Article de M. Pierre Bérégovoy, Premier ministre, dans "Le Monde" du 6 janvier 1993, sur les perspectives pour la France et l'Europe, dans la nouvelle situation internationale, intitulé "L'Amérique, l'Europe, la France".

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Média : Le Monde

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1989 : effondrement du mur de Berlin. L'Allemagne se réunifie, le système communiste de gouvernement s'effondre, le bloc de l'Est se disloque, l'Union soviétique implose. En peu de temps, tout a changé et pourtant nos raisonnements ont du mal à inclure cette nouvelle donne internationale.

Un mot d'abord sur le mouvement interne à l'Est de l'Europe : la liberté a tout bouleversé. Voici maintenant venu le temps de la transition. Elle sera longue et difficile. On ne passe pas aisément du parti unique au pluralisme politique, du collectivisme à l'économie de marché. Des secousses sont probables et le redressement des économies exsangues coûtera cher aux pays industrialisés.

Aujourd'hui, je veux surtout retenir les conséquences déjà perceptibles de la césure fondamentale qui vient de se produire sur l'évolution des rapports internationaux.

Pendant un demi-siècle, les pays occidentaux ont eu un adversaire reconnu. Ils serraient les rangs autour d'une grande puissance – les États-Unis, – équilibrant ainsi l'hégémonisme soviétique. Cette alliance de l'Occident – au sein de laquelle la France avait tenu à préserver son autonomie de décision – garantissait la paix, l'équilibre de la terreur limitant l'intensité des conflits périphériques où l'URSS et les États-Unis se livraient une concurrence par pays du Sud interposés. Cette alliance assurait une gestion feutrée des contradictions économiques et financières entre pays industriels.

Séparés par leurs divergences économiques et commerciales, ils avaient le souci de ne pas affecter leur cohésion, de crainte que leurs divisions ne profitent à l'Union soviétique. Les États-Unis avaient besoin d'une Europe occidentale forte, bouclier contre la menace ciblée à l'Est et facteur d'équilibre au sein de l'alliance.

Ce temps est terminé. Déjà un changement s'était amorcé lorsque la coexistence pacifique avait succédé à l'équilibre de la terreur. Un dialogue direct s'était établi entre Washington et Moscou, très souvent par-dessus la tête des Européens. Le processus s'est accéléré et a changé de nature.

La superpuissance américaine est seule. Son influence n'est pas encore contrebalancée par l'émergence d'une Europe politiquement unie. Les pays du tiers-monde, auxquels s'ajoutent désormais ceux de l'Est, sont agités de spasmes plus ou moins violents que la logique Est-Ouest ne vient plus réguler.

Les concurrences d'intérêts entre les grands pays industriels s'aiguisent. La disparition de la menace d'une guerre militaire avec l'URSS laisse libre cours à la réalité des conflits économiques entre pays développés. L'âpreté de la compétition est renforcée par l'affaiblissement de la croissance mondiale.

L'Amérique, consciemment ou non, en tire la leçon. Elle tend à développer son leadership économique et commercial dans un monde nouveau où nulle autre puissance ne vient l'équilibrer. Elle réagit plus fortement à la rivalité japonaise. Enfin, elle se méfie de l'Europe, qui pourrait lui disputer sa prééminence dans le siècle à venir.

Un Américain auquel je confiais ce diagnostic me disait qu'il n'y avait pas de meilleurs alliés que ceux de la dernière guerre. Mon interlocuteur était sincère, et je suis sûr que son sentiment est largement partagé outre-Atlantique. Les Américains sont nos amis, et il faut parler franchement à ses amis. Je constate, sans acrimonie mais avec réalisme, que la superpuissance américaine devient exigeante sur le plan commercial, plus sans doute qu'elle ne le souhaiterait elle-même.

Deux exemples s'offrent sous nos yeux. Le dossier du GATT : il s'agit pour nous de défendre l'agriculture et le monde rural français et européen. Pour les États-Unis, il s'agit d'écouler une production alimentaire excédentaire tout en se donnant les moyens de réguler la consommation mondiale et de pratiquer une stratégie d'influence sur les relations internationales ; deuxième exemple : les attaques dont est l'objet le SME, qui s'expliquent largement parce qu'il préfigure la monnaie unique européenne qui pourrait être très vite l'égale du dollar.

Une société des nations est en train de naître, fondée sur la paix et sur le droit. Elle ne peut croître et prospérer que dans un monde équilibré ; c'est l'intérêt de l'Amérique elle-même. Pour cela, l'Europe, en tant que puissance économique et politique, se doit d'exister. C'est une priorité d'évidence.

L'effondrement de l'URSS, les soubresauts de l'Est, les nécessités nouvelles du droit d'ingérence, la concurrence économique des États-Unis et du Japon, imposent l'édification sur le continent européen d'un pôle de stabilité et d'intervention. C'est la Communauté. Mais une Communauté qui ne serait pas seulement la rencontre de hasard de pays voisins. Une Communauté mue par un projet commun et capable de transformer son histoire en destin.

Cela signifie d'abord qu'elle sache protéger les identités nationales de chacun des États membres, et harmoniser leurs intérêts respectifs, au lieu de tenter de les fondre en un intérêt unique encore hors de portée. La Communauté n'est pas un nouvel avatar de l'État-nation. Les États membres ne sont pas les régions d'un ensemble nouveau dans lequel ils se fondraient. La Communauté est une association par consentement mutuel : un pour douze, douze pour un. L'affaire du GATT est là aussi un test.

« Un rempart contre l'inconnu »

Cela signifie ensuite, par une plus grande transparence et un fonctionnement plus démocratique, que la Communauté sache, au-delà de l'adhésion des États, susciter celle des peuples.

La Communauté ne doit pas être seulement un grand marché où circulent librement les hommes, les marchandises et les services. C'est un ensemble qui, par sa puissance, doit être capable de susciter les événements économiques au lieu de les subir. Union économique et monétaire pour garantir le bénéfice d'une monnaie forte et peser à la baisse sur les taux d'intérêt. Politiques communes pour organiser la restructuration de tel secteur, assurer la modernisation de tel autre, protéger un troisième d'une concurrence internationale trop inégale. Aménagement commun du territoire pour nourrir la croissance et prévenir le creusement des inégalités régionales. Au moment où, sans grand talent de prophète, on peut prévoir une situation économique internationale durablement difficile, car le temps des taux de croissance à deux chiffres n'est plus, et où la tentation du repli sur soi est toujours plus grande, ce souci d'un espace européen de croissance est une clef de l'avenir.

La Communauté, c'est aussi un modèle de société. Les pays ouest- européens présentent, en effet, un profil distinct de ceux des États-Unis et du Japon. Ils vivent sous l'empire de ce que l'on appelle chez nous l'économie mixte, outre-Rhin l'économie sociale de marché, ailleurs encore un modèle solidaire en économie ouverte. Ce modèle se caractérise par deux traits singuliers liés l'un à l'autre un haut niveau de compétitivité économique et un haut niveau de protection sociale. Il repose sur le dialogue de trois acteurs principaux : les entreprises, les pouvoirs publics et les partenaires sociaux. Il se fonde sur deux valeurs partagées : la liberté et la solidarité.

Quoi qu'on puisse en dire, l'édifice politique, la construction économique et le modèle de société européens ont formidablement bien résisté aux graves intempéries économiques ou politiques de la période récente. Frappés par le ralentissement économique mondial – surdéterminé en Allemagne par la réunification et en Grande-Bretagne par les dégâts de l'ultralibéralisme, pays européens tirent mieux que d'autres leur épingle du jeu.

L'Europe est un rempart contre l'inconnu et un facteur d'équilibre mondial. Puissance politique, elle doit se doter des éléments d'une défense commune, respectueuse des alliances que nous avons contractées, mais capable d'agir par elle-même.

Certes, cela demandera du temps. D'où l'absolue nécessité de ne prendre aucun retard. Cette démarche européenne – sous ses trois aspects : édifice politique, construction économique, modèle de société – est la seconde grande problématique de la décennie, parce que c'est notre avenir, les forces de progrès doivent s'unir autour de l'Europe. Celles qui ont manqué le rendez-vous du 20 septembre le comprennent mieux désormais.

Rééquilibrage des relations internationales et notamment des rapports entre l'Europe et les États-Unis. Développement du modèle européen. Il faut ajouter une dernière ligne d'horizon : approfondissement d'une voie française originale de développement et de cohésion sociale.

Tous nos partenaires savent que la France a réalisé au cours de la décennie un rétablissement économique spectaculaire. Elle a su, dans le même temps, préserver et élargir ses acquis sociaux. Enfin, elle a étendu ses libertés publiques.

« Une énormité économique et sociale »

Mais, comme tous les pays industrialisés, elle subit le ralentissement économique international, et le chômage recommence à croître. D'où les vieilles tentations qui reviennent à la surface.

Un peu d'inflation, une petite dévaluation, nous recommandent les partisans de la facilité. Le franc fort, baliverne ! La baisse des impôts, il n'y a que cela de vrai ! Mais en même temps, il faut réduire le déficit budgétaire. On a entendu tout cela, il n'y a pas si longtemps. On a vu le temps qu'il faut pour s'en remettre. Le déficit budgétaire doit être maîtrisé, mais, en période de faible croissance, il peut être temporairement augmenté si la politique monétaire est bien tenue. Cela étant, faire croire qu'il suffirait de laisser repartir la hausse des prix pour réduire le chômage est une énormité économique et sociale. Le syndicaliste que j'ai été le sait. L'inflation est toujours un impôt de plus pour les petites gens. Quand elle repart, les augmentations nominales de salaires sont aussitôt réduites à néant par la hausse des prix. Que l'on se souvienne aussi de la ponction de 6 % sur l'épargne populaire qui était de règle il y a douze ans ! Désormais cette épargne est protégée et gagne de 2 à 3 % par an. C'est notre victoire sur l'inflation qui garantit le pouvoir d'achat de la France et des Français et assure la dynamique de nos exportations.

Dire cela, ce n'est pas plaider en faveur du statu quo. Il y a des leçons à tirer de la décennie, des inflexions à conduire, des réformes à mettre en œuvre. Elles peuvent réunir les Français de bon sens et de courage, de quelque horizon qu'ils viennent. Ces réformes répondent à des principes simples.

Entre le libéralisme qui accroît les inégalités au nom de la liberté, et le collectivisme qui asphyxie la liberté au nom d'une égalité imaginaire, il y a place pour une société de responsabilité et de solidarité.

Entre l'étatisme bureaucratique qui écrase l'initiative et l'anti-Etat qui dissout la solidarité, il y a place pour un Etat moderne dans une société libre.

Entre l'individualisme libertaire ou le corporatisme débridé qui sapent l'intérêt général et la chape de plomb autoritaire qui nie le droit des individus ou des groupes sociaux, il y a place pour une société où le lien civique retrouve son sens dans le respect des différences.

Entre le puritanisme qui sécrète le contrôle social et l'ennui, et la dissolution de l'éthique qui sécrète la corruption, il y a place pour une société de transparence respectueuse du droit et des libertés.

Ces réformes répondent à des principes simples et se fondent sur une doctrine claire dire aux Français la vérité. Ne rien leur cacher des difficultés et des enjeux de demain. C'est l'avenir qui importe, et cet avenir doit leur être montré tel qu'il est : des relations à rééquilibrer avec les États-Unis, une Europe à fortifier, des efforts de long terme d'imagination et d'action à consentir en France pour garantir notre système de protection sociale, donner une dimension écologique à l'action économique, organiser un partage du travail audacieux.

Je ne reviendrai pas sur le bilan de la législature et des trois gouvernements qui se sont succédé depuis 1988. Beaucoup a été fait et il reste, comme toujours, encore à faire. Les Français en décideront. Je leur demande aujourd'hui de mesurer l'ampleur de la nouvelle donne internationale. Le repli sur soi nous est interdit. Nous avons un devoir de solidarité chez nous et hors de nos frontières. Voilà pourquoi il faut unir nos efforts. Homme de gauche et militant socialiste, je sens la nécessité d'un dialogue nouveau avec les forces vives de la nation. C'est la signification que je donne à l'Alliance des Français pour le progrès.