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Éditoriaux de Mme Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière, dans "Lutte ouvrière" des 24 et 31 janvier 1992, sur la manifestation anti-raciste du 25 janvier.

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Média : Lutte Ouvrière

Texte intégral

Lutte Ouvrière : 24 janvier 1992

Non au Front national et non aux mesures gouvernementales contre les travailleurs immigrés et français

Ce serait une erreur et une stupidité de croire que Le Pen ne s'en prendrait qu'aux immigrés et aux étrangers s'il parvenait au pouvoir.

Si La Pen arrivait au pouvoir, il serait soutenu par la grande bourgeoisie et la haute finance qui s'en serviraient de chien d'attaque contre tout ce qui bouge au sein de la population. Il mettrait au pas toute la classe ouvrière, française comme immigrée, et pas seulement la classe ouvrière. Il s'en prendrait à toute la société, à sa culture, aux artistes, aux scientifiques et aux chercheurs. Personne n'en sortirait indemne.

Aujourd'hui, Le Pen se contente de faire de l'agitation électorale au moyen des préjuges anti-immigrés. Mais Hitler aussi s'était fait élire, avant de mettre tous les militants ouvriers dans des camps de concentration.

Le danger, c'est ce que Le Pen peut devenir demain. Bien sûr, à gauche, tout le monde dit aujourd'hui qu'il faut barrer la route à Le Pen. Seulement, Le Pen se nourrit aussi du chômage, de la haine de tas de petits bourgeois bornés contre les classes populaires, et au sein même des classes populaires, de tous les préjugés inspirés par les désillusions et le désespoir.

Ceux qui favorisent Le Pen sont ceux qui favorisent le chômage, c'est-à-dire tous les gouvernements socialistes qui se sont succédé depuis dix ans. Les socialistes au gouvernement ne sont pas responsables de la crise de l'économie ? Bien sûr. Mais en faveur de qui ont-ils utilisé les moyens dont ils disposaient au gouvernement ?

Ce ne sont pas les patrons ni les spéculateurs immobiliers qui font la queue aux soupes populaires. Ces gens-là n'ont pas besoin de dire « à vot'bon cœur, m'sieurs-dames », pour que la charité d'État, à coups de milliards de subventions, de dégrèvements d'impôts, de déductions de charges sociales leur tombent dessus comme la pluie du ciel. Ils jouent, perdent des milliards, licencient et recommencent, mais ne font jamais faillite. Les socialistes au gouvernement les renflouent avec l'argent des salariés, mais ils diraient que le monde s'effondre s'ils augmentaient de quelques francs le salaire horaire ouvrier !

Les socialistes n'ont pas inventé la société capitaliste, mais ils la gèrent de façon pire que les bourgeois, en ayant fait accepter aux travailleurs des mesures antisociales que la droite n'aurait peut-être pas osé imposer. Voilà bien le fumier sur lequel Le Pen prospère.

Édith Cresson peut bien attaquer en justice Le Pen pour injures au gouvernement et le PS se joindre à la manifestation du samedi 25 janvier contre Le Pen et contre le racisme, ce sont quand même eux qui ont contribué à ce que Le Pen réalise ses scores électoraux actuels.

Oui, la responsabilité des dirigeants socialistes dans la montée de Le Pen est écrasante. La classe ouvrière est la principalement menacée. Elle doit réagir, y compris avec les socialistes, à condition de ne pas en rester aux gestes symboliques et aux calculs électoraux des dirigeants socialistes.

Il faut être nombreux à la manifestation contre Le Pen, le 25 janvier, place de la Bastille, à 15 heures à Paris. Mais il faut qu'il y ait une suite à cette manifestation.

Cette manifestation ne peut prendre son sens, c'est-à-dire constituer un élément dans l'action pour contrecarrer la montée du Front national et pour lutter contre le développement des idées réactionnaires, que si elle contribue à redonner confiance à ceux qui veulent mettre le holà a la politique du gouvernement. Il faut dénoncer Le Pen et ses idées, c'est vrai. C'est important. Mais cela ne peut suffire. Pour les empêcher de prospérer, il faut s'opposer à la politique du gouvernement qui, en s'attaquant aux travailleurs, en démoralisant la classe ouvrière, et tous ceux qui ont crû en lui, a fourni le terreau qui a permis au Front national de prospérer. Il faut s'opposer à la politique de ce gouvernement qui, tout en utilisant le Front national et Le Pen comme un épouvantail démagogique à usage électoral, lui emboîte le pas, pour des motifs tout autant électoraux, en instituant des mesures contre les émigrés, ou en tenant des propos xénophobes.

Voilà qui pourra redonner espoir et perspectives aux travailleurs, en empêchant des gens comme Le Pen de prospérer sur la démoralisation ouvrière.


Lutte Ouvrière : 31 janvier 1992

Des dizaines de milliers de manifestants contre Le Pen condamnent aussi la politique du gouvernement contre les travailleurs et contre les immigrés

Les différentes élections qui ont eu lieu ces derniers temps se traduisent par des reculs importants du Parti socialiste. Cela a été encore le cas, entre autres, dans l'élection partielle qui a eu lieu dans le Nord.

Cette chute des voix du PS n'a rien d'étonnant. Non contents de mener la même politique que la droite, les socialistes au gouvernement ont imposé aux travailleurs depuis dix ans des mesures antisociales que la droite elle-même aurait hésité à prendre de crainte de réactions ouvrières trop brutales.

Cette année, le chômage a encore augmenté. Les plans de licenciements, avec la complicité du gouvernement, se sont encore succédé. Il est question de remettre en cause la retraite à 60 ans. La vie au travail, comme en dehors du travail, est de plus en plus dure pour les classes populaires.

C'est en s'attaquant aux travailleurs, en discréditant les idées de gauche, tout en menant la politique des riches et en trempant dans les affaires des riches que ce gouvernement a fourni le terreau qui permet aux idées de Le Pen de prospérer.

Le danger politique, pour les travailleurs, est que, jusqu'à présent, on n'a pas vu de véritable force, à gauche, sur le terrain de la lutte de classe, contester les socialistes au gouvernement. Le Parti communiste, lui, a été le premier à participer au gouvernement socialiste, juste le temps de lui permettre d'imposer la rigueur et le blocage des salaires en 1983. Il n'y a d'ailleurs rien gagné, sinon de se discréditer encore plus vite que le PS, en perdant des voix bien avant lui ! Et depuis, on ne peut pas dire qu'il s'est mis clairement à contester la politique du PS.

C'est l'extrême droite, avec un politicien sur le retour comme Le Pen, qui a occupé le terrain en ramassant dans les poubelles les pires préjugés du moment. Mais il n'est pas fatal que le discrédit tant mérité du Parti socialiste ne profite qu'aux politiciens de droite ou d'extrême-droite. Lors de la manifestation anti Le Pen et contre le racisme, il y eut beaucoup de monde.

Mais l'importance de cette manifestation n'a pas tenu seulement au nombre de gens qu'elle a réussi à mobiliser. Son importance a tenu aussi au caractère nettement anti-gouvernemental qu'elle a pris.

Certes, les dirigeants socialistes avaient eux aussi appelé à cette manifestation pour se dédouaner de leur politique en faisant semblant de dire halte à Le Pen alors même qu'ils lui facilitent la tâche par ailleurs. Mais ils n'ont dupé personne et ont préféré se montrer discrets devant les quolibets et les slogans acerbes, plier leurs banderoles et renoncer à défiler.

C'est la première fois, sous Mitterrand, qu'on assiste à une manifestation populaire où les partisans, indiscutablement de gauche, clamant leur hostilité à Le Pen et au racisme, montrent aussi qu'ils ne sont pas dupes de ceux qui gouvernent depuis dix ans.

C'est bon signe. Cela veut dire qu'il y a des dizaines de milliers de jeunes, de travailleurs, de militants, les uns toujours au Parti communiste, les autres d'extrême-gauche, d'autres encore socialistes ou simplement antiracistes, qui veulent empêcher la montée de l'extrême-droite, sans faire confiance aux socialistes au gouvernement pour cela.

On peut donc espérer qu'après le temps des désillusions et de la démoralisation, les travailleurs auront bientôt l'occasion de reprendre confiance en eux-mêmes et dans la possibilité de reprendre la lutte pour défendre leurs droits et leur niveau de vie, meilleur moyen de faire reculer Le Pen et ses idées.