Extraits de l'interview de M. Charles Millon, président du groupe parlementaire UDF à l'Assemblée nationale, à RTL le 9 mai 1993, sur le plan de redressement du gouvernement, notamment la hausse de la contribution sociale généralisée, sur les mesures concernant l'immigration et les propositions de l'UDF sur la décentralisation et le mode de scrutin pour les élections européennes de 1994.

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Média : Emission Le Grand Jury RTL Le Monde

Texte intégral

Passages importants

Le groupe UDF et le gouvernement 

Le rapport Raynaud (…) démontre à l'évidence que la France est dans une situation gravissime, qu'il y a nécessité d'engager des actions de redressement, mais aussi des réformes fondamentales. (…)

La doctrine du groupe UDF est simple : soutien au Gouvernement (…) ; nous ferons preuve d'imagination et serons les auteurs d'un certain nombre de propositions pour que le Gouvernement (…) engage les réformes qui nous paraissent absolument nécessaires (…) ; le groupe UDF sera un aiguillon quand on aura l'impression que le gouvernement traîne trop pour prendre des décisions qui nous sembleront s'imposer. (…)

Du rapport Raynaud au plan de redressement

Le gouvernement avait annoncé dès le départ sa démarche. Il fallait tout d'abord dresser un bilan pour que l'on sache quelle était l'ampleur des déficits et que l'on connaisse la situation économique et sociale de notre pays. (…) Le rapport Raynaud a malheureusement confirmé nos craintes (…) : le trou affirmé représente plus du tiers du budget de l'État. (…) 

Quant aux prélèvements, le choix a été fait : l'augmentation de la CSG. C'est l'option qu'avaient choisie la plupart des membres de l'UDF. (…) 
 
S'agissant de la défense du Franc, il est évident que Pierre Bérégovoy avait choisi la bonne solution. (…) Nous poursuivrons la politique de la défense d'un franc fort pour permettre à notre pays de tenir son rang économique dans le cadre de l'Europe et devant la concurrence internationale. (…) 

De 1988 à aujourd'hui, l'augmentation des dépenses courantes de l'État a atteint 20 %. (…) Je pense que l'accusation principale ne devrait pas être portée tellement sur le gouvernement Bérégovoy : elle devrait l'être beaucoup plus sur le gouvernement Rocard. (…) C'est au moment où la France allait bien, c'est-à-dire dans les années 1988-1990, qu'il aurait fallu constituer des réserves, diminuer la dette publique et lancer des programmes d'investissement. Or c'est exactement l'inverse que l'on a fait (…). On a joué à la cigale alors qu'il fallait jouer à la fourmi. (…)

La formation du gouvernement : 

« J'ai décliné l'offre qui m'a été faite »

L'ambition de tout homme politique français est bien sûr de participer un jour au gouvernement de la France. 

J'ai décliné l'offre qui m'a été faite dans le secteur qui m'était proposé, l'agriculture. En effet, dans ce secteur, deux politiques sont possibles : le choix européen (…), ou une attitude plus protectionniste. J'ai craint que le choix n'ait pas été fait dans la majorité et, par scrupule, je n'ai pas voulu mettre dans l'embarras M. le Premier ministre. (…)

Les négociations du GATT et la construction européenne

L'un des grands challenges des jours qui viennent est la reconstitution de cette Europe qui semble aujourd'hui déliquescente. Il va falloir reconsolider l'axe franco-allemand, qui est la colonne vertébrale de la construction européenne. (…) Je soutiendrai toutes les initiatives qui seront prises en vue du renforcement de cet axe comme en vue du renforcement de la coopération au niveau de l'Europe. Je pense que l'on ne pourra pas aborder les négociations du GATT si l'on n'a pas créé au préalable une solidarité européenne. (…) 

Actuellement, l'Europe souffre d'une chose : elle est tatillonne et réglementaire à l'intérieur, et libre-échangiste à l'extérieur. Elle doit faire un examen de conscience. Elle doit retrouver la préférence communautaire. Elle doit retrouver l'esprit communautaire. (…)

« Un gouvernement de rassemblement »

Le gouvernement qui a été mis en place par Édouard Balladur est un gouvernement de rassemblement. (…)

M. Balladur aurait pu choisir des personnes émanant des courants écologistes. Mais il a respecté les résultats du suffrage universel. (…) 

Le scrutin à deux tours présente l'immense intérêt que la personne élue est obligée de prendre en compte les opinions, les sensibilités, les réflexions, les aspirations de ceux qui ont été obligés de se désister. (…)

Je suis pour ma part convaincu qu'un homme comme Michel Barnier portera les projets écologistes. (…)

Le suicide de Pierre Bérégovoy 

Face au drame que représente le suicide de Pierre Bérégovoy, la seule attitude digne est le silence et le recueillement. (…) Ceux qui ont voulu (…) commenter, (…) juger, (…) chercher à donner un sens à un geste dont tous ignorent les raisons, ont à mon avis fait fausse route. (…) Rappelons-nous cette phrase de Soljenitsyne : « Donner un sens à ce qui n'en a pas, voilà l'ultime outrage. »

Un certain nombre d'hommes politiques ont voulu utiliser cet événement et se retourner contre la presse et contre les juges. Je pense qu'ils ont eu tort. Et d'abord parce que l'opinion publique est beaucoup plus sage qu'elle ne paraît : elle a très bien compris que, la plupart du temps, ces hommes politiques cherchaient à se défendre eux-mêmes. (…) 

La presse française est une presse qui se comporte bien, et certainement beaucoup mieux que des presses étrangères ou des presses qui existaient avant la guerre, qui attentaient (…) à la dignité des personnes. Quand la presse française fait des enquêtes sur la vie publique des hommes politiques, sur leurs gestes publics, elle ne fait que son devoir.

Q. : Vous avez été le seul homme politique à réclamer la démission de Pierre Bérégovoy lors de la révélation de son prêt. Qu'en pensez-vous aujourd'hui ?

R. : À l'époque, j'ai fait connaître mon point de vue. J'ai dit qu'il s'agissait d'une faute. (…)

La gauche, la morale et la corruption

De 1981 à 1993, s'est opéré un changement de climat très grave dans ses conséquences. (…) Quand ils sont arrivés au pouvoir, les socialistes nous ont expliqué qu'ils allaient rétablir la morale dans la vie politique française. (…) Mais aujourd'hui, les donneurs de leçons sont incapables de respecter leurs propres directives.

D'autre part, on a installé des mécanismes qui ont favorisé la « corruption », si l'on peut utiliser cette expression forte. Par exemple, avec la société d'économie mixte, il y a eu confusion entre fonds publics et fonds privés, il y a eu confusion des rôles. (…) À partir de là, on a vu se développer le climat délétère que je dénonce. (…)

Si l'on veut que la démocratie (…) puisse résister, il ne faut pas que les hommes publics se mettent dans des situations de faute.

Q. : La décentralisation n'a-t-elle pas contribué à installer ce climat délétère ?

R. : La décentralisation, en donnant des pouvoirs plus importants à un certain nombre d'hommes politiques, a fait naître plus de tentations. (…) C'est la raison pour laquelle je suis pour le renforcement des pouvoirs des chambres régionales des comptes. Je suis favorable à un contrôle annuel et à une transparence totale de tous les actes des assemblées départementales et régionales. (…)

La confusion des pouvoirs et l'affaire noir

Pour qu'une démocratie marche bien, il faut respecter le principe de la séparation des pouvoirs jusque dans ses moindres détails. Les hommes politiques doivent faire de la politique, les juges doivent rendre la justice, la presse doit faire de la presse. Il ne faut pas confondre les rôles ! (…) 

Une des raisons du climat délétère que je dénonçais à l'instant est la suivante : on a vu des hommes politiques s'ériger en juges, des juges en hommes de médias, et des médias en politiques. Cette confusion a introduit un climat qui est absolument ingérable. Je souhaite que, dans les mois, dans les années qui viennent, chacun retrouve son rôle. (…)

Le 10 mai 1993 : fin du mitterrandisme ?

Il y a eu un début : ce fut le 10 mai 1981. J'espère que le 10 mai 1993 sera une fin. (…)

Avec la présente cohabitation, j'ai l'impression que François Mitterrand occupe maintenant un poste d'observateur et non plus un poste d'acteur. (…)

La candidature de Jacques Chirac à l'élection présidentielle 

Toute personne a le droit, surtout quand elle a le talent et la carrière de Jacques Chirac, d'annoncer sa candidature à l'élection présidentielle. Mais je souhaite que, pendant les deux ans qui viennent, on se préoccupe du redressement de la France. Je souhaite que l'on se préoccupe de la campagne présidentielle trois mois avant et non pas antérieurement. (…)

Quel candidat de l'UDF à l'élection présidentielle ?

L'UDF est un mouvement qui est riche d'hommes, comme elle l'a démontré à l'occasion des élections législatives. (…) Nous avons prouvé que nous étions capables d'avoir un projet. (…)

Il y a dans les rangs de l'UDF des candidats à l'élection présidentielle. Nous ferons le choix en temps voulu. (…)

La déductibilité fiscale de la CSG

Le problème de la déductibilité de la CSG renvoie à la question : la CSG, qu'est-ce que c'est ? Si l'on considère que la CSG est une cotisation, il est bien évident qu'il faudra s'orienter vers la déductibilité. S'il s'agit au contraire d'un impôt, il est non moins évident qu'il n'y aura pas déductibilité. (…)

On a instauré avec la CSG un impôt, ou une cotisation, proportionnel (…), sur tous les revenus.

Or notre impôt sur le revenu est quant à lui progressif. (…) La CSG est donc supportée par tous les Français, contrairement à l'impôt sur le revenu. (…) Sait-on que 5 % seulement des foyers fiscaux acquittent 52 % de l'impôt sur le revenu ? (…)

Lorsque l'on considère tout le système, une réflexion s'impose (…) et une grande réforme fiscale apparaît nécessaire (…).

Je suis sûr, quant à moi, qu'il faudra diminuer la progressivité de l'impôt sur le revenu et élargir son assiette. Il faudra par ailleurs s'interroger sur la vocation de la CSG. (…)

Q. : Un taux de CSG de 2,4 % n'est-il pas le plus probable ?

R. : Je ne connais ce chiffre que par la presse. (…) Il est vraisemblable. (…)

Il va falloir gérer une période intermédiaire, ce qui est toujours difficile. (…) L'impôt sur le revenu est progressif et pèse très lourdement sur un certain nombre de catégories. (…) Peut-on demander à ces catégories un effort supplémentaire ? À titre tout à fait personnel, je réponds oui, car la situation est très grave. Je ne suis donc pas très favorable à la déductibilité (…), mais je comprends très bien ceux qui en sont partisans et je crois comprendre que c'est le sentiment du gouvernement. (…) Mais pour ma part, je le répète, la situation est tellement grave qu'il faut un effort de solidarité tout à fait exceptionnel.

La meilleure utilisation des nouvelles recettes

Je souhaite que les nouvelles recettes soient bien utilisées, notamment pour la relance du secteur du logement, car cela répond à une urgence sociale (…) et aussi pour favoriser l'emploi dans les petites et moyennes entreprises. (…) Le groupe UDF fera des propositions, par exemple l'exonération des cotisations familiales pour toutes les entreprises qui accepteraient de faire de l'apprentissage (…) et la simplification des prélèvements que doivent payer les PME. (…)

Le programme de l'UPF et l'augmentation des prélèvements obligatoires

Q. : N'aurait-il pas été plus correct envers vos électeurs d'annoncer cet accroissement de la fiscalité avant les élections ?

R. : Personne n'avait l'idée de la gravité de la situation, moi le premier. (…) Nous allons demander un effort exceptionnel à nos concitoyens. Je pense qu'ils y sont prêts, mais nous devons avoir l'audace d'engager immédiatement des réformes. (…) Un des rôles de l'UDF sera d'être audacieux pour que l'on n'en reste pas à une politique conjoncturelle, mais pour que l'on essaie de faire évoluer les structures de notre société, principalement dans le domaine de l'emploi, de l'éducation et de la formation. (…) 

La dette publique représente 2 200 milliards de francs et son remboursement constitue le troisième poste du budget. (…)

Immigration, contrôles d'identité et mariages blancs 

S'agissant de l'immigration, je suis favorable à une politique du contrat avec l'immigré, avec le pays d'origine et avec les collectivités locales. (…) Le problème de l'immigration se résoudra bien sûr à Paris, mais aussi à Rabat, à Alger et à Tunis. (…) J'ose espérer que le ministre de l'Intérieur prendra les moyens, dans le respect de la dignité humaine et du droit, pour faire en sorte que ceux qui sont venus d'une manière irrégulière dans notre pays et qui ne respectent pas nos lois (…) retournent dans leur pays d'origine. (…) Je suis pour les contrôles d'identité préventifs, mais dans des conditions définies, car je ne souhaite pas que l'on en vienne au délit de « sale gueule ». (…) Il faut qu'ils soient effectués sous le contrôle du Procureur et dans des situations bien définies. (…)
 
Je suis partisan de la rigueur contre les « mariages blancs ». C'est un procédé qui s'est développé à une rapidité étonnante depuis deux ou trois ans. Je pense que le maire est la personne la plus apte à suivre ce type de dossiers. (…)

La décentralisation de la formation professionnelle

La réforme la plus urgente concerne l'adéquation entre l'emploi et la formation. (…) Cinq jours après sa constitution, le groupe UDF a proposé au Premier ministre une proposition de loi sur la décentralisation de la formation professionnelle. (…) M. Giraud, ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle, vient devant notre groupe mardi pour annoncer qu'il a retenu notre proposition. Un groupe de travail sera mis en place le soir. Il comprendra les présidents de région, des représentants des groupes UDF et RPR ainsi que des membres du cabinet de M. Giraud. Il actualisera la proposition de loi que nous avions déposée en 1990. Elle pourrait venir en discussion avant la fin de cette session parlementaire. (…)
 
Les élections européennes

À chaque jour suffit sa peine. Aujourd'hui, nous parlons du collectif budgétaire. Dans un an, ce seront les élections européennes. Si à ce moment-là, l'UDF et le RPR pensent que pour mieux ratisser deux listes sont nécessaires, il y en aura deux. (…) S'ils pensent que pour mieux affirmer notre unité, il faut une liste, il n'y en aura qu'une. (…)

Je suis l'auteur avec Alain Lamassoure d'une proposition de loi instaurant un scrutin régionalisé, mais avec les régions actuelles. (…) Si l'on nous propose ce projet-là, l'UDF l'étudiera avec attention et bienveillance. (…) S'il s'agissait d'un tout autre projet, nous serions très réticents et nous préférerions le maintien du système actuel.