Interview de M. Philippe Séguin, président du RPR, dans "Le Figaro" du 31 octobre 1997, sur le bilan de son action au RPR, depuis son élection à la tête du mouvement, la crise de l'opposition et ses priorités dans l'organisation du mouvement.

Texte intégral

Le Figaro : Cinq mois après sa défaite, on parle encore d’une crise de l’opposition. Partagez-vous ce jugement ?

Philippe Séguin : Il n’y a pas de crise de l’opposition. Quand une majorité devient opposition, cela ne va pas sans quelque amertume et quelques nécessités d’adaptation. Qui s’en étonnerait ? On serait quand même mal venu de reprocher à l’opposition de ne pas être redevenue la majorité cinq mois à peine après les élections ! D’autant que la Constitution interdit toute élection législative dans l’année qui suit une dissolution. En fait, c’est dès le lendemain de la formation du nouveau gouvernement qu’on a décrété que l’opposition était en crise. C’est devenu un cliché. Un cliché éculé, mais reposant. Il serait temps de constater que l’opposition fait son métier d’opposition, et qu’elle essaie de faire, dans ses diverses composantes, son agglomération.

Le Figaro : S’il n’y a pas crise de l’opposition, d’où vient que sa voix n’ait pas l’air d’accrocher l’opinion ?

Philippe Séguin : Il y a d’abord un délai de viduité, que chacun respecte, nécessaire en tout cas pour que l’opinion publique redevienne réceptive. D’autant qu’il y a aussi la loi de la démocratie ??? qu’on laisse au gouvernement le temps de faire ses preuves. Si l’opposition devait se remettre au travail immédiatement, il était non mois normal que sa montée en puissance soit progressive. Il lui faut maintenant présenter un nouveau projet, puisque celui dont elle était porteuse a été repoussé par les Français. Cela ne se fait pas sur un coin de table. Aux impatients de comprendre qu’il faut un peu de temps pour prendre la situation en compte et se donner les moyens de la maîtriser pour demain !

Le Figaro : La cohabitation est-elle un handicap pour la reconstruction du message de l’opposition ?

Philippe Séguin : Je dirais que, pour le moins, nous ne disposons pas de précédent nous permettant de trouver, spontanément, toutes les réponses aux questions éventuelles qui peuvent se poser.

Le Figaro : C’est la gauche qui avait fait les expériences…

Philippe Séguin : La gauche était embarquée dans une situation de cohabitation dont elle savait, dès l’origine, qu’elle était une transition de deux ans, se réglant par une élection présidentielle. Nous, nous ne savons pas, entre un an et cinq ans, ce qu’elle va durer. Nous devons donc nous préparer à toutes les hypothèses sans exception, en sachant seulement que la sortie de la cohabitation se fera par une élection législative et non par une élection présidentielle. Ce n’est pas la même chose.

Le Figaro : On prend prétexte ici et là, au RPR, de la difficulté de la cohabitation pour proposer une révision de la Constitution dans un sens présidentiel. Etes-vous d’accord ?

Philippe Séguin : Chez nous, il n’y a pas de sujet tabou. Beaucoup, chez nous, parlent des institutions. Cela étant, je ne pense pas que nous proposerons d’éventuelles modifications de la Constitution d’ici la fin du septennat, et, en tout cas aussi longtemps que nous serons dans l’opposition. Je ne crois pas que ce serait de bonne politique, d’autant que l’opinion publique pourrait croire que nous nous trompons de priorité.

Le Figaro : La proximité des élections régionales et cantonales n’invite-t-elle pas l’opposition à se hâter ?

Philippe Séguin : Ces élections auront lieu au mois de mars : nous serons là, et ceux qui croient pouvoir remporter une victoire facile se rendront compte que, les voix et les sièges, il faudra aller les chercher avec les dents !

Le Figaro : A qui s’oppose d’abord l’opposition. A la gauche ou au Front national ?

Philippe Séguin : Elle s’oppose à tous ceux qui ont une conception radicalement différente de la société en général, et de la France en particulier. Normalement, la bataille de l’opposition parlementaire se fait d’abord contre le gouvernement, mais il faut bien constater qu’il y a un élément de perturbation dans le jeu, un allié objectif de la gauche. Et qu’il nous faut persuader ses électeurs que la seule vraie fonction du Front national, c’est de faire gagner la gauche…

Le Figaro : L’opposition a-t-elle un chef ?

Philippe Séguin : Est-ce bien le problème ? Elle a une référence essentielle, c’est le Président de la République. Pour le reste, on n’en est pas encore aux élections législatives. Encore peut-on se demander si, même ce jour-là, la pluralité ne sera pas de mise. L’opposition aurait-elle le droit d’anticiper le choix du Président de la République ?

Le Figaro : Le RPR ayant été créé pour porter son fondateur à l’Elysée, que lui reste-t-il à faire, une fois la mission accomplie ?

Philippe Séguin : Le RPR, aussi singulier soit-il, est un temps particulier de l’aventure gaulliste, comme l’UDR, l’UNR, le RPF ont été d’autres temps de cette aventure. On peut effectivement se demander si on n’entre pas dans un autre temps, puisque nous avons atteint notre but. Quelle est notre vocation aujourd’hui ? C’est une question que nous devons nous poser. Voilà pourquoi, même si cela n’est pas toujours compris, nous avons entamé, à l’intérieur du Rassemblement, ce processus d’interrogation qui m’apparaissait absolument nécessaire, et qui doit nous permettre de répondre à trois questions : Servons-nous encore à quelque chose ? Quel projet portons-nous ? Comment nous organisons-nous ?

Le Figaro : Quel est votre rôle à la tête du RPR ?

Philippe Séguin : En tant que président du RPR, je suis une sorte d’accoucheur, de révélateur, de catalyseur. L’élection de Jacques Chirac a tout changé, en effet. Le Président du RPR n’a pas la même fonction, la même vocation, que celles du président fondateur : il n’est qu’un militant parmi les militants. Cela dit, ce que je crois discerner parmi eux, et ce que je porte moi-même, c’est la conviction de notre spécificité, celle d’avoir été modernes avant tous les autres, particulièrement dans notre approche de la chose publique. Donc qu’il faut continuer à exister. Je crois aussi à la singularité de notre démarche, qui consiste à prendre en charge toutes les catégories, tous les territoires, à la limite toutes les contradictions de la société française. D’où notre vocable, auquel nous tenons tant, de Rassemblement. C’est sans doute plus facile à vivre en période de majorité qu’en période d’opposition. Pour autant, si c’est bien là le choix que nous faisons, nous devons l’assumer.

Le Figaro : S’il fallait ramener les problèmes du RPR à un seul, lequel retiendrez-vous ?

Philippe Séguin : Notre problème, c’est que, pendant que nous nous préparions à la bataille présidentielle, de 1976 à 1995, la société française a profondément évolué. La France vit aujourd’hui dans une crise morale et une crise politique extraordinairement profondes, qui se traduisent par un divorce entre les Français et la chose publique, dans des proportions parfois vertigineuses, dont nous voyons les symptômes nauséabonds, la progression continue du Front national au cours des quinze dernières années ayant valeur d’instrument de mesure de cette dégradation. Je ne suis pas sûr que les socialistes en aient pris totalement la mesure qu’ils aient bien compris s’ils avaient gagné par dépit, et qu’ils auraient tort de s’épuiser sur une adhésion réelle de l’opinion qui n’est rien de plus qu’une sympathie attentive… et attentiste.

L’élection de Jacques Chirac et les thèmes qu’il a employée ont été les premiers éléments de réponse à cette crise, jusqu’à la rupture du fil, en 1987, puisque Jacques Chirac n’a plus eu les moyens de mettre en œuvre les principes sur lesquels il avait été élu. Donc, il faut tenter de renouer le fil, en cherchant à comprendre les raisons de forme et les raisons de fond de cette désinfection.

Le Figaro : Vous employez l’expression « modernes avant tous les autres ». Sur quels sujets peut-on mesurer la modernité du RPR aujourd’hui ?

Philippe Séguin : Je crois que nous avons été modernes dans la méthode politique, fondée sur des principes très simples. Rassembler pour servir l’intérêt général. Faire en sorte que chacun puisse être sujet, acteur de son destin. Donner à tous les moyens de prendre leur part à une aventure collective. Les principes du gaullisme, finalement, ce n’est pas autre chose. Nous devons rester modernes en sachant traduire de manière appropriée, au fur et à mesure que le contexte change, des principes qui, eux, demeurent inchangés. Nous sommes toujours attachés aux mêmes valeurs, à la nation, à la famille, à la liberté, aussi bien la liberté d’expression. Nous sommes attachés à l’égalité des chances, à la valeur du travail, à la solidarité, à la responsabilité, toutes choses dont nous devons comprendre qu’au fil du temps elles peuvent doivent se décliner différemment en fonction des situations. La différence majeure entre les socialistes et nous, et d’autres d’ailleurs, c’est que les socialistes gardent, malgré leur prétention au « réalisme », le handicap d’un a priori idéologique qui les empêchera toujours de prendre en compte la réalité.

Le Figaro : Par exemple ?

Philippe Séguin : Dans la synthèse à opérer entre les données de la mondialisation et le respect du principe de solidarité, nous sommes plus capables qu’eux de mettre le curseur au bon endroit. On le voit bien avec le matraquage, direct ou indirect, qu’ils ont pratiqué au détriment des entreprises, qu’il s’agisse de la fiscalité ou de la perspective des 35 heures. Alors que nous, nous pensons que, le monde étant ce qu’il est, nous devons avoir des entreprises qui montent au front dans les meilleures conditions possibles, quitte ensuite à organiser l’arrière comme on l’entend. Je pourrais vous faire la même démonstration sur chacune de nos valeurs. Le gaullisme a toujours été synonyme, à la fois, de fidélité et de capacité d’adaptation. En 40, on faisait la guerre aux Allemands en 62, on fraternise avec eux.

Le Figaro : Cette faculté d’adaptation n’a-t-elle pas été oubliée aux dernières élections ?

Philippe Séguin : Nous sommes probablement collectivement coupables. Si nous avions été nous-mêmes, nous n’aurions pas perdu les élections.

Le Figaro : Si un militant gaulliste vous demandait ce qui distingue réellement le Front national du RPR, que lui répondriez-vous ?

Philippe Séguin : D’abord que nous n’avons pas la même conception de la nation, en ce sens que, pour nous, la nation n’est pas une donnée ethnique ou raciale, c’est une valeur d’adhésion. La nation à laquelle nous croyons n’est pas agressive ou fermée aux autres, elle est ouverte et elle a des valeurs à défendre. Si elle reconnaît tous les siens, elle n’impose pas un modèle dominant. Si elle refuse le communautarisme, elle se refuse le communautarisme, elle se refuse au racisme, à l’antisémitisme. Et nous ne nous en tenons pas, pour notre part, à quelques recettes prétendument simples et expéditives comme remèdes universels à tous les maux dont peut souffrir une société !

Le Figaro : Dans une récente tribune au Figaro, à propos du procès Papon, votre cri « Assez ! Assez ! Assez ! » a souvent été interprété comme une réaction de survie en faveur du mouvement gaulliste. Est-ce exact ?

Philippe Séguin : On m’a fait dire que j’étais contre la tenue du procès. J’ai écrit très exactement l’inverse. Je me suis élevé contre des dérives que je constatais à propos de ce procès. Mais que Papon soit jugé est normal : la loi est la loi. J’ai simplement souhaité qu’on juge un homme, mais qu’on ne se mette pas à juger, de façon superficielle et orientée, une époque et un courant de pensée. Il y a tellement de gens qui voudraient tirer un trait sur notre tradition et notre identité que, effectivement, si ce n’est pas moi qui m’oppose à ces tentatives, je ne vois pas qui le fera à ma place. J’ai reçu ma dose d’injures, j’assume. Je crois que cela a quand même mis un terme à la dérive.

Le Figaro : Quelles sont vos priorités dans l’organisation du mouvement ?

Philippe Séguin : De nous constituer en mouvement politique moderne. Dans une société de plus en plus complexe, on a besoin de lieux de réflexion, de débats, d’affrontements et de préparation des équipes qui assument la responsabilité de gouverner à tous les niveaux de l’organisation politique et administrative. C’est pour nous une évolution culturelle assez marquée, mais je crois qu’il faut l’accomplir. En tout cas, c’est le pari que nous faisons. Si on ne fait pas de la réflexion politique dans un parti politique, où la fera-t-on ?

Le Figaro : Que faites-vous des associations des Amis de Jacques Chirac, d’Edouard Balladur, de Charles Pasqua… qui se multiplient autour du RPR ?

Philippe Séguin : Je ne remets pas du tout en cause leur existence. Les associations de réflexion sont utiles. Je dis simplement qu’elles ne doivent pas être pour nous un alibi pour ne pas assumer notre fonction de réflexion. Il fut un temps, les militants venaient pour vivre une ambiance conviviale, manger une choucroute avant d’aller badigeonner les murs avec des balais trempés dans des pots de colle. Maintenant, c’est fini tout ça. Alors qu’est-ce qu’un militant de parti politique, sinon quelqu’un qui vient apporter son expérience, la confronter à celle des autres, et rechercher des solutions en commun ?

Le Figaro : Aux élections cantonales et régionales, la formule « Ni diabolisation ni alliance… avec le Front national », est-elle une règle de conduite suffisante ?

Philippe Séguin : Ni diabolisation avec ses électeurs ni alliance avec ses dirigeants. Je ne sais pas si la formule aura un effet magique. C’est un principe auquel on se tiendra.

Le Figaro : Pratiquement, cela va se passer comment ?

Philippe Séguin : Les investitures ? Nous travaillons déjà sur nos listes de candidats en cherchant la meilleure stratégie possible. Le principe est de favoriser les listes d’union de l’opposition. Je ne dis pas qu’il n’y aura pas de dérogations ici ou là. Notre mouvement déterminera une position. Ceux qui ne s’y conformeront pas se mettront en dehors de notre Rassemblement. J’ai l’intention de faire preuve d’autorité. Je parle des candidats qui iront sur d’autres listes que celles que nous aurons investies. Ils devront en assumer les conséquences jusqu’au bout, c’est-à-dire qu’ils seront exclue et qu’ils ne seront pas réintégrés après. Il faut que ce soit clair. Ensuite, nous irons discuter des préférences, sans compromis. Nous ne ferons alliance sans problème, sauf les chasseurs, s’il y en a, les diverses droites qui pourraient penser à travers les mailles du filet, les écologistes qui refuseraient l’union de la gauche… Mais nous ne ferons pas de programme de gouvernement régional avec d’autres que ceux que je viens de dire.

Le Figaro : Partagez-vous la colère de François Léotard dans son livre « Pour l’honneur ? »

Philippe Séguin : Qu’une telle affaire ait pu se développer, c’est que quelque chose ne va pas dans ce pays. On a jeté un homme aux chiens. Personne ne l’a accusé sérieusement, mais tout le monde s’est fait écho de prétendues accusations.

Le Figaro : Que pensez-vous du débat ouvert par Lionel Jospin sur le cumul des mandats ?

Philippe Séguin : C’est un sujet sur lequel, paradoxalement, le premier ministre s’est mis en position de ne pas pouvoir donner de leçons. Il avait annoncé que ses ministres ne seraient plus maires, or, pour la plupart, ils sont restés premiers adjoints avec délégation générale. Quand ils n’ont pas gardé leur bureau. En restant ainsi maires sans en avoir le litre, ils ont ajouté la pantalonnade au vice supposé du système. Je prends donc le premier ministre au mot : est-ce qu’il va y avoir des ministres candidats aux régionales ?

Le Figaro : Approuvez-vous la réforme de la justice présentée par Elisabeth Guigou en Conseil des ministres ?

Philippe Séguin : Je déplore que le gouvernement n’ait pas osé franchir le pas et traiter dans le vif, à savoir dans le corps unique des parquetiers et des juges, une aberration que nous partageons avec l’Italie depuis Napoléon. Aujourd’hui, du fait de cette assimilation, les parquetiers vont prendre une autonomie et une indépendance qui me semblent remettre en question les principes de la République. Il n’y aucune raison d’avoir un corps unique.

Le Figaro : D’une manière générale, comment jugez-vous l’action du gouvernement ?

Philippe Séguin : Pour être moi-même un adepte de la pétanque, je dirais qu’il n’est pas suffisant pour y jouer d’être un grand lanceur de bouchon. Il faut encore rapprocher les boules du bouchon. Pour l’instant, M. Jospin en révèle comme un expert dans l’art de lancer les bouchons, mais j’attends la suite de la partie…