Interview de M. Raymond Barre, député apparenté UDC, à RTL le 14 décembre 1992, sur le conseil européen d'Edimbourg, l'intervention militaire en Somalie et en Yougoslavie et la situation économique.

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J.-M. Lefebvre : Le conseil européen s'est achevé sur un compromis. Est-il bon ?

R. Barre : Tous ceux qui attendaient avec une certaine inquiétude le sommet d'Edimbourg, se réjouissent des conclusions auxquelles le sommet est parvenu. C'est un compromis, je ne dirai pas que c'est un succès, c'est un non-échec. Nous avons pu éviter une situation qui eût été grave si le Danemark et par voie de conséquence la Grande-Bretagne se trouvaient rejetés hors du processus de ratification du traité de Maastricht. Par ailleurs, cet avantage a été payé d'un prix élevé puisque les exemptions n premier accordées au Danemark vont loin. Il y a deux éléments à retenir. En lieu, un certain nombre de problèmes ont été réglés pour les années à venir, jusqu'à la fin de ce siècle. Ce sont les problèmes de financement. C'est un résultat satisfaisant que l'on ait pu prévoir une augmentation des ressources à la Communauté. C'est une augmentation sérieuse, raisonnable pour faire face aux diverses obligations de la Communauté. En second lieu, dans toutes ces discussions, il est clairement apparu qu'il y avait un groupe de pays, dix pays qui étaient décidés à travailler ensemble et à aller dans le sens qui était indiqué par les accords de Maastricht. Le Danemark s'est mis en marche. Mais on a l'impression que cela n'apparait pas comme un phénomène fondamental. C'est peut-être vrai. Ce qui se profile à l'horizon c'est l'attitude de la Grande-Bretagne. Est-ce que J. Major réussira à entraîner son Parlement pour la ratification de Maastricht sans autres mesures favorables? Ou est-ce qu'on ne se retrouvera pas dans quelques mois devant des demandes britanniques qui s'inspireraient devant des demandes du Danemark ?

J.-M. Lefebvre : N'a-t-on pas été trop loin avec le Danemark ?

R. Barre : C'est un problème auquel on a toujours eu à faire face. Les Anglais cherchent les exceptions. À la fin des fins, ils finissent par se rallier à la position dominante au sein de la Communauté. Mais toutes les affaires ne sont pas réglées par le sommet d'Edimbourg. Nous devons attendre le premier semestre de l'année 1993. Ce qui est important, c'est qu'il y a dix pays qui n'ont pas bougé de leur position. Dans ces dix pays, il y a en particulier, la France, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie.

J.-M. Lefebvre : On est passé du grand souffle de Maastricht a un compromis de boutiquiers.

R. Barre : Ce qui est important c'est de faire avancer la construction européenne. Parfois il y a des échecs et des attentes plus longues que celles qui étaient envisagées, puis les choses redémarrent. Nous sommes nécessairement dans une situation de ce genre, car il faut bien voir que Maastricht a porté une novation. Le sommet aurait pu se passer tel qu'il s'est produit dans le cadre de la Communauté avant. Maastricht. Les problèmes qui se sont réglés à Edimbourg, sauf le cas danois, sont des problèmes de la Communauté avant Maastricht. Maintenant il y a tout ce qui a été envisagé pour répondre aux objectifs de Maastricht et cela commencera qu'à se manifester à partir de 1994. L'année 1993 est en réalité qu'une année intérimaire. L'élément qui me parait important est qu'il y a dix pays qui sont tout à fait désireux de poursuivre et que par ailleurs nous avons encore des interrogations sur l'attitude finale du Danemark et de la Grande-Bretagne.

J.-M. Lefebvre : Madame Scrivener a été renommée commissaire.

R. Barre : je m'en réjouis. C'est une confirmation pour les deux années qui reste à courir à la Commission. Elle a rempli une tâche tout à fait remarquable en ce qui concerne l'harmonisation des fiscalités et le gouvernement a bien fait en renouvelant son mandat.

J.-M. Lefebvre : La semaine dernière vous étiez favorable pour une opération en Somalie mais vous mettiez des réserves pour intervenir en Yougoslavie.

R. Barre : Je conçois qu'il y ait un débat. Je n'ai pas nié que ce qui se passe en Bosnie soit intolérable. Mais avant de décider une intervention, il faut se demander dans quelles conditions l'intervention aura lieu. Or, se serait extrêmement dangereux de se lancer dans une opération militaire en Bosnie. On parle d'opération aérienne pour interdire l'espace aérien bosniaque aux avions serbes. Cela n'a pas l'ampleur qu'une opération militaire qui comporterait l'envoi de troupes terrestres

J.-M. Lefebvre : C'est peut-être le début d'un processus ?

R. Barre : Nous verrons bien. Mais soyons prudent. Nous ne pouvons pas nous lancer dans des opérations dont nous ne savons pas exactement quels sont les objectifs politiques, dont nous ne savons pas par ailleurs quels sont les moyens nécessaires pour parvenir à un résultat positif. Ce sont des décisions qui mettent en jeu la vie de soldats. En Somalie aussi. Mais les Américains disent qu'il n'y a pas de quoi effrayer les Marines. Les Marines semblent avoir maîtriser la situation. Je ne suis pas sûr que face à l'armée serbe, face aux partisans qui se trouvent en Bosnie, la situation puisse être aussi simple.

J.-M. Lefebvre : Dans quelques heures s'ouvre à Little Rock un bilan de l'économie américaine. Est-ce qu'un état de lieux en France serait souhaitable ?

R. Barre : Pourquoi pas ? Ce qu'il y a d'intéressant aux États-Unis c'est que la bipartisanship existe et qu'une fois que le président est élu il est le président de tous les Américains. Il peut faire appel aux démocrates comme au parti républicain pour examiner les problèmes qui se pose et trouver des solutions acceptables par le plus grand nombre. Nous avons des progrès à faire en démocratie. Les premières nominations aux États-Unis marquent l'importance que le président attache à la réduction du déficit budgétaire. L'équipe a été désignée pour servir cet objectif. Les marchés réagissent positivement.

J.-M. Lefebvre : Nous sommes dans une situation de déflation ?

R. Barre : Non. La déflation est un mouvement cumulatif de baisse des prix. Nous avons réussi en France à maitriser l'évolution des prix. Il faut reconnaître que nous sommes favorisés à cela par la situation internationale, de relative stabilité, par le prix des matières premières qui baissent et par le prix du pétrole qui est relativement stable. Ces efforts peuvent porter des fruits parce que le contexte est très favorable. Faut-il s'inquiéter de la stabilité des prix ? Faut-il y voir une cause d'une certaine stagnation de l'activité économique ? Est-ce qu'il faut y voir la cause du chômage ? Je ne crois pas. On a tort d'établir un lien entre la stabilité des prix et l'accroissement du chômage. Quant à l'activité de l'économie, il serait possible, compte tenu de la marge de manœuvre qui existe, de soutenir la conjoncture. L'économie française a besoin d'un programme de soutien de la conjoncture. L'initiative de croissance européenne pourra peut-être y contribuer. Il serait nécessaire que l'on trouve rapidement un moyen d'éviter ces dépôts de bilan d'entreprise. Les entreprises manquent de crédits pour leur trésorerie alors qu'elles sont viables. Il y a là des mesures importantes à prendre de manière à empêcher la détérioration de notre tissu d'entreprise. Les entreprises qui disparaissent ne vont pas se recréer rapidement.