Interview de Mme Florence Parly, ministre des armées, à Radio Classique le 18 avril 2019, sur les industries d'armement, les ventes d'armes à l'Arabie saoudite, la défense spatiale et l'intelligence artificielle.

Texte intégral

CELINE KAJOULIS
Florence PARLY, bonjour.

FLORENCE PARLY
Bonjour.

CELINE KAJOULIS
Avant d'attaquer les questions plus économiques, peut-on dire aujourd'hui que l'Etat islamiste, c'est fini ?

FLORENCE PARLY
Le khalifat territorial de Daesh, oui, c'est fini, puisque les dernières positions sont tombées, il y a quelques semaines. Le 23 mars, il a donc été possible de déclarer que c'était terminé. En revanche, ce qui n'est pas terminé, c'est Daesh, puisque Daesh s'est adapté, s'est reconfiguré, et donc s'est organisé pour repartir dans la clandestinité, et donc nous n'en avons pas fini avec la lutte contre le terrorisme.

CELINE KAJOULIS
Cette année, le budget de la Défense est en hausse pour la première fois depuis très longtemps, à presque 36 milliards d'euros, il y a une part importante de ce budget qui est réinjectée dans l'économie française. Cette semaine, j'ai calculé, vous allez annoncer au total plus d'un milliard d'euros d'investissements, à la fois dans des grands groupes et dans des PME, aujourd'hui, l'industrie de la Défense, ça représente quoi exactement en France en termes d'emplois ?

FLORENCE PARLY
C'est 200.000 emplois et c'est des milliers d'entreprises, on connaît les très grands groupes de la Défense, et c'est aussi beaucoup d'entreprises, PME ETI, 1 euro investi dans les industries de Défense, c'est in fine, au bout de dix ans, 2 euros de croissance économique, et donc de PIB. Notre loi de programmation militaire prévoit des budgets qui sont en croissance année après année, donc en 2019, nous allons atteindre presque 36 milliards d'euros, et à l'intérieur de ces 36 milliards d'euros, il y a 19 milliards et demi d'euros d'investissements, ce qui fait du budget des armées le premier investisseur de l'Etat, et ces montants vont encore progresser au fil de la loi de programmation militaire.

CELINE KAJOULIS
L'industrie de la Défense, c'est un savoir-faire spécifiquement français, qui marche bien aussi à l'export, aussi bien pour les grands groupes que pour les PME, l'an dernier, c'est quand même 9 milliards d'euros, on ne peut pas faire fonctionner cette industrie uniquement avec des commandes françaises ?

FLORENCE PARLY
Le marché français est évidemment un petit marché si on raisonne en termes économiques. Le marché européen, lui-même, est très étroit, en tout cas, il est étroit pour les entreprises européennes, puisque les trois quarts des pays européens achètent américain, donc cette industrie doit trouver d'autres débouchés. Nous avons exporté un peu moins de 7 milliards en 2017, et les chiffres pour 2018 sont très significativement au-dessus, de l'ordre de 9 milliards, donc une croissance de 30 %. Et c'est très important pour chaque entreprise prise une à une, parce que c'est ça aussi qui permet d'assurer la continuité les plans de charge, et donc la continuité des compétences.

CELINE KAJOULIS
Quand on exporte, il y a aussi une question de l'utilisation de ce qu'on vend notamment, ce qu'on vend à l'Arabie Saoudite, on sait qu'aujourd'hui, il y a des armes françaises qui sont utilisées au Yémen. Alors comment, j'allais dire, presque moralement, comment est-ce qu'on gère cette question-là ?

FLORENCE PARLY
C'est un une question qui fait débat, et c'est tout à fait compréhensible, parce que la guerre au Yémen est une guerre sale, et la France fait tous ces efforts pour que cette guerre cesse le plus rapidement possible. Elle n'est pas le seul pays à pousser en ce sens. En ce moment, les Nations-unies sont extrêmement mobilisées pour essayer de faire progresser et converger les protagonistes vers un accord de cessez-le-feu, puis, on l'espère, un accord de paix. C'est indispensable que l'on parvienne à cet objectif, c'est notre objectif numéro un. Il se trouve qu'on a vendu, il y a quelques années de cela, des équipements militaires à la fois à l'Arabie Saoudite et aux Emirats arabes unis, qui sont impliqués dans cette guerre, ce n'est pas la guerre de la France, la France n'est pas partie dans cette guerre. Et ce que j'entends dire, c'est que nous serions à l'origine donc et nous porterions une responsabilité en termes de pertes civiles, moi, je voudrais simplement dire qu'à ma connaissance, ces armes ne sont pas utilisées de façon offensive dans cette guerre au Yémen, et qu'on ne peut donc pas, de façon mécanique, en tout cas, moi, je n'ai pas d'éléments de preuve permettant de dire cela, que les armes françaises sont à l'origine de victimes civiles au Yémen. Ce que je peux en revanche rappeler, c'est que nous avons un dispositif de contrôle des exportations d'armement qui est extrêmement rigoureux, je sais qu'en ce moment, ça ne convainc pas grand monde, mais je le rappelle quand même, et enfin, je voudrais redire que je comprends tout à fait que l'opinion publique soit très sensibilisée à la situation humanitaire qui prévaut au Yémen, et redire avec force que tous nos efforts sont, et tous les efforts de la communauté internationale, sont orientés pour essayer d'arrêter ce conflit et de lui trouver une solution politique.

CELINE KAJOULIS
Vous parliez tout à l'heure de la loi de programmation militaire, donc qui va de 2019 à 2025, et notamment de l'investissement dans le spatial. Donald TRUMP, lui, veut créer une nouvelle armée, une Space Force, Emmanuel MACRON veut aussi qu'on ait une stratégie de Défense d'ici la fin de l'année, en France, jusqu'à présent, on a eu une stratégie défensive, est-ce qu'on va changer de doctrine et passer à une stratégie offensive ?

FLORENCE PARLY
Ce qui est nouveau, c'est qu'en effet, l'espace est devenu un lieu de confrontation des puissances…

CELINE KAJOULIS
Ce n'est pas un lieu où normalement on se bat…

FLORENCE PARLY
Normalement, l'espace…

CELINE KAJOULIS
La loi sur l'espace l'interdit…

FLORENCE PARLY
Disons que l'espace était depuis de nombreuses années considéré comme un environnement dans lequel on pouvait faire de l'observation, à des fins scientifiques ou de l'observation y compris pour guider et appuyer nos opérations militaires, mais ça n'allait pas plus loin. Ce que nous avons constaté, c'est qu'un certain nombre de pays ont eu des comportements qui étaient d'une autre nature, qui étaient sinon agressifs, du moins un peu intrusifs. Et nous savons combien ces capacités satellites sont indispensables, pas seulement pour la gestion de nos opérations militaires, mais d'abord et avant toute chose, au bon fonctionnement de nos sociétés, de nos économies. Donc, il faut pouvoir se protéger de cela. Et donc une des orientations que nous envisageons, c'est par exemple d'avoir la capacité d'équiper nos satellites de petites caméras…

CELINE KAJOULIS
Et est-ce qu'on aura aussi la capacité de les neutraliser ?

FLORENCE PARLY
Alors, nous avons indiqué que non seulement, nous allions continuer à avoir une stratégie défensive, mais que nous ne nous interdisions pas d'avoir une stratégie plus offensive.

CELINE KAJOULIS
Il y a quelques jours, vous avez annoncé la création d'un comité d'éthique pour encadrer l'utilisation des nouvelles technologies, notamment de l'intelligence artificielle. Il y a beaucoup de fantasmes autour de tout ça, vous avez dit : il n'y aura pas de Terminator qui défilera sur les Champs-Elysées le 14 juillet, est-ce que ça veut dire qu'aujourd'hui, la France prend une décision de ne pas utiliser ces nouvelles intelligences artificielles pour avoir des instruments totalement autonomes qui seraient capables de tuer ?

FLORENCE PARLY
Alors l'intelligence artificielle, c'est une opportunité formidable, parce que c'est une manière de décupler en quelque sorte les capacités que nous avons dans tous les domaines, civils, comme militaires, mais s'il y a une chose dont nous ne voulons pas, c'est au fond d'entretenir l'idée qu'il y aurait des robots tueurs, en tout cas, nous n'avons pas du tout l'intention en France de nous doter de robots tueurs, d'abord, aujourd'hui, ça n'existe pas, mais dans l'hypothèse où un jour cela existerait, cela veut dire qu'on s'en remettrait en totalité au fonctionnement de cette intelligence artificielle pour faire fonctionner une arme dans laquelle l'homme n'aurait plus de contrôle, bien. Donc notre conception de l'intelligence artificielle au service de la Défense et des équipements militaires, c'est une intelligence artificielle qui est contrôlée et qui restera sous un contrôle suffisant de l'homme.

CELINE KAJOULIS
Pour nous, c'est une ligne rouge, mais comment est-ce qu'on va faire si sur un théâtre d'opérations on se retrouve face à des pays qui, eux, n'ont pas cette ligne rouge, n'ont pas cette doctrine ?

FLORENCE PARLY
C'est pour cela qu'il faut développer un dialogue au niveau international afin que ces armes-là, le jour où elles existeront, ne puissent pas proliférer, et donc, c'est un objectif que de pouvoir se fixer un certain nombre de règles communément admises par l'ensemble des Etats. Nous n'en sommes pas là, mais c'est une perspective.

CELINE KAJOULIS
Florence PARLY, merci.

FLORENCE PARLY
Merci.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 24 avril 2019