Texte intégral
RMC : 3 avril 1992
P. Lapousterle : Que pensez-vous de cette nomination ? Faites-vous partie des 59 % de Français qui lui font crédit ?
M. Blondel : Il fut adhérent de FO pendant de nombreuses années et nous sommes toujours restés en relation. Je suis assez satisfait qu'un homme d'origine modeste devienne Premier ministre. Cela prouve que l'on est en démocratie. J'ai pour habitude de ne pas prendre position avant de connaître les intentions. Il va faire sa déclaration politique, je jugerai. Je sais qu'il connaît beaucoup de sujets, qu'il a été dans des postes ministériels qui lui ont appris comment on voyait du côté de l'administration des problèmes sociaux, les problèmes financiers. Il faut qu'il mette en pratique et je veux voir comment il veut se comporter sur les problèmes sociaux : est-ce que nous allons pouvoir aborder les grands problèmes comme le chômage ?
P. Lapousterle : Au regard de ce qu'il a fait comme ministre de l'Économie, vous pensez qu'il pourra faire quelque chose ?
M. Blondel : S'il persiste dans la politique économique qu'il a mise en place, alors non. S'il continue de faire une politique économique qui est trop restrictive, prudente, une politique que j'ai appelée de rentiers, ce ne sera pas satisfaisant. J'ai lancé un mot d'ordre de grève de 24 heures, alors qu'il était ministre des Finances, en disant, il faut infléchir la politique économique, il faut qu'elle soit plus ouverte, qu'elle aille vers la relance, parce qu'il faut combattre le chômage. Je ne veux pas faire de procès d'intention. Que fait-il pour modifier la politique de son prédécesseur ? S'il fait une autre politique, jusqu'où peut-il la faire sans aller à la catastrophe ?
P. Lapousterle : Pourra-t-il faire une politique inverse de celle qu'il faisait quand il était ministre des Finances ?
M. Blondel : Je n'ai pas dit inverse, j'ai dit infléchie. Dans sa politique économique, il y a des choses qui étaient bonnes à mon avis. Mais il y a des choses qui me semblaient plus délicates, pour les travailleurs, à accepter. Il y a deux choses : intervenir dans le secteur industriel pour les PME, pour que l'on en crée, pour accroître le tissu industriel de manière à créer des emplois. La seconde, c'est donner une liberté dans les négociations salariales. Un point énorme va surgir, c'est le problème des salaires. Nous avions lancé et obtenu la négociation des salaires dans toutes les branches pour faire qu'ils ne soient plus en dessous du Smic, on a encore du travail. Il faudrait qu'il accepte, sur le plan de la confiance, et recommande au patronat des négociations. Là, il nous aiderait et ça aurait des répercussions dans le domaine social. Sur le plan de la pratique économique, cela modifie grandement les choses. Il va certainement nous solliciter, c'est de coutume. Nous verrons.
P. Lapousterle : P. Bérégovoy a toujours été pour le travail à temps partiel et des réductions de salaires.
M. Blondel : Le travail à temps partiel est un faux débat. C'est paraît-il pour le partage du travail. Mais ce n'est pas nous, mais les employeurs, qui pourraient le généraliser. Le texte existe et il est conclu. Ce n'est pas de ma faute si on ne l'utilise pas. Les employeurs ne le souhaitent pas. C'est le genre de fausses solutions technocratiques. Ça s'apparente au partage du temps de travail. C'est comment répartir la pénurie. Non. Il faut créer des emplois industriels, productifs. On a des choses possibles. Je compte sur Bérégovoy premier élève de la classe. Il a été paraît-il, le mieux au niveau européen. Voilà un chef de file qui a du crédit et va pouvoir expliquer aux autres pays qu'il n'est pas nécessaire d'attendre la relance américaine et que l'Europe peut essayer de relancer une partie de l'économie. J'espère qu'il sera convaincant.
P. Lapousterle : Un mot sur Bernard Tapie.
M. Blondel : C'est un problème. Lorsqu'il y a du chômage, on va vers les exclusions qui sont les problèmes de la ville. Je sais combien Delebarre s'est usé à ce jeu. B. Tapie semble être dynamique et connaître un peu ces problèmes. Je lui souhaite bonne chance. J'espère qu'il réussira.
France Inter : 3 avril 1992
France Inter : P. Bérégovoy est-il l'homme de la situation pour éviter plus de trois millions de chômeurs en France ?
M. Blondel : S'il poursuit la politique qu'il faisait en tant que ministre de l'Économie, nous aurons tout de même quelques difficultés. Je vais demander à être consulté, et je vais peut-être éveiller chez lui sa tripe militante.
France Inter : Il a dit qu'il fallait mieux partager le travail.
M. Blondel : C'est une redondance, c'est une illusion. D'ailleurs, c'est déjà possible, notamment dans l'administration avec le travail à temps partiel. Or, c'est l'administration elle-même qui ne fait pas d'excès de zèle.
France Inter : Qu'allez-vous lui proposer comme idée originale pour combattre le chômage ?
M. Blondel : C'est lui qui est Premier ministre ! Il y a deux moyens de lutter contre le chômage : le premier est le traitement social ; le second est plus offensif, c'est de jouer à la fois sur le développement industriel, créer des emplois productifs, créer des consommateurs supplémentaires et essayer de supporter le pouvoir d'achat des gens pour assurer la consommation. C'est là que nous allons être en contradiction avec P. Bérégovoy, s'il maintient sa politique économique – que j'ai qualifiée, peut-être un peu brutalement, de politique de rentier. Nous arrivons au moment où il est grand temps de faire une politique de développement.
France Inter : Au prix d'un peu d'inflation en France.
M. Blondel : Pas obligatoirement d'inflation, au prix peut-être d'un déficit budgétaire un peu plus grand. P. Bérégovoy devrait utiliser son crédit européen pour emmener les autres pays européens vers le développement et la croissance et ne pas attendre tout de l'arlésienne, qui est la croissance américaine. C'est un test aussi pour l'Europe, la façon dont Bérégovoy va se comporter.
France Inter : Pourquoi pas au prix de privatisations partielles supplémentaires ?
M. Blondel : J'ai l'impression qu'il n'hésitera pas à le faire si nécessaire. Je ne suis pas un fana des privatisations à 100 %.
France Inter : J. Kaspar préconise la tenue urgente d'états-généraux.
M. Blondel : J'y suis absolument hostile, car c'est une illusion. Je veux bien faire une grand-messe autour de laquelle les patrons, les salariés, les élus, l'ANPE, l'UNEDIC qui vont parler. Mais on va créer des illusions aux gens. C'est un piège. Il faudra que P. Bérégovoy infléchisse sa politique économique. Lorsqu'on est Premier ministre on a tendance à être plus sensible à l'opinion, qu'au tiroir-caisse ou qu'à l'épargne.
France Inter : R. Teulade affirme que pour les retraites, il n'y a pas de difficultés immédiates.
M. Blondel : Il y a un problème qui est tout simple : la relation entre les actifs et les inactifs, ce sont les trois millions de chômeurs et les conséquences. Le tout est de savoir si nous prendrons des dispositions pour pérenniser tout de suite, ou si nous attendrons. L'échéance pourrait être portée jusqu'en 95. Mais ce serait peut-être inconséquent que d'attendre jusque-là.
Force Ouvrière Hebdo : 15 avril 1992
Après la déclaration du Premier ministre
Nous avons, attentivement, écouté le discours de politique générale du Premier ministre le 8 avril 1992 au Parlement. Bien entendu nous nous sommes particulièrement intéressés aux annonces sociales et à l'économie. Globalement, nous avons, publiquement, traduit notre réaction par : « les attentes demeurent ».
Bien entendu nos considérations valent sous réserve des précisions qui seront apportées à l'occasion de l'entretien annoncé avec les organisations syndicales.
Ceci étant dit, nous n'avons pas décelé l'annonce d'une inflexion dans la politique économique du gouvernement. Même si la formule n'a pas été utilisée par le Premier ministre, nous restons dans la logique de la désinflation compétitive.
La nécessité d'une stratégie industrielle de la part des Pouvoirs publics n'a pas été mentionnée, ce qui signifie que le gouvernement semble revenir à une logique plus libérale au plan économique visant essentiellement à favoriser l'environnement des entreprises, par exemple en termes fiscaux et sociaux.
Enfin, et ceci est conséquence de cela, les annonces concernant la lutte contre le chômage restent non seulement dans le domaine des intentions (les entreprises n'embauchent que quand elles en ont besoin), mais risquent de conduire à des désillusions donc à des mécontentements.
Désillusions concernant par exemple le temps partiel.
Faut-il rappeler que s'il est prévu par un texte dans la fonction publique, il n'y trouve guère écho.
Sans parler des allégements des charges sociales patronales qui risquent encore de grever les recettes de la protection sociale collective.
Nous notons avec satisfaction que l'idée de réaffecter les dépenses, entre solidarité nationale et solidarité entre salariés, semble faire son chemin.
Désillusions encore concernant le développement du tutorat (1) dans les entreprises, celles-ci gérant à flux-tendus et nombre d'employeurs nous indiquant qu'ils n'y auront guère ou peu recours.
Ainsi, le Premier ministre semble promouvoir l'idée du partage du travail et des revenus, il s'agit dans l'esprit du gouvernement de lier salaires et emploi dans les négociations afin d'affecter prioritairement les gains de productivité à l'emploi, au détriment des salaires.
Non seulement l'expérience montre en effet que salaires pressurés et chômage croissant vont de pair, mais cela risque de conduire à culpabiliser les travailleurs dans leurs revendications de salaires. Nous en avons déjà un exemple puisque dans un secteur d'activité important le gouvernement entend lier la revalorisation des salaires à des engagements de réduction des effectifs.
Nous regrettons que le Premier ministre, en matière de politique conventionnelle, n'ait pas relancé la nécessité de négocier les grilles conventionnelles pour réduire l'effet du Smic.
Enfin, si le Premier ministre a utilisé une bonne formule concernant l'Europe (« faire l'Europe sans défaire la France »), il n’en reste pas moins que l'Europe est plus appréhendée comme un modèle de contraintes, que comme un catalyseur pour la croissance et pour la lutte contre le chômage.
Nous aurions souhaité que le Premier ministre utilise son crédit économique international de meilleur de la classe pour exiger de ses partenaires une relance et une dynamique contre le chômage.
Au lieu de cela on retrouve la logique de l'actuelle construction européenne.
Pas de stratégie industrielle.
Politique monétariste.
Travail de nuit des femmes (l'Allemagne vient, elle aussi, de s'y plier).
Dimanche soir, le Président de la République a précisé les modalités de ratification des accords de Maastricht. Il y aura d'abord congrès (réunion des deux assemblées) ensuite, en cas d'échec (c'est-à-dire si celles-ci ne se mettent pas d'accord) le Président de la République se réserve l'utilisation du référendum.
Quelle que soit la formule, Force Ouvrière se fera entendre. Car il est plus que temps que le débat de fond sur les tenants et aboutissants de la construction européenne ait lieu et de manière claire et que, de ce débat surgisse la nécessité d'un droit social européen.
(1) Il s'agit pour les salariés les plus âgés d'assurer la formation des jeunes.