Interview de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, à France 2 le 13 avril 1999, sur le conflit au Kosovo, l'engagement de la France et l'aide à apporter aux réfugiés.

Texte intégral


F. Laborde
Un mot sur la déclaration de J. Chirac, hier soir. Il a parlé de « honte pour l’Europe » à propos du Kosovo.

A. Madelin
 « Le président de la République a très bien fixé l’enjeu à une opinion française qui est solide dans cette affaire. L’opinion française comprend bien qu’une grande partie de notre avenir se joue au Kosovo ; que ceci est un baril de poudre ; qu’il y va de la paix dans le monde ; et que si nous acceptons, par malheur, si  nous laissons faire la barbarie au cœur de l’Europe, ce sera un bien triste avenir que l’on déciderait pour nos enfants. Le XXème siècle a été un siècle abominable, barbare. »

F. Laborde
Deux guerres mondiales

A. Madelin
« Oui, des idéologies totalitaires ! Et voici que reviennent la purification ethnique, des enfants, qui ont quelques minutes pour tout quitter ! S’ils veulent rester dans leur appartement, on brûle l’appartement et on les brûle avec leur appartement ! On les rançonne ! Il y a les images que vous voyez à la télévision de ces cohortes de réfugiés, et puis il y a les images que vous ne voyez pas encore à la télévision, à savoir les dizaines de milliers de femmes, de vieillards, d’enfants qui dans ces conditions atroces se retrouvent bloqués - il n’y pas de caméras, là- à l’intérieur du Kosovo, pourchassés ! »

F. Laborde
Et cachés dans les montagnes parfois…

A. Madelin
« Oui. Alors, il faut dire non ! Non ! Et l’usage de la force est légitime. Le Président Chirac a évoqué Munich. C’est vrai qu’il y a de petits renoncements, des petites lâchetés qui peuvent préparer un bien triste avenir. Si on aborde le prochain siècle, avec le fait d’avoir toléré le retour du nationalisme fasciste, l’épuration ethnique au cœur de l’Europe, alors quelle Europe va-t-on laisser ! »

F. Laborde
Vous êtes allé en Albanie. Qui avez-vous rencontré sur place : le président Albanais, l’UCK, les réfugiés ? »

A. Madelin
« J’ai rencontré toutes les forces politiques albanaises. Il se trouve que je connais l’Albanie, je connais pas mal de responsables politiques dans ce pays, les forces politiques du Kosovo, l’UCK qui se bat, le LDK, le parti du Président Rugova, etc., pour essayer de regarder ce qui va se passer dans les jours qui viennent pour aboutir, je l’espère, à un accord de paix. Et puis, après, que doit-on faire pour reconstruire le Kosovo, l’Albanie, et plus généralement toute la région des Balkans ? »

F. Laborde
Pensez-vous qu’il faut armer l’UCK, comme celle-ci le demande ?

A. Madelin
Il faut aider les Albanais qui se battent pour leur pays. Je n’aurais, sans doute, pas dit ça, avant de mieux sentir la situation. C’est Le Petit Prince de Saint-Exupéry qui dit : « Il y a des choses que l’on ne voit bien qu’avec le cœur. » C’est un peuple en armes, mais un peuple en armes sans armes. Je crois qu’il faut y aller avec beaucoup de prudence, parce qu’à l’heure actuelle, c’est un conflit entre les hommes libres, les démocrates, nous, la communauté démocratique internationale et une barbarie fasciste du régime de Milosevic. Il ne faut pas surtout pas que ça soit un conflit entre la grande Albanie, nationaliste, et la grande Serbie de l’autre. Alors là, ça serait l’explosion assurée. Si on s’en lave les mains, si on dit : « Juste les bombardements aériens », et puis au sol : « rien ! »Si ! Les Serbes et les milices serbes. Alors, dans ce cas-là, il faut armer l’UCK. Si on pense que l’on peut aboutir rapidement à un accord ou que, le cas échéant, les forces alliées sont prêtes à entrer au Kosovo pour empêcher ce qui doit être empêché, alors dans ce cas-là, il ne faut pas armer l’UCK. »

F. Laborde
De fait, est-ce qu’il n’y pas déjà une collaboration pour le moins étroite entre l’Otan et l’UCK ?

A. Madelin
« Je ne crois pas. »

F. Laborde
Quand on voit beaucoup de forces humanitaires de l’Otan arriver sur place, armées – on voit les Bérets rouges Français – sont-ils là simplement pour faire des pansements, distribuer de la nourriture. Il n’y pas d’arrière-pensées ?

A. Madelin
« Dans cette affaire, on va mettre des moyens considérables pour aller bombarder quelques objectifs stratégiques. Les chancelleries savaient, le gouvernement français savait, il avait été averti, que lorsqu’on commencerait les bombardements – et en plus c’était la période qui était prévue – Milosévic accentuerait l’épuration ethnique, et que l’on allait avoir des centaines de milliers de réfugiés ! Et on ne prévoit rien, on ne prévoit rien ! Bien sûr, il y a des organisations humanitaires qui sont formidables, qui sont sur le terrain. Mais vraiment, ce que l’on voit sur place, c’est une honte ! En même temps que les frappes aériennes, on aurait dû prévoir l’infrastructure humanitaire nécessaire 20 jours après, voilà qu’on se réveille ! Il était temps. »

F. Laborde
Vous avez cité un chiffre : c’est comme si, en France, on accueillait, aujourd’hui…

A. Madelin
« Oui, oui, c’est pour se rendre compte ! A l’heure actuelle, en Albanie, il y a des camps, et les gens se tassent chez eux, des familles pauvres, le salaire moyen est de 200 francs par mois ! Et sur cette Albanie exsangue, pauvre, sortie d’un régime communiste abominable, l’accueil de réfugiés c’est proportionnellement comme si les Français – qui sont riches – accueillaient 8 millions de personnes ! Huit millions de personnes en quelques jours ! Vous vous rendez compte ce formidable élan de solidarité. Alors, vraiment, ils méritent d’être aidés ! Non seulement les réfugiés mais les Albanais eux-mêmes. »

F. Laborde
Faut-il inciter les réfugiés à rester sur place ? Faut-il aider les Albanais ? Ou faut-il, comme le font certains pays, proposer au contraire de les amener chez eux ?

A. Madelin
« Un peu des deux. Il faut les aider à rester sur place. Je les ai vus tous ces réfugiés, les enfants, les vieillards…Souvent les hommes sont restés au Kosovo. Ce qu’ils veulent, c’est retourner le plus vite possible dans leur pays. En attendant il faut mettre en place l’infrastructure humanitaire pour les accueillir sur place au Kosovo, aider les Albanais à accueillir ces lointains parents du Kosovo. Et puis, pour des familles qui se trouvaient totalement dans la détresse, j’en ai vu qui disent : « accueillez-nous en France ! Une petite famille, pour quelques semaines, éventuellement quelques mois ; pour souffler. » Je dis cela aux français qui diraient : « Attention, des réfugiés du Kosovo, où va-t-on » ? Non. Ce n’est pas une immigration. C’est un geste d’urgence, d’humanité à des femmes, des enfants en détresse. »

F. Laborde
Des gens qu’il faut mettre dans des familles, et pas forcément dans des camps, comme que les Américains le proposent.

A. Madelin
« Dans les foyers, dans des familles. Je crois que, là vraiment, la France doit avoir un accueil un peu plus généreux, un peu moins bureaucratique et bloqué qu’il ne l’est aujourd’hui, afin de délivrer rapidement, sur place les laisser-passer et les visas, de façon à faire en sorte que ces familles - à condition qu’elles aient un Albanais en France, ou une famille répondante, une association - puissent venir souffler un peu dans notre pays. Les Français montrent dans cette affaire qu’ils ont un cœur gros comme ça ! Je voudrais que, bureaucratiquement, on n’arrête pas cet élan de générosité.