Interview de M. Hubert Védrine, ministre des affaires étrangères, à Europe 1 le 5 février 1998, sur la mission de M. Dufourcq en Irak, les propositions françaises pour résoudre la crise entre l'ONU et l'Irak, sur la prise d'otages français au Tchad, et sur l'intégration du ministère de la coopération au sein du ministère des affaires étrangères.

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Circonstance : Voyage de M. Bertrand Dufourcq, secrétaire général du ministère des affaires étrangères à Bagdad, pour porter un message du Président Chirac à Saddam Hussein, le 4 février 1998

Média : Europe 1

Texte intégral

Q : Votre émissaire à Bagdad, Bertrand Dufourcq a vu longuement, hier, Saddam Hussein. Il rentre à Paris. Qu'en est-il ce matin ?

R : M. Dufourcq, qui est le secrétaire général du Quai d'Orsay a remis à Saddam Hussein un message du président Chirac dans lequel celui-ci argumente de façon détaillée, pour-convaincre les dirigeants iraquiens que la seule sortie acceptable de cette crise, c'est qu'ils acceptent de laisser la Commission de contrôle - ce qu'on appelle l'UNSCOM – faire son travail jusqu'au bout, librement, sans entrave.

Q : Quelle est la réponse de Saddam Hussein.

R : On peut dire qu'il y a un début de mouvement, c'est-à-dire que sur ce point, qui était entièrement bloqué et qui était l'inspection des huit sites dits « présidentiels » que la Commission veut inspecter, parce qu'elle estime qu'il y a un certain nombre de soupçons et que son travail ne serait pas complet sans cela, les Iraquiens commencent à dire qu'ils pourraient être soit inspectés soit visités. Il y a une discussion sur les termes : plus ou moins de représentants de l'UNSCOM. Il y a deux points sur lesquels il y a un début de mouvement mais qui c'est tout à fait insuffisant à ce stade.

Q : Pour vous, ce n'est pas encore un geste significatif ?

R : C'est un pas en avant. Il y a un pas en avant mais, pour le moment, pas plus. Ce n'est pas suffisant et cela ne répond pas entièrement à la question posée. Autant il y a divergence sur l'emploi de la force, autant sur le fait de savoir si la Commission doit pouvoir accéder librement, là, il n'y a pas de divergences entre les membres permanents du Conseil de sécurité.

Q : Et ce matin, qu'est-ce que, par votre voix, la France peut proposer et dire aux Iraquiens ?

R : La France peut dire aux Iraquiens que cela n'est pas suffisant, même si c'est un pas en avant, qu'il faut accepter que la Commission puisse travailler et que ce n'est pas humiliant de laisser travailler une Commission de contrôle en matière de désarmement. Toutes sortes de grands États, souverains, libres, indépendants, fiers, acceptent des contrôles en matière de désarmement. C'est ce que nous disons aux Iraquiens et nous continuons. Nous parlons à tous ceux qui font le même type d'efforts : la Ligue arabe, les Turcs, les Russes.

Q : Apparemment Saddam Hussein n'entend pas.

R : Et de l'autre côté, nous disons qu'il ne faut pas se précipiter aux conclusions, nous devons persévérer, être tenaces et patients.

Q : L'administration Clinton paraît résolue à frapper Saddam Hussein quoi qu'il arrive. Ils ont même, apparemment, programmé et décidé leurs attaques.

R : Cela fait partie d'une stratégie. Ce sont les militaires du Pentagone qui disent à la presse américaine que sur un plan purement technique, des préparatifs montrent que... Il n’y a pas de décision politique des États-Unis, encore moins des autres.

Q : S'il y a une attaque, elle sera naturellement – on le dit – aérienne, massive, ininterrompue contre des cibles déterminées. La Fiance connaît-elle aces cibles ? Et Saddam Hussein lui-même est-il visé ?

R : Pas spécialement, pour le moment c'est une sorte d'opération de propagande pour intimider.

Q : Mais Saddam Hussein, lui, est-il visé ? Son régime ?

R : Vous savez, il y a des planifications américaines qui, dans le détail, ne sont pas connues. Ce qui ressort des propos tenus par les Américains, c'est l'idée de détruire les capacités iraquiennes dans les matières où il y a soupçon, puisque jusqu'ici la Commission de contrôle, qui a énormément travaillé je le rappelle, parce qu'elle prétend avoir détruit déjà plus d'armes qu'il n'en avait été détruit pendant la guerre du Golfe, en matière balistique et atomique. Cette Commission estime qu'en matière chimique et bactériologique, il y a encore d'énormes soupçons. C'est là-dessus que porte le débat.

Q - Et c'est vrai qu'il a des armes chimiques et bactériologiques ?

R : Personne ne le sait exactement puisqu'il s'agit de contrôler pour vérifier si cela est vrai. Mais disons que les soupçons sont très fortement étayés et que personne ne les met complètement en doute, pas même les Russes.

Q : Au passage, il n'est pas le seul dans la région à tenir ces armes ?

R : Non, malheureusement il n'est pas le seul, et il est évident que même quand on arrivera à sortir de cette crise iraquienne, il faudra reprendre le sujet plus large, disons, d'une sorte de désarmement régional ou d'un équilibre régional des armements. Mais c'est un autre problème.

Q : Vous avez rencontré et reçu à plusieurs reprises Madeleine Albright ? S'il y a une attaque, est-elle aérienne, n'est-elle pas suivie d'une opération au sol ?

R : Non, pour ce que j'en sais. Mais nous n'y sommes pas associés, nous ne sommes pas participants à cela et je n'en connais pas le détail. Je sais ce que les Américains disent préparer, je sais ce qu'ils disent. Cela fait partie d'une sorte de mise en condition pour créer une pression.

Q : Mais il y a des renforts militaires qui arrivent ?

R : Oui, américains.

Q : La France ne prêtera en aucun cas sa main aucune aide logistique, aérienne, territoriale à l'Amérique si elle déclenchait une opération militaire ?

R : La France n'a pas l'intention de s'associer à cela et pour le moment, ce que fait la France, c'est d'obtenir une solution par des moyens diplomatiques et par la persuasion politique. Et je ne désespère pas que nous y arrivions.

Q : Il n'y a aucune circonstance au cas où la France, seule, ou avec les Européens, accepterait une option militaire et s'y engagerait. Aucune ?

R : Non.

Q : On peut dire que c'est clair ?

R : Oui, dans ce cas-là, dans l'affaire dont nous parlons aujourd'hui.

Q : Vous allez transmettre aux Américains ce que Saddam Hussein a dit à votre envoyé spécial. Mais si Washington repousse votre initiative, on avance vers ces coups et cette menace dont Boris Eltsine disait hier que cela pourrait déclencher – il est peut-être allé trop fort – une troisième guerre mondiale.

R : D'ailleurs, je crois qu'ils ont dit après qu'il n'avait pas dit cela. Mais toujours est-il qu'il ne faut pas arrêter les choses à cet instant. A cet instant même, les choses bougent, les Américains eux-mêmes sont obligés d'analyser le fait que les Russes et les Chinois considèrent que les Etats-Unis ne peuvent pas, sur la base des résolutions antérieures, recourir à la force. Donc, ils sont obligés d'analyser ce fait et ils sont obligés d'analyser le fait qu'en dehors des Britanniques, aucun pays ne se déclare, par principe, favorable à l'emploi de la force, même s'il y a unanimité sur le fait que Saddam Hussein doit ouvrir les sites. D'autre part, ils doivent tenir compte du fait que les efforts diplomatiques ne sont pas terminés. Les choses ne se concluent pas maintenant, à cette minute où nous parlons. Les choses continuent.

Q : Les Américains veulent cette opération, ils la veulent cette action ?

R : Attendez, ce n'est pas parce que certains Américains, certaines forces, certaines administrations...

Q : Certains groupes pétroliers, certains groupes républicains...

R : Certains veulent cette opération. Ce n'est pour autant qu'elle va se faire ni qu'elle est légitime, ni qu'elle résoudrait les problèmes qui sont posés. Nous pensons qu'elle ne résoudrait pas, en plus, les problèmes qui sont posés. La question est un vrai contrôle intelligent, à long terme, des programmes éventuellement menaçants de l'Iraq. Est-ce que cela répond à la question ? Nous ne le pensons pas. Il y a une sorte de course contre la montre et pour nous, les efforts ne sont pas terminés.

Q : On peut dire que c'est la position de la toute la France cohabitante ?

R : Et même au-delà puisque j'ai vu des déclarations qui vont même au-delà du président de la République et du gouvernement. Il me semble que c'est la position française. Ce n'est pas que la position française, c'est la position de tous les Européens, d'après ce que j'observe, sauf des Britanniques. Naturellement, c'est la position du Monde arabe, c'est la position des Russes, des Chinois. C'est, quand même extrêmement large. Encore une fois, ce n'est pas une façon de dire qu'il ne faut pas résoudre la crise. Il faut la résoudre mais il y a des raisons rationnelles et logistiques de penser que le recours à la force sous la forme...

Q : Et les Américains peuvent y aller tout seuls ?

R : Les Etats-Unis peuvent décider tout seuls d'y aller tout seuls.

Q : La France condamnerait les Etats-Unis ?

R : Nous n'en sommes pas là. Cela dépend du contexte. On n'est pas au bout de l'affaire. Précisément, il ne faut pas considérer que tout est fini. C'est une erreur.

Q : À propos du Tchad, est-ce que vous confirmez que les quatre Français disparus sont bien vivants ?

R : Ce sont les informations que nous avons.

Q : Les Français se souviennent de ce qui s'était passé avec Mme Claustre et Hissène Habré. On a peur que l'histoire recommence ?

R : Il y a toujours des problèmes d'otages. Dans ces cas-là, nous nous en occupons immédiatement, intensément, avec le maximum de discrétion, pour ne pas compliquer l'issue. C'est ce que nous sommes en train de faire pour obtenir, dans les meilleurs délais, une issue favorable.

Q : Ce sont les Français qui négocieront avec les preneurs d'otages ou les gouvernants de là-bas ?

R : Permettez-moi de ne pas entrer dans le détail. Ce qui est intéressant, c'est que l'on ait une issue heureuse et rapide et nous y employons tous nos efforts.

Q : Le Premier ministre a réformé avec vous la Coopération et la politique africaine qui remontaient à tant d'années. Il parait que le général de Gaulle l'a souhaité et le disait à Jacques Foccart en 1966. C'est vous qui en aurez donc désormais la responsabilité au Quai d'Orsay. Quel sens politique, cela a-t-il ?

R : C'est un sens politique d'ouverture et de modernisation dans le respect de la fidélité à nos engagements avec nos partenaires africains et amis de toujours. C'est une réforme, de l'avis général, qu'il fallait faire. J'observe d'ailleurs que la presse de ce matin, de toutes les sensibilités, considère que c'est une bonne réforme, que c'est une réforme utile, que c'est intelligent de l'avoir fait. Tant mieux. Certains la raccordent à des projets du passé. En effet, certains vont jusqu'à de Gaulle en 1966. En tout cas, il s'agit de rendre nos coopérations plus claires, plus modernes, plus efficaces, de maintenir les engagements aussi bien avec nos amis africains que par rapport à l'aide au développement, tout en réintégrant tout cela dans un ensemble "ministère des Affaires étrangères", un ensemble diplomatique et en donnant à l'ensemble un dynamisme accru, c'est-à-dire dans l'unité de la politique étrangère française.

Q : C'est-à-dire qu'on n'aidera pas les dictateurs et que les affaires Elf, par exemple, n'auront plus lieu ?

R : C'est une modernisation générale de notre politique avec l'Afrique, de notre politique de Coopération et de notre politique étrangère.

Q : M. Rocard disait, dans le journal de 8 heures, que si les Américains vont bombarder l'Iraq, il faut y aller avec eux.

R : Il faut traiter ces questions sérieusement.