Texte intégral
Avec la signature des accords du Gatt en 1994, l’agriculture et à son tour entrer dans l’ère de la mondialisation des échanges, de la compétition internationale entre les économies, les produits et les hommes. Comment éviter que cette mondialisation ne fasse disparaître les paysans de France et d’Europe ? D’aucuns diront : en étant contre la dictature du marché. Ils ont raison. Mais c’est insuffisant. Il faut aller plus loin et proposer aux agriculteurs, au français, aux Européens, d’être pour une véritable démocratie de marché. En agriculture, ce choix de société repose sur cinq forces.
La première force, ce sont les agriculteurs eux-mêmes. Des hommes et femmes à parité, à la tête d’entreprises à responsabilité personnelle dont ils doivent contrôler toutes les dimensions : travail, capital, gestion, et de plus en plus, commercialisation. Ni jardiniers de la nature, ni mercenaires de l’agro-industrie, des agriculteurs partenaires : des industries agroalimentaires, de la distribution et des consommateurs.
La deuxième force résulte de la diversité des exploitations agricoles. À l’avenir, elles seront « multifonctionnelles », c’est-à-dire ouverte sur tous les marchés : ceux de l’alimentation, comme ceux des services liés à l’aménagement du territoire, au tourisme vert et à la préservation de l’environnement. Elles devront également de plus en plus s’ouvrir au marché non alimentaire, tels que les biocarburants Cette diversification constitue le meilleur moyen de conserver des exploitations réparties sur tout le territoire.
La solidarité professionnelle constitue la troisième force des agriculteurs. Ce n’est pas avec leurs capitaux limités, mais grâce à leur organisation professionnelle, ainsi qu’à leurs outils coopératifs et mutualistes, qu’ils maîtriseront la mondialisation. C’est en gérant ensemble, au niveau local, le développement des exploitations et la répartition des droits à produire que les agriculteurs sauront faire de la place aux jeunes.
Cette organisation collective pourra seule les aider à s’adapter aux marchés. Que ce soit pour faire face à leur aval, de plus en plus concentré. Ou à leur amont, afin de maîtriser les nouvelles technologies dont l’agriculture a besoin pour être performante, respectueuse de l’environnement et de la santé publique.
Quatrième force : une rotation renouvelée avec les consommateurs et les citoyens. Dans un monde essentiellement urbain, les agriculteurs doivent trouver de nouveaux moyens pour dialoguer avec les consommateurs, avec leurs concitoyens. La concertation, l’information et la transparence sont devenues indispensables pour garantir la sécurité sanitaire et la qualité des produits alimentaires. Mais aussi pour gérer en commun l’espace rural et l’environnement. De ce dialogue naîtra l’éthique qui doit gouverner les nouveaux rapports entre l’agriculture, l’alimentation, l’environnement et la santé publique.
Une véritable ambition européenne et internationale constituera une cinquième force pour l’agriculture française. Cette ambition doit être partagée par les agriculteurs et par les pouvoirs publics afin de proposer à l’Europe un modèle d’agriculture à taille humaine. À la fois performante sur le plan économique innovante et citoyenne car à l’écoute de la société. Une agriculture durable, respectueuse de l’environnement et transmissible aux générations de l’avenir.
C’est en tendant vers ce modèle de société que la Pac devra évoluer dans les prochaines années. L’Europe sera alors capable de faire reconnaître ses spécificités agricoles par ses partenaires internationaux, tout en affirmant sa vocation à répondre à la croissance alimentaire mondiale. Une loi d’orientation de l’agriculture, de l’alimentation et de la forêt se prépare actuellement en France. Elle peut conjuguer ces cinq forces et ouvrir la voie à un choix de société pour l’Europe entière. Elle marquera le retour des paysans, c’est-à-dire de ceux qui veulent vivre et travailler au pays, en le valorisant avec leurs partenaires. Les paysans, les consommateurs et les citoyens s’appuieront alors sur des outils solides pour commencer un tracé, ensemble, les sillons du troisième millénaire.