Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à RFI le 12 février 2019, sur la coopération militaire franco-tchadienne et sur les relations avec l'Ethiopie.

Texte intégral

Q - Bonjour Jean-Baptiste Lemoyne, la semaine dernière, l'armée de l'air française a frappé à plusieurs reprises une colonne rebelle au nord du Tchad. Pourquoi cette initiative ?

R - Ce sont les autorités tchadiennes, l'Etat tchadien qui a demandé l'assistance immédiate de la France, et donc, au regard d'un certain nombre d'accords qui nous lient, nos forces ont eu à intervenir dans un cadre respectueux du droit international.

Q - Voilà plus de douze ans que l'armée française n'était pas intervenue sur le territoire tchadien contre une colonne rebelle, certains y voit un retour de la France-Afrique.

R - Le président de la République a voulu bâtir une politique qui s'éloigne de ce terme, très clairement vous l'aurez vu à travers son discours de Ouagadougou. C'est un discours qui se tourne vers les sociétés civiles.

On peut le voir s'agissant du réengagement en matière de développement où nous mettons des moyens considérables. Dès cette année dans la loi de finance, c'est un milliard d'euro supplémentaire voté, je crois donc que nous sommes loin d'une période qui fut celle de la Françafrique.

Q - Les avions qui ont frappés appartiennent au dispositif Barkhane dont le mandat est limité à la lutte anti-terroriste. En frappant une colonne rebelle, une colonne d'opposants au régime d'Idriss Déby, n'y a-t-il pas eu un détournement du mandat de Barkhane ?

R - Des éléments mis à disposition de Barkhane ne sont pas des éléments qui agissent uniquement sous une bannière Barkhane bien évidemment, ils ont donc été amenés à intervenir dans un autre cadre.

Q - Quel est cet autre cadre précisément ? Parce qu'en 2008, à l'initiative de Nicolas Sarkozy, les accords de défense entre la France et ses anciennes colonies ont été révisés pour qu'il n'y ait plus d'ingérence de la France dans les affaires intérieures de ces pays.

R - Il y a ingérence lorsqu'il y a une intervention qui n'est pas désirée. Là, nous avons été saisis d'une demande d'assistance immédiate de la part des autorités tchadiennes, nous ne sommes donc pas dans une ingérence, nous sommes au contraire dans une assistance qui a été souhaitée.

Q - Sur quelle base légale ? Y a-t-il eu un document qui permet de légitimer l'intervention française ?

R - Nous avons été saisis par écrit, par une lettre formelle des autorités tchadiennes à laquelle il a été donné suite. Nous sommes dans un cadre respectueux des relations entre Etats et respectueux du droit international.

L'usage de la force est bien encadré, il est le fait, soit d'un Etat qui demande l'assistance d'un autre Etat, soit dans le cadre des Nations unies, un autre cadre celui-là.

Q - Votre collègue Florence Parly a été auditionnée par les députés et les sénateurs la semaine dernière. Cette lettre sera-t-elle rendue publique ?

R - C'est Florence Parly qui s'est rendue devant le parlement. Ce que je peux vous dire, c'est que la France est encore et toujours dans la stricte observance des prescriptions nationales et internationales, et vous le savez, le Tchad, quand il a fallu apporter sa pierre à l'édifice de stabilisation dans le Sahel, lui aussi y a contribué à travers la projection de ses forces. Ce que l'on peut dire, c'est que nous sommes dans un environnement qui nécessite de ne pas relâcher les efforts. On l'a vu encore il y a quelques jours, avec parfois des casques bleus à qui les terroristes s'en sont pris au Mali, ou bien des incursions ici ou là.

Notre ambition est d'appuyer toutes les initiatives qui sont prises par les Etats membres de la zone, à travers notamment le G5 Sahel et nous avons cela à coeur, parce que c'est l'émergence d'une force propre aux Africains. Nous sommes mobilisés pour lui permettre d'être toujours plus opérationnel.

Q - Vous évoquez les dix soldats tchadiens qui sont tombés à Aguelhok le mois dernier au nord Mali. De fait, l'alliance franco-tchadienne est très importante au nord Mali. Est-ce aussi la raison pour laquelle vous avez répondu à l'appel d'Idriss Déby au nord du Tchad ?

R - Encore une fois, il y a une demande et une réponse à cette demande positive. Voilà, je ne vais pas aller au-delà.

Q - Jean-Baptiste Lemoyne vous achevez votre séjour à Addis-Abeba au moment du trente-deuxième sommet de l'Union africaine, et vous y préparez aussi la visite d'Emmanuel Macron, ce sera le 14 mars prochain en Ethiopie. Pourquoi cette visite ?

R - Il ne vous aura pas échappé que ces deux dirigeants ont tout pour s'entendre. Ils sont tous les deux quadras, ils sont tous les deux en train de mener de profondes transformations dans leurs pays respectifs. Je crois qu'il y a une entente qui s'est faite lorsque le président Macron a reçu à l'Elysée en octobre dernier le Premier ministre Abiy. Je peux témoigner que cela a été une heure de tête-à-tête très fructueux et il se passe quelque chose aujourd'hui en Ethiopie, indéniablement, il y a un momentum, regardez la fin qui a été mis au différend avec l'Erythrée, la normalisation du cadre politique avec la libération de nombreux prisonniers d'opinion. Le souhait du Premier ministre Abiy est également d'ouvrir l'économie, de pouvoir faire en sorte que les investisseurs étrangers puissent prendre toutes leurs parts. Et donc, le président de la République, Emmanuel Macron, à travers ce déplacement, souhaite marquer la force de cette relation, l'importance de cette relation. Ce sera, je crois, un moment très fort.

Q - Le Premier ministre éthiopien ne cache pas son agacement vis-à-vis de ses partenaires chinois. La France va-t-elle en profiter ?

R - Vous savez, nous le disons d'ailleurs à nos amis Chinois qui sont les promoteurs des routes de la soie, c'est que ces routes doivent être dans les deux sens. Elles doivent donc être aussi respectueuses des différents partenaires.

Le Premier ministre Abyi a régulièrement fait référence à cette notion de respect. Nous ne sommes pas là pour prendre la place d'untel ou d'untel, nous sommes là tout simplement pour aider, pour accompagner l'Ethiopie à relever des défis, en matière énergétique, par exemple, et nous avons une expertise avérée en France avec un certain nombre de très belles entreprises. Il y a des défis aussi en matière culturelle, puisqu'il y a là un patrimoine centenaire ou millénaire, autant de chantiers sur lesquels je crois nous allons cheminer ensemble.

Q - Monsieur le Ministre, merci.

R – Merci.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 18 février 2019