Interviews de M. Jean-Pierre Soisson, ministre de l'agriculture et du développement rural et président du conseil régional de Bourgogne, à France 3 et France 2 le 2 octobre 1992, dans "Le Journal du dimanche" le 4, et Europe 1 le 8, sur le remaniement ministériel et l'ouverture au centre, le dialogue avec les agriculteurs et les négociations du GATT.

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Circonstance : Remaniement ministériel du 2 octobre 1992

Média : France 3 - France 2 - Le Journal du Dimanche - Europe 1

Texte intégral

France 3  : 2 octobre 1992

France 3 : Est-ce que vous n'avez pas l'impression d'aider P. Bérégovoy à s'accorder le vote des centristes en cas de censure à l'Assemblée ?

J.-P. Soisson : Je suis ministre d'ouverture, j'ai des amis au Parlement qui sont dans la majorité présidentielle et au-delà. Parce que j'ai toujours pensé que l'ouverture et l'action politique devaient faire aller ensemble des gens qui n'ont pas la même origine politique. Vous me permettrez au passage de saluer l'élection de R. Monory. Je souhaite que mon choix en tant que ministre incite des centristes à ne pas voter la censure. Si des amis centristes veulent me rejoindre dans le cadre d'un mouvement d'ouverture qui va comprendre France Unie, l'Association des Démocrates, Performance et partage et tous ceux qui veulent venir avec nous, je leur souhaite la bienvenue.

France 3 : Allez-vous demander une renégociation de la PAC ?

J.-P. Soisson : Je vais être à l'écoute du monde agricole et du monde rural. P. Bérégovoy m'a demandé comme tâche prioritaire d'être à l'écoute du monde agricole et du monde rural, qui a voté non. Il faut comprendre pourquoi, donc être à l'écoute et défendre leur intérêt. S'il faut des mesures d'aménagement de la politique agricole commune ou des mesures d'accompagnement nouvelles, je demanderai au Premier ministre de les prendre. S'il faut dire non un jour à Bruxelles pour défendre les intérêts de l'agriculture française, je dirai non.

France 3 : Est-ce que vous n'avez pas l'impression d'entrer ce soir dans un gouvernement un peu en sursis ?

J.-P. Soisson : Non pas du tout. J'ai pris une tâche difficile pour une mission limitée, pour une durée limitée. Et je le prends parce que la tâche est difficile. Et donc je ne me dérobe pas. Le Président de la République et P. Bérégovoy me demandent d'accepter cette mission, je le fais. J'ai entendu ce que vous disiez avant. Effectivement E. Cresson m'avait demandé de choisir entre la Bourgogne et le gouvernement, j'ai choisi la Bourgogne. Aujourd'hui P. Bérégovoy Premier ministre bourguignon me dit : la Bourgogne et le gouvernement sont complémentaires, alors je prends le gouvernement en complément de la Bourgogne ?


France 2 : 2 octobre 1992

P. Amar : Alors content ou gêné ?

J.-P. Soisson : Content de revenir au gouvernement, et content d'accepter une tâche difficile pour un temps limité, et je prends parce que c'est difficile. Et personne peut me dire ce soir : il cherche la soupe, comme on dit vulgairement.

P. Amar : Vous prenez, mais vous aviez dû abandonner en mars dernier parce que vous avez été élu président du Conseil régional avec les voix du FN.

J.-P. Soisson : E. Cresson m'avait dit : il faut choisir entre la Bourgogne et un invité. Si P. Bérégovoy me donne le même choix, je ferai le même choix, je choisirai la Bourgogne.

P. Amar : J. Dray dit que ce soir le gouvernement a commis une faute.

J.-P. Soisson : Chacun peut dire ce qu'il veut. Et je suis un homme de dialogue. Et je crois que la politique, c'est faire aller ensemble des gens qui ne pensent pas pareil.

P. Amar : Vous avez été élu pour vos compétences de ministres ou parce qu'on attend de vous beaucoup, notamment pour l'ouverture et l'appel aux centristes ?

J.-P. Soisson : Il faut poser la question à P. Bérégovoy et au Président de la République. Ce que je peux vous dire c'est que les campagnes ont voté non au référendum, et il faut donc s'interroger sur les conditions dans lesquelles ce vote négatif a été émis. Et la seule mission que P. Bérégovoy m'ait confiée, c'est d'être à l'écoute des agriculteurs, à l'écoute du monde rural. Et je suis donc là pour défendre les intérêts de l'agriculture française et s'il faut dire non je dirais non.

P. Amar : Est-ce que la main tendue aux centristes, ce n'est pas voué à l'échec ?

J.-P. Soisson : J'ai entendu R. Monory dire qu'il était un homme de dialogue et non un homme d'affrontement ; il est un homme de dialogue dans l'opposition, je suis un homme de dialogue dans la majorité.


Le Journal du Dimanche : 4 octobre 1992

Le Journal du Dimanche : Édith Cresson et le PS avaient demandé votre départ du gouvernement. Vous revenez. C'est la fin du purgatoire ?

J.-P. Soisson : Lorsque j'ai eu à choisir entre la Bourgogne et le gouvernement, naturellement j'ai choisi la Bourgogne. Si le même choix m'était imposé, je prendrais la même décision : d'abord la Bourgogne ! Mais Pierre Bérégovoy pense que les deux fonctions sont complémentaires. Que l'expérience acquise en Bourgogne peut servir sur le plan national. Dans ces conditions, je prends donc le gouvernement. On ne peut pas m'accuser d'aller à la soupe. Puisque c'est une mission difficile, voire impossible j'y vais. Je ne me dérobe pas à la demande du Président et du Premier ministre.

Le Journal du Dimanche : Un député socialiste, Julien Dray, qualifie tout de même votre retour de « faute » pour la majorité.

J.-P. Soisson : Chacun a sa liberté de propos. J'ai toujours pensé qu'il était intéressant de dialoguer avec ceux qui ne partagent pas vos idées. Dès son élection à la présidence du Sénat. René Monory a indiqué qu'il était un homme de dialogue dans l'opposition. Je suis un homme de dialogue dans la majorité. D'ailleurs, la première tâche qui m'attend sera de renouer les fils du dialogue avec les responsables professionnels et agricoles du pays.

Le Journal du Dimanche : Ministre de l'Emploi en 1988, quand le chômage explosait, ministre de l'Agriculture quand les campagnes sont en feu, on vous spécialise dans les missions impossibles ?

J.-P. Soisson : C'est au Président de répondre. Mais je reconnais que c'est un vrai défi qui m'est proposé. J'ai toujours fait dans ma vie le choix le plus difficile. Quand c'est difficile, je prends, en pensant à ce vers de René Char : Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. Je vais effectivement vers mon risque.

Le Journal du Dimanche : Le 14 octobre la FNSEA et le CNJA veulent bloquer les préfectures. Qu'avez-vous envie de leur dire pour les faire revenir sur leur décision ?

J.-P. Soisson : Je souhaite les rencontrer, ouvrir le dialogue, comprendre leurs problèmes. J'arrive, alors, qu'ils me voient. Et ensuite, mais ensuite seulement, ils prendront leur décision. Les campagnes ont voté non au référendum et pas seulement les agriculteurs. Il faut être davantage à l'écoute pour ne pas laisser à la dérive l'agriculture et le monde rural. Par ma nomination, le gouvernement entend indiquer que le message adressé au pouvoir a été entendu.

Le Journal du Dimanche : Vous revenez au gouvernement en compagnie de Gilbert Baumet. Peut-on parler d'ouverture quand la majorité s'effondre dans l'opinion ?

J.-P. Soisson : L'ouverture ne peut avoir la même signification en 1992 et en 1988. Cela reste un état d'esprit qui tend à faire travailler ensemble des hommes et des femmes venus d'origines différentes. J'appartiens à la majorité mais je souhaite être un élément du dialogue et, peut-être, du rapprochement entre la majorité et certains éléments de l'opposition. Je me suis battu pour la reconnaissance du centre dans la politique française. Samedi prochain, France unie, l'Association des démocrates, et Performance et Partage vont fusionner.

Le Journal du Dimanche : On vous dit inventeur de majorités difficiles à l'Assemblée. Pourtant le gouvernement que vous rejoignez peut-être renversé ?

J.-P. Soisson : La session qui s'ouvre est celle de tous les risques. Mais la question qu'il faut poser au pays est celle-ci y a-t-il une majorité de rechange ? Dans les conditions actuelles, le gouvernement doit aller son chemin et être, selon l'expression de mon prédécesseur comme député d'Auxerre, le grand ministre de l'Éducation de la IIIe République. Paul Bert, « un novateur raisonnable ».


Europe 1 : 8 octobre 1992

J.-P. Elkabbach : Six mois après, coucou vous revoilà ! Ministre de l'Agriculture et du Développement rural ?

J.-P. Soisson : Je quitte la Fonction Publique, je retrouve l'Agriculture, le dossier est difficile. Je viens parce que le dossier est difficile et que je ne me dérobe pas à l'appel du Président de la République.

J.-P. Elkabbach : Pourquoi, que lui devez-vous ?

J.-P. Soisson : J'ai rejoint F. Mitterrand en 1988, j'ai un certain sens de la fidélité. Il me demande quelque chose, je suis là pour servir.

J.-P. Elkabbach : C'est une mission qu'il vous a donnée ?

J.-P. Soisson : C'est une mission qu'il m'a donnée. Les campagnes ont voté non au référendum, et on ne peut pas laisser perdurer un divorce entre la France des campagnes et la France des villes, entre l'action des pouvoirs publics et ce que représente le monde rural. Je suis là pour renouer les fils du dialogue.

J.-P. Elkabbach : Vous n'avez pas dit mot à l'Assemblée, n'êtes-vous pas déjà un ministre ligoté ?

J.-P. Soisson : Non, je n'ai pas dit un mot parce qu'on ne m'a pas interrogé. Les membres du gouvernement répondent aux questions des parlementaires. On m'a passé des petits papiers de la majorité comme de l'opposition, me félicitant, me demandant des rendez-vous, mais c'est le jeu normal des ministres.

J.-P. Elkabbach : Au reproche de votre élection à la présidence du Conseil régional de Bourgogne avec le soupçon toujours vivace des voix de Le Pen, que répondez-vous ?

J.-P. Soisson : Cela fait six mois que je suis président du Conseil régional de Bourgogne. Toute l'équipe qui m'entoure a été élue contre le Front national, un accord a été passé entre le PS et l'opposition pour régler le fonctionnement de la Bourgogne. Pourquoi ce combat revient-il ? Peut-être tout simplement parce que je reviens au gouvernement. C'est une affaire politique.

J.-P. Elkabbach : Les centristes eux-mêmes sont durs à votre égard, qui orchestre cette campagne contre vous ?

J.-P. Soisson : Ils voient revenir un centriste et chacun veut conserver pour lui seul la part du centre. Il n'y a pas de monopole du centre. Je reviens au centre, je n'ai jamais quitté le centre. Chacun défend dans la majorité, comme dans l'opposition, le pré-carré du centre. Mais, il y a des hommes de dialogue dans l'opposition, il y a des hommes de dialogue dans la majorité, et je souhaite que les uns et les autres puissent faire ce à quoi ils sont appelés : dialoguer.

J.-P. Elkabbach : L'autre reproche est que vous ne connaissez pas la ligne droite, vous préférez les zigzags ?

J.-P. Soisson : On m'a toujours confié des dossiers très difficiles et je les ai toujours traités à ma façon, mais j'ai toujours réussi.

J.-P. Elkabbach : Vos collègues socialistes voient la défaite partout, ne croyez-vous pas qu'ils ont raison ?

J.-P. Soisson : Non, je les trouve bien moroses après six mois d'absence. Je voudrais leur donner un peu plus de « peps ». Quand on veut gagner, on se bat ! Je suis là pour me battre et pour gagner !

J.-P. Elkabbach : La majorité peut être renversée avant le mois de mars ?

J.-P. Soisson : Je ne le crois pas, parce que personne n'y a intérêt. Il y a le discours, et il y a la réalité des faits. Chacun se prépare gentiment pour le mois de mars.

J.-P. Elkabbach : Vous êtes aussi ministre du Développement rural ?

J.-P. Soisson : J'ai souhaité cela. Parce que j'ai commencé ma carrière à l'Agriculture et j'avais créé le Groupe d'Étude Parlementaire pour l'Aménagement Rural je considère que le développement rural est une affaire essentielle. Agriculture et développement rural vont de pair.

J.-P. Elkabbach : La pression américaine, pour obtenir dès le week-end des concessions dans les négociations du GATT, est forte ?

J.-P. Soisson : Je pars ce soir rencontrer J. Delors et les membres de la Commission qui traitent ce problème. Que le Président Bush veuille défendre son agriculture, et plus encore, qu'il cherche les moyens de se faire réélire, je le comprends. Mais il défend les intérêts des agriculteurs du Middle West. Nous avons, nous, à défendre les intérêts des agriculteurs français. Je ne laisserai pas se faire une déroute de l'agriculture française pour permettre la réélection de M. Bush. La réforme de la PAC a entraîné une baisse des prix des céréales, compensée par certaines aides. On ne peut pas, après une baisse du prix des céréales consentir à une réduction des exportations. On ne peut pas désespérer un secteur entier de l'activité économique.

J.-P. Elkabbach : Vous engagez-vous ce matin à ne pas capituler ?

J.-P. Soisson : Il n'est pas question de capituler. Il est question d'étudier les mesures de rétorsion à l'égard des États-Unis.

J.-P. Elkabbach : On a l'impression qu'on va finir par céder ?

J.-P. Soisson : Ce n'est pas mon sentiment. Ce dossier est d'abord traité par le Président de la République, par le Premier ministre. Il peut être évoqué lors du futur conseil européen de la semaine prochaine. Mon rôle est plutôt d'éviter que ce dossier ne se pose en terme trop brûlants. C'est pourquoi, au cours des prochains jours, je rencontrerai mes homologues étrangers. Il faut que chacun, en Europe, comprenne que le référendum a changé certaines choses. S'ils veulent faire l'Europe, il faut qu'ils se rendent compte de la situation politique nouvelle et prendre en considération la situation de l'agriculture française.

J.-P. Elkabbach : Que promettez-vous aux syndicats agricoles ? Avez-vous les moyens de corriger la réforme européenne de la PAC ?

J.-P. Soisson : Je suis à leur écoute. Je les ai vus et je les verrai des heures durant, des jours durant, s'il le faut. Nous définirons ensemble une politique agricole aménagée. La réforme de la PAC n'est pas coulée dans le bronze. Elle peut être aménagée. Je suis prêt à toute recherche de solution. Il y a des secteurs, comme les céréales, dans lesquels des aménagements doivent être trouvés. Je les trouverai.

J.-P. Elkabbach : Vous pouvez aller au-delà des efforts importants qui sont déjà faits ?

J.-P. Soisson : Tout n'est pas dans le budget. Certaines décisions peuvent être prises à Bruxelles. Je suis là pour défendre les intérêts de l'agriculture française. Si ses intérêts sont menacés, je dirai non !

J.-P. Elkabbach : Avez-vous déjà renoué avec les dirigeants agricoles ?

J.-P. Soisson : J'ai longuement vu L. Guyau hier. C. Jacob, je le vois après cette émission, j'ai également vu le président de l'assemblée permanente des Chambres d'agriculture. Avec les uns et les autres, je compte établir un dialogue de confiance et d'amitié.