Interview de M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, à Europe 1 le 9 juillet 2019, sur la grève des enseignants, la rupture du dialogue social, le climat social et les épreuves de rattrapage du baccalauréat.

Texte intégral

PIERRE DE VILNO
Bonjour Jean-Michel BLANQUER.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Bonjour.

PIERRE DE VILNO
Les grévistes ont finalement rapporté toutes les copies hier soir, mais les élèves qui auront passé le bac 2019 s'en souviendront. Votre nom sera associé à tous ceux des ministres de l'Education nationale qui se sont retrouvés face à une rupture de dialogue avec les enseignants. Comment expliquez, et comment vous, vous expliquez ces conséquences graves, dramatiques, on joue à l'ascenseur émotionnel quand même avec nos enfants, alors que – vous le dites, Jean-Michel BLANQUER – ce n'est qu'une infime proportion de grévistes qui ont allumé la mèche.

JEAN-MICHEL BLANQUER
C'est parce que votre dernière phrase est très juste qu'une de vos précédentes phrases ne l‘est pas, autrement dit, il y a une petite minorité qui en effet a fait quelque chose d'inacceptable, mais ça ne signifie pas qu'il y a rupture du dialogue social. Ce n'est pas parce qu'il y a des gens qui répètent toute la journée : il n'y a pas de dialogue social qu'il n'y a pas de dialogue social. Ça n'est pas vrai. J'ai fait le compte des réunions que j'ai faites avec les organisations syndicales depuis que je suis là, ce sont des dizaines, ça dépasse la centaine. Donc ma porte est en permanence ouverte, il y a une espèce de légende urbaine que l'on essaie de répandre qui est que la porte serait fermée, d'une certaine façon, le mouvement a cherché à enfoncer une porte qui était ouverte, la mienne, et qui reste ouverte d'ailleurs, à telle enseigne d'ailleurs que je vais recevoir les syndicats en réunion bilatérale dès la fin de cette semaine pour l'ensemble de nos sujets. Je pourrais vous citer toute une série de sujets qui avancent par le dialogue social au ministère. Donc après, vous avez des gens qui sont dans la radicalité, j'ai un ministère d'un million d'employés, donc il est évident que tout le monde ne peut pas être tout le temps d'accord avec tout. Simplement, il y a des modalités pour dire ses désaccords et essayer d'avancer sur la base du dialogue. Et ces modalités doivent être respectées.

PIERRE DE VILNO
Parlons des élèves, nous étions tout à l'heure dans le journal de 8h au lycée Le Corbusier, à Aubervilliers, nous avions des jeunes qui étaient face – on peut le dire – au chaos, à l'incompréhension, en tout cas, des élèves qui, pour certains, ont passé le rattrapage alors que, peut-être, peut-être, qu'ils ont le bac, quelle est leur situation aujourd'hui, Jean-Michel BLANQUER ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Alors, première remarque, d'abord, vous me parlez du lycée Le Corbusier d'Aubervilliers, toutes les télévisions, toutes les radios étaient sur le lycée Le Corbusier d'Aubervilliers…

PIERRE DE VILNO
Non, mais on a fait d'autres établissements, on n'a pas fait que celui-là…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, non, non, je suis désolé, hier, il y avait à peine une poignée d'établissements qui connaissaient quelques dysfonctionnements provoqués par des gens qui sont très politisés, qui sont bien connus, bien repérés comme tels, et toutes les radios, toutes les télévisions se précipitent là-dessus pour dire : il y a de la confusion. En réalité, vous avez des régions entières sans aucune confusion, des élèves qui ont eu leurs notes comme il fallait, et même, pour les endroits les plus…

PIERRE DE VILNO
Que dites-vous à ceux qui se retrouvent dans cette situation, pardonnez-moi, on a dit, vous l'avez dit, c'est une infime proportion, effectivement, mais il y a des problèmes !

JEAN-MICHEL BLANQUER
Excusez-moi, mais vous faites, vous, média, vous faites partie du sujet autant que l'ensemble des acteurs, la manière d'en parler, la manière de concentrer sans arrêt les choses sur les fauteurs de troubles…

PIERRE DE VILNO
Ce n'est pas le sujet, Jean-Michel BLANQUER…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Si, si, en l'occurrence, c'est le cas, si, le fait…

PIERRE DE VILNO
Non, non, alors parlez-moi…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Puisque vous me parlez de Le Corbusier à Aubervilliers, oui, il y a eu du désordre hier à Le Corbusier, oui, c'est un lycée parmi les milliers de lycées que compte la France, donc sur 1.500 centres d'examens, vous en avez un, celui-là, qui était particulièrement dysfonctionnel hier, mais même celui-ci, aujourd'hui, nous sommes mardi, à 10h du matin, c'est-à-dire, dans une heure, l'ensemble des élèves, y compris dans le lycée que vous citez, seront fixés de manière absolue sur la note qui est retenue définitivement…

PIERRE DE VILNO
Pour le bac…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Dans beaucoup de cas, dans l'immense majorité des cas d'ailleurs, ça ne change pas leur situation, dans quelques cas, ça leur permet de savoir qu'ils ont déjà le baccalauréat, alors qu'ils croyaient qu'ils devaient continuer à passer une épreuve.

PIERRE DE VILNO
Donc pour l'instant, à 10h, c'est ce que vous dites, Jean-Michel BLANQUER…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Dans toute la France, tout candidat en France…

PIERRE DE VILNO
A 10h, 100 % des notes seront délivrées.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Tout à fait, exactement. Donc je rappelle que ce que nous avons réussi à faire, parce qu'il faut toujours raisonner sur ce qui se serait passé si nous n'avions pas fait ce que nous avons fait. Si nous n'avions pas fait ce que nous avons fait, il y aurait eu une rupture d'égalité parce que des personnes auraient eu leur résultat vendredi, d'autres ne l'auraient pas eu. Ce qui aurait posé toute une série de problèmes pour l'inscription dans l'enseignement supérieur, avec ce que nous avons fait, tout le monde a pu avoir les résultats vendredi, et certaines précisions ont pu avoir lieu jusqu'à aujourd'hui, 10h…

PIERRE DE VILNO
Les fameuses notes provisoires. Mais sur ces notes provisoires, qu'est-ce que vous répondez à ceux qui vous… d'ailleurs, on entendait tout à l'heure, dans « La Matinale d'Europe 1 », un professeur qui parlait, qui vous accusait de falsification juridique des notes.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Non, mais, vous voyez, ça fait partie de ces histoires extrêmes…

PIERRE DE VILNO
Non, mais je veux entendre votre réponse…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, c'est faux bien entendu, si vous voulez, un certain nombre de personnes ont cherché à créer du désordre. Ils ont cherché à le créer au moment de la passation des examens, j'ai à ce moment-là dit : non, nous garantirons la réalisation du service public. A ce moment-là, d'ailleurs, les médias ont dit : mais il va y avoir du désordre, de la confusion, il n'y a pas eu l'ombre d'un désordre ni d'une confusion, on a assuré le passage des examens comme il convenait, les mêmes qui cherchaient à créer ce désordre ont cherché de nouveau à le créer, et encore une fois, c'est 2 % des gens, lors des corrections, avec effectivement une arme que personne n'aurait osé utiliser jusque-là, c'est-à-dire de faire quelque chose qui lèse les élèves en gardant les copies, là encore, nous avons réagi d'une manière à désamorcer cette création de désordre en tenant compte de la note, de la note de contrôle continu. Ce qui n'a rien de scandaleux, puisque c'est ce qui se fait habituellement quand une copie est perdue, et puis, que la note de contrôle continu, elle a beaucoup de sens, elle signifie ce que l'élève a fait dans une matière. Et puis, nous avons dit : si la note définitive est meilleure, nous recommanderons au jury de retenir la note qui aura été rendue ; aujourd'hui, toutes les notes ont été rendues, donc tout le monde a une situation claire par rapport à la date…

PIERRE DE VILNO
A 10h…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Aujourd'hui, à 10h, tout le monde a connaissance de l'ensemble de ses résultats.

PIERRE DE VILNO
Vous parliez des correcteurs grévistes, est-ce que vous les avez identifiés, combien sont-ils, qui sont-ils et qu'est-ce qu'ils risquent ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Donc les correcteurs grévistes étaient de l'ordre de 2.000 sur un chiffre total de 175.000, donc c'est vraiment un tout petit nombre, ils ont évidemment des sanctions financières, comme je l'avais dit, c'est-à-dire…

PIERRE DE VILNO
Quelles sanctions financières ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, la suppression de chaque jour de paie depuis le premier jour où ils auront eu les copies jusqu'au jour où ils les ont rendues, puisqu'ils sont réputés avoir fait grève pendant cette période, mais ça n'est pas une surprise, je l'avais annoncé il y a plusieurs jours, donc nous allons évidemment appliquer ce que l'on a annoncé, mais ça, tous ceux qui ont fait ça ont pris leurs responsabilités en le faisant, donc voilà. Après, il y a des choses plus graves qui ont pu être faites par certains, mais ça, nous aurons largement le temps de regarder ce qu'il en est, si vous voulez, lorsque l'on travaille…

PIERRE DE VILNO
C'est-à-dire, ça sera au cas par cas pour d'autres sanctions…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Oui, bien sûr, d'autres sanctions…

PIERRE DE VILNO
De quel ordre ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, il peut y avoir des sanctions administratives quand par exemple vous avez empêché un jury de siéger physiquement, il y a eu des gens qui sont allés très loin dans leur manière d'agir, bien entendu…

PIERRE DE VILNO
Et là, qu'est-ce qui se passe ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, il y a une procédure pour chacun, chaque personne est un cas particulier, il n'y a pas de sanction collective évidemment, donc chaque cas sera apprécié, mais il faut que chacun comprenne, les intéressés, les premiers, qu'on ne fait pas tout et n'importe quoi lorsqu'on a en charge un service public, on a une dignité à assumer, on a des droits et des devoirs, il faut que chacun revienne au bon sens, et que notre manière de commenter et d'analyser cela aille dans le sens tout simplement de l'intérêt de notre pays.

PIERRE DE VILNO
Il y a eu une polémique à propos des propos d'Emmanuel MACRON, qui parlait d'otages, c'est-à-dire que le président a dit que, effectivement, une certaine poignée de correcteurs grévistes avait pris en otages les jeunes et leur famille, est-ce que dans la sémantique, puisque vous êtes ministre de l'Education aussi accessoirement, est-ce que vous adhérez à ce mot d'otages ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, oui, c'est une métaphore qui est d'ailleurs très souvent utilisée dans d'autres circonstances, à partir du moment où on coince les autres, on est dans l'abus d'un droit, c'est-à-dire, en l'occurrence…

PIERRE DE VILNO
Parce que ce mot renvoie quand même à une époque récente et effrayante, vous comprenez…

JEAN-MICHEL BLANQUER
Je sais bien que certains essaient de mettre un petit peu de piment autour de tout cela, chacun comprend très bien que c'est une métaphore du langage courant pour dire que, en exerçant son droit de grève, en l'occurrence, on bloque les autres, ce qui n'est jamais une bonne chose. Le droit de grève est parfaitement reconnu, en revanche, léser les élèves n'a pas de sens, d'autant plus que – et je le répète – ma porte est ouverte, et je veux le dire ce matin, et est pas spécifiquement aux gens qui ont fait grève, elle est ouverte à l'ensemble des organisations syndicales, et de façon générale, vous le savez, je l'ai souvent dit, je suis le ministre des professeurs, j'ai beaucoup travaillé depuis que je suis arrivé pour l'amélioration des conditions de travail, les résultats évidemment sont sur la durée, je ne prétends pas avoir fait des choses très, très visibles actuellement, mais nous préparons une amélioration des conditions de vie des professeurs, et c'est cela qui doit se discuter.

PIERRE DE VILNO
Une question d'actualité, Jean-Michel BLANQUER, c'est une information du service police justice d'Europe1, il y a un incident au lycée Marcel-Pagnol d'Athis-Mons, dans l'Essonne, deux élèves qui venaient d'apprendre qu'ils étaient recalés au bac se sont énervés contre le proviseur, ils l'ont frappé au visage et ont menacé de venir brûler l'établissement ils ont été arrêtés ; votre réaction à ça ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
Eh bien, c'est évidemment totalement scandaleux, notre société est parfois émaillée de violences de ce type, je rappelle que dans la loi pour l'Ecole de la confiance que l'on vient de voter, l'article 1 qui a souvent été commenté pour sa première phrase dit, dans sa deuxième phrase, que nous devons la protection aux professeurs, et, bien entendu, aux chefs d'établissement, et qu'il y a donc un devoir de respect vis-à-vis des professeurs et des chefs d'établissement, bien entendu, là, il s'agit de violences physiques, donc de toute façon, qui relèvent du domaine pénal, et il faut être d'une sévérité extrême vis-à-vis des personnes qui s'adonnent à une quelconque violence.

PIERRE DE VILNO
Dernière question, Jean-Michel BLANQUER, aujourd'hui, Sophie CLUZEL présente son plan handicap, on sait qu'aujourd'hui, en France, il y a 2 % d'élèves handicapés dans les écoles, qu'est-ce qu'on fait pour eux ?

JEAN-MICHEL BLANQUER
On fait beaucoup de choses, pour cette rentrée, on a prévu même des changements profonds, on accueille plus de 340.000 élèves handicapés à la rentrée prochaine, on a réorganisé l'ensemble des rectorats de France pour que chaque famille puisse avoir un contact dans chaque département de France lui permettant d'avoir une réponse dans les 24 heures. Nous recrutons plus d'accompagnants que nous leur donnons d'élèves handicapés, et ils vont être de l'ordre de 80.000 dans notre système scolaire, ces personnes vont avoir des contrats meilleurs que précédemment, ce ne sont plus des contrats aidés, mais des contrats de trois ans, renouvelables une fois, et qui peuvent déboucher sur un CDI, des formations beaucoup plus approfondies de ces accompagnants, et donc tout un système qui est désormais organisé pour que l'élève ayant un handicap et sa famille, eh bien, se sentent pleinement en confiance dans cette école qu'on appelle l'école inclusive, c'est-à-dire une école qui non seulement est capable de les scolariser, mais tire bénéfice de sa capacité à personnaliser le parcours de chaque élève

PIERRE DE VILNO
Merci beaucoup Jean-Michel BLANQUER d'avoir été avec nous en direct ce matin.

JEAN-MICHEL BLANQUER
Merci à vous.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 juillet 2019