Interview de M. Alain Madelin, président de Démocratie libérale, à Europe 1 le 22 avril 1999, sur l'alliance avec le RPR et la désunion avec l'UDF pour l'élection européenne et sur l'intervention de l'Otan au Kosovo.

Texte intégral

Jean-Pierre Elkabbach
Il n’y aura donc pas de liste RPD-Démocratie Libérale, N. Sarkozy la conduira en numéro 1. Comme la plupart des listes, le numéro 2 sera-t-il une femme et vous numéro 3 ?

Alain Madelin
« Non, nous avons décidé de conduire ensemble, cette liste, N. Sarkozy et moi-même, comme nous le faisions avec P. Seguin. Mais vous allez avoir beaucoup, beaucoup de femmes et ça sera une liste très forte en matière de renouvellement. »

Jean-Pierre Elkabbach
La parité s’appliquera, là ?

Alain Madelin
« Oui, tout à fait. Vous aurez la parité. Mais si vous voulez, c’est un peu un symbole politique, N. Sarkozy et moi-même, celui d’une entente, d’une union, entre nos deux formations. Nous, à Démocratie Libérale, on a fait, depuis le début, le choix de l’union forte de l’opposition. Et je pensais que… »

Jean-Pierre Elkabbach
Attendez : « l’union forte de l’opposition » mais vous avez voulu pratiquement les deux listes. Vous êtes parti avec…

Alain Madelin
« Non, c’est faux. »

Jean-Pierre Elkabbach
…avec le RPR…

Alain Madelin
« Non. »

Jean-Pierre Elkabbach
Vous n’avez pas… Vous avez ironisé sur F. Bayrou.

Alain Madelin
« Non, Non. »

Jean-Pierre Elkabbach
D’ailleurs, est-ce qu’il ne vous surprend pas avec sa fermeté, son culot ? C’est une stratégie à l’UDF.

Alain Madelin
« Non, non. Ne dites pas les choses comme cela. Nous avons souhaité une liste d’union, dirigée par le meilleur.  P. Séguin a été souhaité par le RPR alors. Les centristes ont dit : jamais P. Séguin ! Et, il apparaît aujourd’hui clairement que ceci était un prétexte à la division. Il n’y a pas de raison, de conviction, derrière tout cela, il n’y a que des ambitions personnelles et partisanes. »

Jean-Pierre Elkabbach
Tandis qu’ailleurs il n’y en a pas ?

Alain Madelin
« Regardez les choses en face. Une fois que P. Séguin a annoncé son retrait, en pleine guerre du Kosovo, alors que tout commande l’union, l’union de ceux qui ont voté ensemble le Traité d’Amsterdam, qui se reconnaissent dans l’action du Président de la République, dans les engagements de la France au Kosovo, il n’y a aucun obstacle à faire ensemble une liste d’union. Et les trois conditions, je pourrais les reprendre en détail. »

Jean-Pierre Elkabbach
Ça c’est un peu le passé.

Alain Madelin
« Non, je termine. Les trois conditions qui avaient été avancées par F. Bayrou, pour peu qu’on les regarde de près, sont trois prétextes, trois faux-semblants, trois mauvaises raisons. Donc, maintenant, les choses sont claires : il y a une liste d’union de l’opposition qui répond à l’aspiration de plus de 80% des électeurs de l’opposition. Jamais les électeurs de l’opposition n’ont autant souhaité l’union. Je crois qu’on a le devoir de ne pas mépriser ces électeurs et de répondre à leur aspiration. »

Jean-Pierre Elkabbach
Au passage, le sondage Ipsos-Le Point, publié demain, donnera à F. Bayrou 10%, à Pasqua 13%, et à vous deux 16%.

Alain Madelin
« L’expérience m’a montré qu’il fallait accueillir les sondages avec beaucoup de prudence. Je peux vous dire une seule chose : c’est que la dynamique que nous allons donner ç cette campagne, N. Sarkozy et moi-même, sera telle que je reste sur l’objectif que nous nous sommes donnés : battre la liste socialiste. »

Jean-Pierre Elkabbach
Il paraît que votre parti a eu un temps d’hésitation, avant-hier et hier et qu’il a fallu une intervention du Président de la République pour apaiser vos craintes. Quel a été son argument décisif, au cours d’une rencontre qui a, paraît-il, été assez vive ?

Alain Madelin
« Non, non, pas du tout ! Vos informations ne sont pas exactes. »

Jean-Pierre Elkabbach
Mais oui.

Alain Madelin
« Nous avons, nous, un choix de cohérence, d’alliance, avec tous ceux qui voudrons l’union. C’est vrai qu’à l’intérieur de ma formation, il y a quelques personnes qui ont dit : tu avais une utilité aux côtés de P. Séguin, parce que tu symbolisais le choix libéral et européen, est-ce que tu as la même utilité toi-même, A. Madelin, à figurer sur cette liste ? Moi je suis plutôt un battant, et dès lors qu’il y a un défi à relever, je le relève. Je regrette le départ de P. Séguin. Je regrette les circonstances qui ont entraîné son départ. Je m’entends bien avec lui, je m’entends bien aussi avec N. Sarkozy. Et nous allons relever ce défi ensemble. »

Jean-Pierre Elkabbach
Et vous souhaitez qu’on ne pratique pas, avec vous et avec N. Sarkozy, ce qu’on fait avec P. Séguin ?

Alain Madelin
« Oui. Enfin, ça, ce sont des problèmes intérieurs à la famille gaulliste. »

Jean-Pierre Elkabbach
Mais ça peut se dire ?

Alain Madelin
« Oui, bien sûr, on peut le dire. J’ai trouvé qu’il y avait des manœuvres de la part de ceux qui avaient encouragé P. Séguin et qui ont justifié l’irritation et, hélas, le départ de P. Séguin. »

Jean-Pierre Elkabbach
Hier soir, à la télévision et à la radio, le Président de la République a défendu, vous l’avez entendu comme nous, les initiatives de la France, le dynamisme de l’Union Européenne, l’existence de l’Europe de la défense. En fait, est-ce que ce n’était pas son premier message de soutien à Sarkozy-Madelin ?

Alain Madelin
« Sûrement pas. »

Jean-Pierre Elkabbach
Mais c’était une manière de riposter à ceux qui disent qu’il manque une Europe de la Défense, une union européenne active, etc. C’est-à-dire une première riposte à F. Bayron non ?

Alain Madelin
« Vraiment, comment pouvez-vous oser dire cela ? Enfin, comment pouvez-vous penser et laisser croire à vos auditeurs que le Président de la République est intervenu, hier, sur ce drame du Kosovo, avec un quelconque arrière-plan électoral ?! »

Jean-Pierre Elkabbach
D’abord, on ne rétrécit pas les problèmes… Il montrait…

Alain Madelin
"Ne cherchez pas à rectifier votre propos, il est… »

Jean-Pierre Elkabbach
Pas du tout !

Alain Madelin
« ..Il est raté, il est raté. »

Jean-Pierre Elkabbach
Pas du tout ! En tout cas, ça vous permet de préciser…

Alain Madelin
« Ça me permet, en tout cas, de vous dire une chose : c’est que c’est vrai que derrière tout cela, derrière ces petits problèmes électoraux, il y a effectivement quelque chose qui nous dépasse en ce moment, qui est quelque chose d’extrêmement grave et d’extrêmement important : la guerre au Kosovo. C’est un fait majeur qui, à mes yeux, d’ailleurs, aurait dû justifier l’union de tous ceux qui, dans l’opposition, se retrouvent derrière l’engagement de la France. »

Jean-Pierre Elkabbach
Et le maintien en combat de tous ceux qui étaient partis dans l’élection européenne ?

Alain Madelin
« Mais ceci pose la question : est-ce que dans l’avenir, nous avons besoin de davantage d’Europe et de quelle Europe avons-nous besoin ? Cette question majeure qui, à mes yeux, d’ailleurs, aurait dû justifier l’union de tous ceux qui, dans l’opposition, se retrouvent derrière l’engagement de la France. »

Jean-Pierre Elkabbach
Et le maintien en combat de tous ceux qui étaient partis dans l’élection européenne ?

Alain Madelin
« Mais ceci pose la question : est-ce que dans l’avenir, nous avons besoin de davantage d’Europe et de quelle Europe avons-nous besoin ? Cette question-là, bien sûr, elle sera posée dans le débat électoral. »

Jean-Pierre Elkabbach
Ce qu’a dit, hier, le Président de la République.

Alain Madelin
« Et d’avantage de défense européenne, sur ce point, tout le monde sera d’accord. Je voudrais ajouter peut-être un mot : c’est que moi je regrette que, au lendemain de la chute du Mur de Berlin, nous nous soyons un peu repliés sur l’Europe des riches, le petit club des nations européennes, pour approfondir l’union entre nous. On n’a pas su s’élargir à temps et essayer de construire la grande Europe démocratique. Je voudrais profiter de cette campagne pour développer, en même temps, une grande ambition pour une grande Europe. La démocratie et la paix, pour moi, c’est plus important que les échangent commerciaux. »

Jean-Pierre Elkabbach
Le Président de la République, M. Védrine, des généraux partent, ce matin, pour Washington, pour célébrer les 50 ans de l’Otan, la place, l’avenir de la France en Europe, comme de tous les pays européens. Est-ce qu’ils vont être sauvegardés ou est-ce qu’on va être toujours derrière les Apaches et les missiles américains ?

Alain Madelin
« Vous savez, dans cette affaire, ce n’est pas une lutte contre le peuple serbe. Dans cette affaire, c’est la lutte de tous les démocrates, d’une certaine forme de civilisation, contre le retour d’une certaine forme de barbarie sur le sol européen. Et il est normal que ça soit la grande alliance des démocraties, au-delà de l’Europe. Cela s’appelle, sur le plan militaire : l’Otan. Qu’à l’intérieur de l’Otan, il doive y avoir des Européens, identifiés en tant que tels, oui, je le crois. Je pense d’ailleurs qu’ils auraient dû le faire dès le début. Dès le début j’i dit : attention, il ne faut pas écarter la possibilité d’une intervention terrestre. Non pas que je la souhaite, mais elle pourrait être nécessaire. »

Jean-Pierre Elkabbach
Est-ce que vous le répétez ce matin ?

Alain Madelin
« Oui, je le répète ce matin. »

Jean-Pierre Elkabbach
Vous pensez que ce n’était pas une gaffe de l’avoir dit, il y a 20 jours ? Parce qu’il y aurait eu, depuis 20 jours, si on avait fait une opération terrestre, beaucoup de morts, dans tous les pays.

Alain Madelin
« Non, je crois pas. »

Jean-Pierre Elkabbach
Beaucoup de soldats tués !

Alain Madelin
« Non, non. Tout au début, j’ai dit la chose suivante : à mon avis, il y a quelques vices de construction dans cette intervention de l’Otan. Un : ne pas avoir prévu, en même temps, l’action humanitaire. Des centaines de milliers de réfugiés étaient prévisibles, on les avait prévus, on n’a rien fait. C’est franchement une erreur. Deux : le fait de ne pas avoir davantage engagé les Russes – car la grande Europe, c’est aussi les frontières de la Russie – donc, de ne pas avoir davantage engagé les Russes dans le processus de paix et de guerre. Et trois : de ne pas avoir, au moins,  dit que le cas échéant, nous pourrions avoir recours à une intervention terrestre, ce qui aurait, peut-être, impressionné davantage Milosevic et permis de faire exister l’Europe en tant que telle, pour la première fois, à l’intérieur de l’Otan – les Américains ayant la responsabilité de l’action aérienne et, en cas d’action terrestre, et je l’espère après un accord de paix, les Européens ayant la responsabilité de la Force d’interposition terrestre. »

Jean-Pierre Elkabbach
Si à Washington, on proposait une intervention terrestre, avant l’accord de paix, est-ce que vous diriez oui ?

Alain Madelin
« Je ne dis rien dans cet instant. Je n’ai pas toutes les données. Et je veux savoir quelles pourraient être les circonstances d’une telle intervention terrestre ? »

Jean-Pierre Elkabbach
Vous êtes plus mesuré qu’il y a 20 jours ?

Alain Madelin
« Non, non ! Ne dites pas ça. Il y a 20 jours, j’ai dit exactement, mot pour mot, la chose suivante : il me paraît qu’il y aurait été bon, dès le début, de prévoir les plans d’une intervention terrestre. C’est exactement ce que dit, aujourd’hui, l’Otan. Mais les jours qui passent, ce sont des morts, des barbaries et des malheurs supplémentaires. »

Jean-Pierre Elkabbach
Je sais que vous êtes allé sur place, en Albanie, peut-être en Macédoine. Je l’ai fait aussi. On voit ce que sont les réfugiés. A propos de l’Otan au Kosovo, il y a J. Attali qui a trouvé, pour l’Express, un jeu de mots, qui vaut ce qu’il vaut, il dit : « Aujourd’hui, c’est un fiascosovo. » Est-ce que vous dites, vous aussi, « fiascosovo » ?

Alain Madelin
« Laissons le jeu de mots. Mais c’est vrai qu’il semble qu’il y ait un petit vice de construction. Espérons que, très rapidement, nous pourrons trouvons une solution qui permette aux Kosovars de retrouver le Kosovo. »

Jean-Pierre Elkabbach
Vous avez trouvé le Président de la République inquiet quand vous l’avez vu hier, à propos du Kosovo ?

Alain Madelin
« A propos du Kosovo, nous en avons discuté, oui, comme c’est normal. Mais je le trouve présent, actif et lucide. »

Jean-Pierre Elkabbach
Et la cohabitation marche bien dans ce domaine ?

Alain Madelin
« Heureusement. »