Éditorial de Mme Arlette Laguiller, porte-parole de Lutte ouvrière, dans "Lutte ouvrière" du 22 janvier 1993, intitulé : "Les démonstrations militaires des Occidentaux contre l'Irak : les manœuvres des gendarmes du monde... et leurs victimes".

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Circonstance : Raids aériens américains les 13, 17 et 18 janvier 1993 sur l'Irak

Média : Lutte Ouvrière

Texte intégral

Les démonstrations militaires des Occidentaux contre l'Irak : les manœuvres des gendarmes du monde… et leurs victimes !

La nouvelle démonstration de force américaine contre l'Irak, décidée par Bush mais que son successeur Clinton a déclaré approuver, est heureusement loin d'avoir l'ampleur de la guerre du Golfe de 1991. Mais elle ne vaut pas mieux pour autant.

On nous déclare encore une fois qu'il s'agit de faire respecter les résolutions de l'ONU. Mais Saddam Hussein a beau jeu de répondre que personne ne parle d'employer la force pour contraindre Israël, par exemple, à respecter des résolutions de la même ONU qui lui enjoignent de laisser revenir les plus de 400 Palestiniens qu'il vient d'expulser ; sans parler des autres résolutions que cet État ignore, pour certaines, depuis plus de quarante ans.

Les résolutions de l'ONU servent à couvrir d'une apparence de droit des interventions militaires que, lorsqu'ils estiment que leur intérêt le justifie, les dirigeants des grandes puissances pratiquent sans vergogne ; à commencer par les dirigeants américains. À tel point que leurs acolytes anglais et français ou l'ONU elle-même se sentent maintenant obligés, bien que fort timidement, de prendre quelque distance.

Nul ne sait si les tirs américains – mais aussi anglais et français – sur l'Irak ont atteint des objectifs militaires, mais on est déjà sûr qu'ils en ont atteint qui ne l'étaient pas, et qu'ils ont tué des civils irakiens.

Saddam Hussein est certes un dictateur, envers lequel aucun travailleur conscient ne peut éprouver de sympathie.

Mais ce n'est pas le dictateur Saddam Hussein que combattent les dirigeants des grandes puissances impérialistes. Des dictateurs comme celui-là, ils en ont eu, et ils en ont encore, beaucoup dans leurs alliés.

D'ailleurs, il y a deux ans, à la fin de la "guerre du Golfe", quand le régime de Saddam est apparu menacé par la révolte des Kurdes au nord et des Chiites au sud, les USA ont bien vite arrêté leur offensive, préférant encore que le dictateur sauve son trône, plutôt que de voir se développer une situation insurrectionnelle dans le pays. Après tout, Saddam Hussein, les dirigeants de la coalition impérialiste – à commencer par Mitterrand – le connaissaient bien. Avant d'avoir suscité leur courroux, n'avait-il pas été un "ami de la France", et l'un des meilleurs clients de ses marchands d'armes.

Car, ce que Bush, et derrière lui ses comparses que sont Major et Mitterrand, reprochent à Saddam Hussein, ce ne sont pas les crimes commis contre son propre peuple. C'est de vouloir jouer son jeu tout seul, sans tenir compte de la manière dont ils entendent, eux, régler le sort du monde en général et celui du Moyen-Orient en particulier.

Le conflit qui oppose ces gens-là aux dirigeants irakiens est du même ordre que ceux qui peuvent exister entre les chefs de la Mafia et de petits truands pensant qu'ils peuvent faire bande à part. Et les dirigeants de cette Mafia-là ont eux aussi appris à changer de visage.

Au début du siècle, les grandes puissances intervenaient à force ouverte, pour imposer leur loi aux pays plus faibles. Aujourd'hui, la politique du bombardement aérien et des missiles de croisière a remplacé ce que l'on appelait alors la "politique de la canonnière", et les grandes puissances ont inventé "l'ONU" pour dissimuler leurs méthodes de gangsters sous les apparences d'une défense collective de la paix ou d'opérations "humanitaires".

Mais ce n'est ni la paix, ni l'intérêt des peuples, que défend l'ONU, c'est uniquement l'ordre impérialiste, cet ordre qui permet aux trusts internationaux et aux banques de prospérer en réduisant des peuples entiers à la misère. C'est ainsi que sous couvert de "rendre l'espoir" à la Somalie, on voit les troupes de l'ONU s'y conduire comme en territoire conquis, avec comme seule ambition visible de parvenir à sélectionner, parmi les "seigneurs de la guerre" qui s'affrontent, celui à qui ils pourront confier le maintien de leur ordre.

C''est pourquoi, si l'ONU décidait demain d'intervenir en Bosnie, on peut être sûr que ce ne serait pas pour y défendre le droit des gens, mais uniquement pour essayer d'y imposer la solution la plus conforme aux intérêts des grandes puissances, même si cela se traduisait par de nouvelles souffrances pour les peuples de la région.

C'est la course au profit, cette course qui est la règle du monde capitaliste, qui est à l'origine des tragédies qui en ce début d'année 1993 ensanglantent la planète. Et ce n'est certes pas l'ONU, ce syndicat des exploiteurs, qui pourra y mettre un frein. Le monde fraternel et pacifique auquel tous les travailleurs aspirent ne pourra naître que de leurs efforts pour prendre leur sort en mains.