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Depuis cinq ans, les Français demandent aux hommes politiques de dépasser les clivages
« S'il est de plus en plus malaisé de distinguer ce qui sépare la droite de la gauche, en revanche l'évidence se fait jour, d'une différence entre les deux droites, qui ne s'est pas le moins du monde résorbé en un demi-siècle. » Cette conclusion de René Rémond (1) est fondamentale.
Les Français ont aussi perçu cette vérité. Leurs votes, au cours des cinq dernières années, le montrent sans ambiguïté. Depuis l'élection présidentielle de 1988 et à travers chacune des grandes consultations électorales qui l'on suivie, ils ont exprimé, avec une régularité obstinée et insistante, leur volonté de voir le paysage politique s'adapter à la réalité politique.
Leurs votes successifs ont été d'une grande logique. Le corps électoral a ainsi refusé, lors des élections législatives de 1988, tant au Parti socialiste qu'à l'opposition parlementaire, une majorité absolue, conduisant ainsi Michel Rocard à engager une ouverture politique qui n'a malheureusement pas trouvé de relais suffisants. À l'occasion des élections européennes de 1989 et des élections régionales de 1992, le corps électoral a manifesté sa déception par une forte abstention et en répartissant largement ses votes sur les mouvements protestataires, en guise d'avertissement pour les formations traditionnelles. Au contraire, alors que le contexte politique était très difficile, les électeurs ont approuvé, lors du récent référendum, le rassemblement de ceux qui, au-delà des frontières partisanes, soutiennent la perspective offerte par le traité de Maastricht.
Ainsi, à cinq reprises depuis cinq ans, les Français ont invité les responsables politiques à dépasser des clivages devenus artificiels et à organiser le rassemblement de ceux qui, dans la majorité ou dans l'opposition, partagent en fait des valeurs et des projets communs.
La loi du clan
Les partis politiques ont opposé, avec non moins d'obstination, une fin de non-recevoir à ces signaux répétés. Mus par la logique d'appareil plutôt que par la logique des faits et des votes, comme effrayés par la perspective de changements et arc-boutés sur les places, ils se sont employés, après chacune de ces consultations, à encadrer et verrouiller soigneusement leur territoire, à entretenir autant que possible les illusions de leur union ou de leurs alliances, s'acharnant au passage sur ceux qui transgressaient la loi des clans pour répondre, dans la fidélité à leurs convictions, aux souhaits exprimés par leurs concitoyens.
Le Parti socialiste, peu enclin à admettre sa profonde évolution, souffre de n'avoir jamais tiré les conséquences de celle-ci. Sa mue sociale-démocrate, son ralliement à l'économie de marché ouverte, que l'ambition européenne du président de la République rendait Indispensable, n'auraient-ils pas nécessité qu'il s'en expliquât devant lui-même et devant l'opinion ?
Quant à l'opposition parlementaire, elle refuse d'avouer – pis, de s'avouer à elle-même – ses divisions objectives dans l'espoir de préserver une union de façade. Quelle pénible étrangeté que de voir les candidats de ma famille politique faire campagne avec des alliés qui se sont battus farouchement contre le dessein européen de Maastricht !
C'est dans ces conditions irréelles, profondément illogiques, contraires au bon sens, que s'ouvre la dernière ligne droite des élections législatives. Le Parti socialiste, l'UDF et le RPR s'affrontent sur leurs positions traditionnelles, figées, crispées, comme si rien ne s'était passé depuis vingt ans. C'est ainsi que les enjeux majeurs de cette consultation se sont effacés au profit de déballages peu reluisants, indignes de notre démocratie.
Parmi ces enjeux, la recomposition politique. On a bien, compris qu'elle embarrassait les appareils. Il est pourtant de plus en plus évident qu'elle est aujourd'hui une sorte de préalable, que c'est d'elle que dépend la solution des nombreux problèmes auxquels le pays doit faire face.
Les formations politiques offrent donc – en fait, imposent – à nos concitoyens, pour les élections législatives de ce mois, un menu électoral qui ne les séduit pas. Ceux-ci, comme pour les consultations passées, le feront savoir. Nul ne sait cependant sous quelle forme ils sanctionneront ce système politique, dans lequel on prétend les cloîtrer, ni comment ils forceront la main des partis pour obtenir le rassemblement majoritaire, des hommes et des femmes de progrès, acquis à la perspective européenne et aux réformes à poursuivre ou à entreprendre. Quelques signes laissent toutefois percer leurs intentions.
Le big-bang
Les sondages indiquent que les Français qui ne se résignent pas aux votes protestataires, répartissent leurs suffrages, à parts approximativement égales, entre les sociaux-démocrates, les libéraux sociaux européens et les conservateurs. Ce signe de grande sagesse est aussi de grande finesse. Car la composition de l'Assemblée nationale qui en résulte hypertrophiée par le scrutin majoritaire conduit à une majorité massive mais sans cohérence, une majorité aux pieds d'argile. À l'épreuve du gouvernement, sous la pression des ambitions présidentielles, face à la réalité des problèmes, cette majorité butera et offrira paradoxalement une opportunité nouvelle de reclassements vers la vérité et la logique politiques. Une majorité peut en cacher une autre !
Cette intuition est-elle celle du corps électoral ? Les scrutins du 21 et du 28 mars trancheront. Cette intuition guide en tout cas ceux qui appellent aux ruptures politiques. Si le big-bang espéré, proposé par Michel Rocard a reçu un accueil heureusement favorable, s'il a trouvé un écho du côté de l'opposition en suscitant des émules en son sein, si des personnalités de l'opposition comme Raymond Barre, depuis toujours étranger aux clivages politiciens, bénéficient de l'estime de l'opinion, c'est bien que ceux qui, dans la majorité comme dans l'opposition, partagent ces vues et ces espoirs sont plus nombreux qu'on ne le pense.
Puissent-ils se faire entendre. Puissent-ils trouver demain les conditions politiques et les responsables déterminés qui permettront de sortir la vie politique française de l'artifice pour la ramener au réel. Le pays en a un besoin urgent. Il le réclame.
(1) « La politique n'est plus ce qu'elle était. » Calmann-Lévy.