Interview de M. Emmanuel Macron, ministre de l'économie, de l'industrie et du numérique, à "Europe 1" le 27 janvier 2015, sur son projet de loi économique, sur la victoire électorale d'Alexis Tsipras en Grèce et sur les prévisions de croissance économique par le FMI.

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Texte intégral

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Bienvenue, Emmanuel MACRON bonjour.

EMMANUEL MACRON
Bonjour.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous qui parlez peu, en tout cas en public. Le FMI publie des chiffres, cités tout à l'heure par Axel de TARLE, annonçant pour 2015 un plus de croissance pour la zone euro, 1,2 au lieu de 0,8, pour l'Allemagne 1,5 au lieu de 1,3, et pour la France 0,9 au lieu de 0,4. Est-ce que la France pourra dépasser, parce qu'on voit les conséquences aussi pour l'emploi, dépasser le 1 % cette année ?

EMMANUEL MACRON
Je l'espère, en tout cas ces chiffres sont bons, ils montrent qu'il y a une nouvelle donne qui est positive, on en voit les prémices. Je pense que cette nouvelle donne, c'est-à-dire des taux d'intérêt bas, surtout après l'intervention de la BCE, un prix du pétrole bas, un euro qui est plus faible par rapport au dollar, ce qui est bon pour nos exports, cette nouvelle donne elle est renforcée par les premiers fruits de notre politique économique, le Pacte de responsabilité, le CICE, qui maintenant connaissent leurs premiers effets, donc, oui, les choses sont en train de s'améliorer. Mais, vous savez, il ne faut pas attendre la croissance comme on attend la mousson, il faut continuer à travailler et faire nos réformes.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire même accepter les hausses du chômage ?

EMMANUEL MACRON
Les hausses du chômage elles découlent de la trop faible croissance, donc il faut se battre pour que cette croissance, qu'on nous annonce un peu meilleure qu'escompté, soit encore meilleure, précisément pour recréer des emplois.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
A la fois en France et en Europe, je suppose.

EMMANUEL MACRON
En France, et en Europe, parce que nos destins sont liés, et que la France réussit avec l'Europe. Et donc, nous, nous avons nos économies, à faire, nous avons nos réformes, à conduire et à accélérer, et puis nous avons toute cette dynamique européenne à mener, avec nos partenaires allemands, pour leur demander plus d'investissements, et au niveau européen, avec Bruxelles, pour relancer la demande européenne, parce que c'est ça la clé, aussi, d'une meilleure croissance.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais ça fait beaucoup, de conditions. Mais à propos de la Grèce – ça va vite Emmanuel MACRON – on est passé du concert de louanges unanimes hier, en 24 heures, aux 240 milliards de dette. La BCE en couvre 10 %, 90 % sont détenus par les Etats, dont la moitié par l'Allemagne, 57, la France 42,5, vous allez, sans doute avec Michel SAPIN, bientôt négocier avec les Grecs. Quel sera le coût pour la France, et j'ai envie de dire le risque ?

EMMANUEL MACRON
Ecoutez, le coût pour la France, aujourd'hui, c'est celui de son exposition à la dette grecque, vous avez rappelé les chiffres, 42 milliards d'euros, mais je crois que ce n'est pas le jour pour parler de cela. Il ne faut pas, là-dessus, lever les inquiétudes. Dans quelle situation est-on ? Nous la connaissons. La France s'est battue, à l'été 2012, pour que la Grèce ne sorte pas de la zone euro, et je peux vous le dire ici, j'étais bien placé à l'époque pour le voir, sans François HOLLANDE et son action résolue, la Grèce serait vraisemblablement sortie de l'euro. Ça c'est le premier point. Le deuxième point c'est que la Grèce s'est inscrite dans un programme pour précisément répondre aux différentes obligations, parce que, être dans l'Europe, c'est être solidaire, nous avons destins liés, et donc…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
C'est-à-dire qu'on peut aller jusqu'à payer pour eux ?

EMMANUEL MACRON
Non, nous n'en sommes pas là…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et pour éviter leur échec.

EMMANUEL MACRON
Nous n'en sommes pas là, et je note d'ailleurs que monsieur TSIPRAS lui-même s'est engagé, à ce stade, pour l'Europe, il s'est beaucoup recentré dans le débat démocratique, et je note que s'il a été élu c'est aussi dans un pays où plus des trois quarts des Grecs ont réaffirmé leur attachement à la zone euro. Etre dans la zone euro ça veut dire participer à un collectif, mais aussi en accepter les contraintes, nous le savons nous-mêmes. Maintenant, je veux juste attirer votre attention sur un point : comment en est-on arrivé là ? On en est arrivé là parce que pendant des décennies la Grèce, et les pouvoirs, de droite et de gauche, n'ont pas conduit les réformes, ont menti à leur peuple, en leur faisant croire qu'on pouvait vivre avec le taux d'intérêt de Berlin sans faire les réformes, qu'on pouvait indéfiniment augmenter les salaires, et ont protégé des grandes familles, des intérêts acquis. C'est ça l'explication de la crise grecque.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et ça… fini, parce que ce sont les autres qui payent.

EMMANUEL MACRON
D'une part. Et d'autre part, je note qu'avec l'arrivée de monsieur TSIPRAS, c'est aussi l'arrivée d'une nouvelle génération qui sera sans doute plus libre avec ces intérêts acquis, mais il faut toujours tirer les leçons du passé.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il a quand même surpris monsieur TSIPRAS, venant de la gauche radicale, pour faire son gouvernement, de s'allier avec la droite souverainiste, la droite dure, hein ?

EMMANUEL MACRON
On verra ce que les prochains jours disent, je pense qu'il y a une démocratie grecque. de la même façon que nous n'aimons pas avoir des commentaires ou des leçons données par les autres, je n'en donnerai pas, mais je dis juste que, à nos yeux, la place de la Grèce est dans la zone euro, et je crois que les engagements prochains…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais à eux aussi de faire des efforts…

EMMANUEL MACRON
Bien sûr.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Aides-toi d'abord, et le ciel européen t'aidera. Donc, il y avait deux principes, disait hier François HOLLANDE, le principe de la responsabilité des Grecs et de la solidarité, vous en avez parlé, et François HOLLANDE a dit « pour Paris », et puis d'ailleurs pour Berlin, Bruxelles, Francfort, « les engagements pris doivent être tenus. » Mais ça veut dire que les engagements pris par les conservateurs doivent être tenus par la gauche radicale ?

EMMANUEL MACRON
Ça veut dire que les engagements pris, par la Grèce, en tant que Nation souveraine, doivent être tenus par la Grèce en tant que Nation souveraine, et c'est normal, parce que c'est la règle du jeu quand on est dans la zone euro, et c'est notre responsabilité, de la même façon, que nous l'avons fait. Parce qu'on ne peut pas avoir justement, un principe de solidarité au sein de cette zone, que nous voulons, d'ailleurs, voir croître, et en même temps considérer qu'elle permet de s'affranchir de toute responsabilité.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
La France ce n'est évidemment pas la Grèce, Emmanuel MACRON, mais si elle demandait à Bruxelles plus de souplesse à l'égard de ses déficits et de ses 3 %, et qu'on échelonne sa dette elle aussi ?

EMMANUEL MACRON
La France n'a rien demandé à Bruxelles, vous le savez, mais la France elle est dans un dialogue constructif avec Bruxelles, pour l'intérêt européen. Pourquoi ? Parce que, aujourd'hui, quelle est notre situation, à nous économie française ? nous avons besoin de conduire des réformes, pour accroître la vitalité de notre économie, pour améliorer la situation de nos entreprises, ça a été le Pacte de responsabilité, c'est la loi que je défends, pour le compte du collectif gouvernemental, en ce moment à l'Assemblée, et ce seront les lois qui viendront, que François REBSAMEN portera, sur le droit du travail, et que le gouvernement préparera dans les prochains mois. Et puis il y a le sujet de la demande européenne, parce qu'il y a un manque de demande. Alors, on aurait pu faire un plan de relance français…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Comment on peut l'activer pour avoir la demande ?

EMMANUEL MACRON
On aurait pu faire un plan de relance français, ça n'aurait pas de sens au regard, précisément, de nos déficits publics, et donc on le fait d'abord en restaurant notre propre crédibilité, c'est ce que nous sommes en train de faire, en bougeant, en réformant, en montrant que nous modernisons le pays, on devient crédible. Et, se faisant, on demande à nos partenaires allemands d'investir davantage. Parce que, les Allemands sont en train, aujourd'hui, d'avoir un excédent budgétaire, ce qui n'est bon, ni pour eux, ni pour le reste de la zone euro, et en ayant un débat avec Bruxelles, pour essentiellement deux choses, avoir des politiques macroéconomiques plus adaptées, c'est-à-dire permettre à tous les pays de se mettre dans un chemin de réduction de leur déficit public, mais raisonnable, au bon rythme, et, ensuite, avoir une politique d'investissements ambitieuse. Et le plan JUNCKER, c'est un premier point, mais il faut aller plus loin.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais il faut qu'il… après le vote de la loi, on va parler de la loi Macron, mais après le vote de votre loi, pour vous, pour le gouvernement, c'est les vacances, les réformes c'est fini, jusqu'à la fin du quinquennat ?

EMMANUEL MACRON
Alors vous savez, d'abord, quand on fait des réformes, on les annonce, ensuite on les défend, au Parlement, on les fait voter, et puis il faut les appliquer.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais vous en avez d'autres dans vos tiroirs ?

EMMANUEL MACRON
Et donc il va y avoir un très gros travail, qui a déjà commencé, d'ailleurs, dès aujourd'hui…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On en parle.

EMMANUEL MACRON
Pour les appliquer. Ensuite, bien évidemment que nous allons préparer d'autres réformes, d'autres mesures pour aller de l'avant, à aucun moment nous ne serons statiques.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Par exemple ?

EMMANUEL MACRON
Vous savez, il y a le bon rythme pour faire les choses, là nous sommes dans le travail de convictions, pour faire voter cette loi, et une dizaine de réformes importantes, pour certaines historiques, qui sont dans cette loi. Elle sera ensuite appliquée, et nous préparerons la suite.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Vous dites la France doit se moderniser pour arrêter de transformer l'or en plomb, vous l'avez dit hier. Avec votre loi vous prétendez transformer le plomb en or, et, si je comprends bien, garder l'or en or. Comment vous ferez ?

EMMANUEL MACRON
Ce que je voulais dire par là c'est, qu'en effet, il y a dans notre pays une vitalité économique, il y a beaucoup de Françaises et de Français qui veulent entreprendre, investir, travailler, et parfois, même trop souvent, il y a des règles qui les en empêchent, et donc en ouvrant certains secteurs, celui des transports en autocars, en ouvrant l'accès à certaines professions…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Attendez, là…

EMMANUEL MACRON
Et donc je peux vous donner des tas d'exemples, pour vous montrer que quand je prends cette formule…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Le transport, combien d'emplois ? Vous dites 22.000 emplois, c'est possible ?

EMMANUEL MACRON
Oui. Alors, j'ai toujours été très prudent, je l'ai été d'ailleurs la dernière fois qu'on s'est vu sur des chiffres, parce que, on peut asséner des grands chiffres à la population française, ça n'a que peu de sens. Ce qui est sûr c'est que plusieurs milliers d'emplois, en effet, c'est des chiffres qui sont esquissés, celui que vous venez de rappeler, que permettrait la création de ce secteur, l'ouverture de ce secteur. Ce que je peux vous dire c'est que, nos amis Allemands ont ouvert davantage les autocars dans leur pays, ils sont passés de 3 millions à 8 millions de voyageurs en 18 mois.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Les Anglais aussi.

EMMANUEL MACRON
Nous avons aujourd'hui 110.000 voyageurs en France, donc je pense qu'il y a un vrai potentiel d'activité.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y a de la marge. Et alors, et les notaires, auteurs d'un lobbying forcené, ils prétendent que 10.000 emplois seront détruits avec votre loi.

EMMANUEL MACRON
Ce n'est pas sérieux. Ce n'est pas sérieux. Et je pense que quand on s'attache aux études d'impact, il faut avoir de l'objectivité, c'est rarement ceux qui font l'objet d'une réforme, qu'ils refusent en effet en profondeur, qui peuvent dire ce genre de choses. Que fait-on sur les notaires, que fait-on ? De la transparence en matière de tarifs, ce qui est normal, au plus, tous les 5 ans on révisera les tarifs, et il faut que ces tarifs reflètent les coûts, avec des critères de proportionnalité, pour protéger les petits offices. Deuxième chose, on dit, là où c'est possible, quand il manque justement des notaires, il faut qu'il y ait une liberté d'installation, qui n'existe pas aujourd'hui.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Et puis qu'on rajeunisse aussi.

EMMANUEL MACRON
Et donc ça permettra de rajeunir cette profession, de l'aider à s'organiser.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Emmanuel MACRON, on attend aussi, au travail du dimanche, on vous attend. En Commission vous avez supprimé les 5 dimanches de plein droit et laissé un choix de 0 à 12, et aux élus, aux maires, et c'est interprété comme un recul, que les maires se débrouillent.

EMMANUEL MACRON
Non, ce n'est pas un recul. Je pense que c'était cohérent par rapport à la philosophie de ce texte. Qu'est-ce qu'on dit ? On dit il faut en effet que sur le territoire, là où ça a du sens, les élus locaux peuvent, puissent ouvrir, pardon, jusqu'à 12 dimanches par an, 12 dimanches par an, c'est un maximum. De la même façon, si on croit à la liberté des élus locaux, il faut leur laisser la possibilité, si ça a du sens, dans leur commune, de n'ouvrir qu'à un ou deux dimanches.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ça aboutira à quoi, parce qu'on voit les principes, et vous avez parlé pendant 82 heures, avec une présence constante, en Commission, et d'ailleurs, au passage, la loi avait 106 articles, elle en a maintenant, combien, 202, et vous avez 3100 amendements, et vous allez durer comme ça jusqu'au 10, au moment du vote. Donc, les maires. Ce ne sont pas les préfets, mais les maires qui vont décider, sauf à Paris, comment vous allez convaincre Anne HIDALGO de passer à peut-être 10, 12 ?

EMMANUEL MACRON
Ecoutez, partout où cela a du sens, j'ai confiance dans les élus locaux, partout où ça crée de l'activité, il y aura des ouvertures. Beaucoup de villes ont déjà décidé de parfois passer en zone touristique pour ouvrir plus de 5 dimanches, et aller jusqu'à 52 dimanches, ça n'a pas toujours de sens, et donc il faut laisser de la liberté aux élus, il faut laisser la possibilité, là où cela crée de l'activité, là où c'est une demande de la population, de pouvoir ouvrir 12 dimanches par an. Mais, de la même façon, c'est pour ça que j'assume totalement la décision d'avoir, de ne pas avoir gardé 5 dimanches obligatoires, c'est qu'il y a des petites communes, rurales, où 1 ou 2 dimanches c'est bien suffisant.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On va encore parler pendant longtemps. Vous pensez que l'esprit du 11 janvier va inspirer les députés de tous les partis, qui vont voter pour votre loi ?

EMMANUEL MACRON
Vous savez, l'esprit du 11 janvier, c'est un peuple qui se tient debout et qui a envie d'avancer, c'est ça l'or dont je parlais hier. C'est la capacité de notre pays, la volonté de nos concitoyens, d'avancer.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Mais est-ce que c'est le moment, et vous sentez… en face de vous, d'ailleurs, il n'y avait presque personne hier quand vous avez commencé à parler à l'Assemblée.

EMMANUEL MACRON
Mais moi je ne veux pas, là-dessus, jouer sur des symboles, je pense que l'esprit du 11 janvier c'est aussi d'accepter, de revendiquer, le débat démocratique, parfois conflictuel, sur les sujets économiques et sociaux, il doit avoir lieu, il a commencé hier.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Ma dernière question. Manuel VALLS a provoqué un choc de vérité en parlant d'apartheid, ethnique, social, etc., est-ce qu'il est vrai qu'il y a un plan banlieue qui est en préparation ?

EMMANUEL MACRON
Il est vrai que le Premier ministre, il a eu raison de nommer le réel, parce qu'on avance en le nommant bien, et il a demandé, à l'ensemble du gouvernement, de préparer des mesures très concrètes pour précisément aider les plus jeunes, en particulier, mais plus largement ces quartiers, à retrouver leur place dans la société et l'économie française, et je ferai des propositions, dans le champ qui est le mien, pour se faire…

JEAN-PIERRE ELKABBACH
Il y aura un plan banlieue.

EMMANUEL MACRON
Il y aura, en tout cas, un ensemble de mesures, sur lesquelles travaille mon collègue monsieur KANNER, pour relancer précisément, à la fois ces quartiers, mais aussi redonner des chances, redonner des opportunités, à celles et ceux qui vivent dans ces quartiers.

JEAN-PIERRE ELKABBACH
On va vous retrouver tout à l'heure avec Thomas.

THOMAS SOTTO
Merci, vous restez avec nous, vous n'en n'avez pas fini avec Europe 1 ce matin, Emmanuel MACRON.

EMMANUEL MACRON
Je reste avec vous.

THOMAS SOTTO
Puisque vous allez répondre tout à l'heure aux auditeurs d'Europe 1.


source : Service d'information du Gouvernement, le 28 janvier 2015