : Mais des états-généraux pour vous, ce serait une manoeuvre ?

François Bayrou : Attendez, chacun fait les états-généraux qu'il veut. Nous, nous sommes en bonne santé. Nous avons un projet, et notre travail et nos forces vont être concentrés sur le projet, la préparation de l'avenir, le soutien des équipes nouvelles que nous mettons en place sur le terrain. Nous, nous n'en sommes plus à l'hésitation. Nous en sommes à l'action. Beaucoup de forces politiques dans l'opposition en sont à s'interroger. Nous nous n'en sommes plus là. Nous en sommes à travailler, à faire avancer les choses.

France Info : La droite en trois pôles et à 30 % a-t-elle une stratégie présidentielle pour les combats à venir ?

François Bayrou : Ne mélangeons pas les choses. Les élections présidentielles, c'est en 2002. En 2002, aucun d'entre nous ne sait quel sera le paysage politique français. Et l'élection présidentielle, c'est une affaire de confiance entre un homme et un peuple. Des hommes qui proposent un contrat à un peuple et c'est le peuple qui choisit. Ici, nous parlons de l'opposition. Elle était en panne. Elle était dans la dégradation qui ne dit pas son nom, dans la dégradation souterraine. Ses fondations étaient de plus en plus fragiles depuis des années et des années ! Elle est désormais devant sa vérité. L'UDF a réussi à reconstituer un courant politique majeur. Je crois qu'il va jouer un rôle très important. J'espère que les autres en feront autant.

France Info : Il n'est pas interdit que ce « courant politique majeur » soit porté par un homme lors de l'élection présidentielle quand même ?

François Bayrou : Mais ne mélangeons pas les sujets. Si vous voulez m'entraînez sur ce sujet, je ne dirais pas…

France Info : Allez-vous démissionner de l'Assemblée nationale ?

François Bayrou : Lorsque ma décision sera prise, c'est plutôt mon mandat national que j'abandonnerai.

France Info : Mais elle n'est pas encore prise, car là vous le laissez entendre de façon quasi…

François Bayrou : Nous, je l'ai dit et je le répète, mais j'ai… Voilà… On a quelques semaines pour faire le choix.

France Info : À Strasbourg, on annonce un nouveau président du Parlement européen issu de votre grand groupe européen. Vous serez candidat ?

François Bayrou : Non, je ne serai pas candidat.

France Info : Mais quelqu'un sur votre liste pourrait le devenir ?

François Bayrou : Je ne serai pas candidat parce qu'on ne peut pas tout faire à la fois ; que je connais bien les fonctions de président du Parlement européen pour avoir été, quand j'étais jeune conseiller du président du Parlement européen. Je sais exactement ce que cela implique comme obligations. Moi, je me consacrerai à mon mandat local et à ma responsabilité nationale et européenne. Je ne serai pas candidat. En revanche, si je peux aider à l'élection de quelqu'un qui était sur ma liste…

France Info : Par exemple : Nicole Fontaine…

François Bayrou : Par exemple, Nicole Fontaine, je le ferais avec joie, car si on pouvait faire une femme à la tête du Parlement européen, ça serait très bien.

France Info : Ça serait la seconde après Simone Veil.

François Bayrou : Oui.

France Info : Issue de la même famille politique.

François Bayrou : Voilà. Nous sommes loin de l'échéance. Simplement, si je peux y aider, je le ferais avec joie.


RTL – mercredi 16 juin 1999

RTL : Dimanche soir, vous avez annoncé l'arrivée de la nouvelle UDF : qu'allez-vous en faire ?

François Bayrou : « La nouvelle UDF » est arrivée depuis six mois… Nous l'avons faite et elle existe. Elle est le seul pôle de stabilité de l'opposition aujourd'hui et aussi, probablement, le seul pôle d'ouverture et d'expansion de cette opposition. Ça fait un très gros travail pour l'avenir.

RTL : Vous avez énoncé : « conviction, courage et vérité ». Quel contenu allez-vous donner à ces termes pour éviter qu'ils ne demeurent que des mots ?

François Bayrou : Conviction : je crois qu'on a vu pendant la campagne européenne que nous avions une vision de l'Europe. Et probablement une partie de la percée que nous avons faite, c'est parce que nous avons été une des seules listes à parler vraiment de l'Europe. Il faut maintenant que nous ayons la même clarté sur l'avenir de la France : la politique intérieure, les problèmes qui se posent à la France. Et il est bien que chacun des courants de l'opposition apporte sa pierre. Pour nous donc, la priorité, c'est le projet. Nous allons essayer de dire, aussi clairement que nous l'avons dit pour l'Europe, quel est notre projet pour la France.

RTL : Et « courage » ?

François Bayrou : On va, exactement comme on l'a fait pendant la campagne européenne, continuer à dire la vérité.

RTL : Continuer à recevoir les obus du RPR, c'est du courage ?

François Bayrou : Il faut prendre ça de manière extrêmement calme. Il n'y a pas de raison, parce qu'on est un courant différent, qu'on soit affrontés, les uns avec les autres. En campagne électorale, il y a toujours des petits moments de crispation, mais il faut qu'on sorte de cela pour arriver à cette opposition plurielle dont on a besoin, dans laquelle des courants différents sont capables de discuter ensemble pour avancer.

RTL : Vous avez fait 0,8 % de plus que Simone Veil en 89. À l'époque, on avait dit que c'était un score catastrophique. En quoi est-ce un succès cette fois-ci ?

François Bayrou : Vous savez bien. Ça faisait douze ans que l'UDF n'avait pas proposé un choix national aux Français. Donc les habitudes de vote se perdent. C'était en plus sur le sujet le plus difficile de tous, l'Europe, dont vous savez bien qu'il est impopulaire auprès de beaucoup de Français, comme on l'a vu. Et puis défendre l'Europe dans cette élection, vous avouerez que c'était moins facile que attaquer l'Europe. Ça, beaucoup de listes le faisaient et le faisaient d'ailleurs aisément parce qu'on pouvait surfer sur un certain nombre de réticences qui n'étaient pas toujours prometteuses pour l'avenir. Nous, nous avons choisi de défendre l'Europe, de défendre notre identité alors qu'elle n'avait pas été défendue depuis longtemps. Et ça a fait une percée. Donc c'est succès même si c'est pas…

RTL : Alors, évidemment, vos partenaires continuent à vous reprocher d'avoir contribué à la défaite globale de la droite. Rétrospectivement, vous ne regrettez pas l'épisode du « mensonge » sur France 2, l'autre soir, avec Nicolas Sarkozy ?

François Bayrou : J'ai dit la vérité et tous les Français le savent. Vous croyez qu'il y a un seul Français qui ignore ce qu'il en est de la distance entre les promesses électorales et les réalisations lorsqu'on est au pouvoir ? Moi, je l'ai seulement dit et je continuerai à dire la vérité. On a un immense besoin de vérité en politique et ça paye, la preuve ! On a maintenant besoin de crédibiliser cette démarche politique nouvelle, de lui donner des perspectives de long terme, de faire qu'elle travaille et qu'elle propose un projet.

RTL : La vérité, c'est bien que la droite est battue au global, dans ces élections ? La gauche est devant…

François Bayrou : Oui, enfin. La droite fait 35,5 et la gauche fait 38. On ne va pas non plus écrire des volumes sur ce sujet.

RTL : C'est moins !

François Bayrou : C'est un peu moins. La gauche n'est pas brillante non plus pour un parti au pouvoir totalement hégémonique, à 22… C'est un bon score, ce n'est pas un score mirobolant. Je vous signale que la CDU, en Allemagne, a fait 48. Bon. Donc entre 22 et 48, il y a des différences. En Espagne, le parti au pouvoir a fait un score très supérieur. La droite n'a pas été brillante, je crois que c'est de sa faute.

RTL : Justement, vous continuez à échanger des amabilités avec Charles Pasqua, avec lequel vous êtes en totale opposition sur la construction européenne. Vous pouvez imaginer, comme ça, maintenant, vous entendre avec lui sur d'autres sujets alors que sur un sujet aussi fondamental vous êtes en opposition ? Ça ne fait pas politicien ?

François Bayrou : Dans votre famille, à vous, vous avez, j'imagine, des gens de votre famille avec qui vous n'êtes pas tout à fait d'accord sur un certain nombre de sujets. Vous en parlez, quelquefois même vous en parlez de manière vive. Ça ne vous empêche pas de vous estimer et de vous respecter. Eh bien, avec Charles Pasqua, nous nous estimons et nous respectons, même si nous n'avons pas les mêmes idées sur un sujet. Parce que sur d'autres…

RTL : Mais ce n'est pas le sujet qui fédère tout le reste ?

François Bayrou : Attendez, car c'est très important. Mais sur d'autres, par exemple, sur le social : je suis sûr que nous avons des idées communes ; sur une certaine idée du besoin d'identité pour l'avenir, nous avons des idées communes. Arrêtons d'être simplistes. Il y a à gauche, comme vous le savez, sur l'Europe, c'est le moins qu'on en puisse dire, des idées extrêmement différentes. Elles se sont exprimées au cours de cette campagne. Ça ne les empêche pas de gouverner ensemble. On a droit à avoir des sensibilités différentes et puis ensuite à se respecter.

RTL : Alors la gauche, elle est plurielle effectivement mais elle a un parti qui est fédérateur, qui est le parti socialiste, autour duquel les autres se rassemblent. À droite, il n'y en a plus…

François Bayrou : Eh bien, on verra pour l'avenir qui est fédérateur.

RTL : Vous avez l'objectif de l'être ?

François Bayrou : Pour l'instant, il y a un équilibre et on verra qui est fédérateur et si nous le sommes, ça sera très bien pour la France.

RTL : M. Balladur a proposé, hier, la création d'un groupe unique des députés à l'Assemblée nationale ?

François Bayrou : Je ne pense pas que ce soit dans le mécano de notre organisation que se trouve aujourd'hui la réponse. Je crois que la réponse c'est : quelles sont vos idées ? Est-ce que vous êtes capables de nous dire ce que vous voulez pour l'avenir ? Et si vous êtes capables de nous le dire, quelles sont les relations ou les convergences entre vos idées ? Je ne crois pas que, aujourd'hui, les Français soient angoissés parce qu'il y a un groupe UDF et un groupe RPR à l'Assemblée nationale. Je suis persuadé que ce n'est pas le sujet de leur inquiétude. Au contraire, ils trouvent absolument normal qu'il y ait un groupe UDF, un groupe RPR à l'Assemblée nationale comme il y a, à gauche, un groupe PS et un groupe PC. Et ils ne se disent pas : la gauche irait beaucoup mieux si tous les députés de gauche étaient dans le même groupe.

RTL : Un de vos plus chauds supporters, Raymond Barre, a dit : « Mais la droite est en décomposition. Il faut attendre la fin de sa décomposition. » On y est là ?

François Bayrou : Il a dit ça depuis longtemps.

RTL : Oui, oui mais il le répète. On y est là ?

François Bayrou : J'avais moi-même employé, je crois, l'expression « champ de ruines ». On sentait bien que quelque chose était brisé ; on sent depuis des années, en tout cas des mois, que quelque chose était brisé dans l'esprit.

RTL : Et l'espérance peut naître du « champ de ruines » ?

François Bayrou : L'espérance, elle naît quand on reconstruit. C'est le moment de reconstruire, je le sais, parce que nous, à l'UDF, nous l'avons fait. Et ça n'a pas été facile, vous savez bien par quelle crise nous sommes passés. Nous avons traversé des moments extrêmement difficiles où on a le sentiment que plus rien ne va. Et puis, pierre après pierre, on remet les choses en place et quand elles sont remises en place, à ce moment-là, on s'aperçoit que les maisons retrouvent leur santé, que les choses vont de nouveau bien, et qu'on vous entend de nouveau. Ce que nous avons traversé, d'autres vont le faire et je suis sûr qu'ils s'en sortiront.


Paris Match, 17 juin 1999

Q. : Promettez-vous à vos électeurs d'aller vraiment siéger au Parlement de Strasbourg ?

François Bayrou : Bien sûr. Quand on se présente à une élection, c'est évidemment pour aller siéger ensuite.

Q. : Votre vision pour l'Europe des cinq ans à venir ?

François Bayrou : L'Europe est la seule chance de la France si elle veut compter à l'extérieur et se rénover à l'intérieur. Pour que l'Europe soit forte, il faut qu'elle devienne un espace démocratique, et que ses citoyens y aient enfin leur place. C'est pourquoi je demande une Constitution qui leur donne les règles du jeu et un président élu à qui ils puissent demander des comptes.

Q. : Votre Europe fédérale risque surtout de tuer l'État-Nation France !

François Bayrou : C'est le contraire qui arrivera. La mission de l'Europe est de donner aux Nations l'accès à la puissance qu'elles ont perdue depuis longtemps. L'Europe, c'est un plus et pas un moins pour les Nations.

Q. : Ce n'est pas ce qu'en pensent Pasqua et Villiers…

François Bayrou : Je reconnais leur logique. Mais ils se trompent. Revenir en arrière, sortir de l'Europe, c'est se tromper de siècle.

Q. : La guerre du Kosovo va accélérer la naissance de l'Europe de la défense. Êtes-vous content ?

François Bayrou : C'est ce que je souhaite depuis longtemps. Encore faudra-t-il régler la question de savoir qui la commande et aussi celle de la légitimité du pouvoir européen.

Q. : Justement, ce président que vous appelez de vos voeux, quand sera-t-il nommé ? Avant cinq ans, dans dix ans ou encore plus tard ?

François Bayrou : Il y a déjà un président de la Commission européenne, mais personne ne sait qu'il existe. Les citoyens ne sont en rien associés à sa nomination. M. Prodi est très bien, mais qui connaît son projet ?

Q. : Comment sera désigné le futur président ?

François Bayrou : Il faut procéder en deux étapes. 1. Dans les cinq ans qui viennent, organiser son élection au niveau des parlementaires européens et nationaux. Le président sera donc élu par ce collège de grands électeurs. 2. Dans les dix ans, il devra être élu au suffrage universel dans tous les pays de l'Union européenne.

Q. : En attendant, on ne parle que de l'Europe des « poulets » en crise. Ce n'est pas encourageant…

François Bayrou : On a oublié qu'élever des poulets en quarante jours était insensé quand on sait que la nature les a programmés pour atteindre cette taille en trois mois. C'est pourquoi je m'oppose à une société commandée uniquement par le profit. Voilà ce qui arrive s'il n'y a pas d'Europe : chaque pays fait ce qu'il veut et la défaillance de l'un coûte cher à tous ses voisins.

Q. : Au lendemain du 13 juin, que devra faire l'opposition divisée en trois camps ?

François Bayrou : Après le 13 juin, rien ne sera plus comme avant dans l'opposition. Elle devra trouver un nouvel équilibre entre trois courants : le courant national avec Pasqua et Villiers, le courant conservateur-libéral avec Sarkozy et Madelin et, enfin, le courant réformateur européen et social que nous représentons. Ces trois familles naturelles de l'opposition devront nécessairement s'entendre et s'organiser. Chacun devra jouer son rôle, occuper un créneau, mais aussi être respectueux de l'autre.

Q. : Le RPR risque d'exploser en deux morceaux. Cela vous préoccupe ?

François Bayrou : Je ne me réjouis jamais du malheur des autres.

Q. : Définissez le rôle que devra jouer l'UDF sur ce nouvel échiquier de l'opposition ?

François Bayrou : Quand on a un projet fort, on joue nécessairement un rôle de leader ayant vocation à rassembler les autres.

Q. : Certains vous voient déjà jouer les partis charnières ?

François Bayrou : Sûrement pas. Dans l'espace occupé par la droite modérée européenne et sociale, il y a 30 % des Français. Un jour, ils se retrouveront ensemble pour jouer dans l'avenir un rôle majeur.

Q. : Votre score pour dimanche ?

François Bayrou : Autour de 10 %. C'est un nouveau paysage politique.