Interview de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à BFMTV le 16 octobre 2019, sur l'offensive militaire turque en Syrie.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Thématique(s) :

Texte intégral

JEAN-JACQUES BOURDIN
Notre invité ce matin, Jean-Yves LE DRIAN. Je n'ai pas l'écran, vous savez, j'ai un écran de contrôle, je dis la vérité, mais là, il ne marche pas ce matin.

JEAN-YVES LE DRIAN
Bon, on va faire sans…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon, donc je ne sais pas quand nous sommes à l'antenne. Mais nous sommes à l'antenne, Jean-Yves LE DRIAN, sur RMC et BFM TV, sur RMC, il n'y a pas de problème, BFM TV aussi, ça marche très bien. Alors, à propos de ce qui se passe dans le nord-est de la Syrie, dernière information, la Turquie ne déclarera jamais de cessez-le-feu sans avoir atteint ses objectifs. C'est ce que déclare le président turc, que lui répondez-vous ce matin ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je voudrais d'abord dire que la situation est extrêmement grave, parce que la concomitance entre l'offensive turque et le retrait américain, concomitance, qui, apparemment, n'est pas fortuite, rend cette situation, rend ce territoire, le Nord-est syrien, dans une situation dramatique et remet en cause notre propre sécurité, Jean-Jacques BOURDIN, la nôtre, parce que le fait d'accepter cette invasion et le fait que les objectifs turcs ne soient pas clarifiés, et le fait que l'on renonce à soutenir les forces démocratiques syriennes fait que pour Daesh, c'est une nouvelle possibilité…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Porte ouverte, c'est la porte ouverte…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est porte ouverte, et c'est la capacité de résurgence de Daesh, parce qu'on a toujours considéré qu'après les batailles qui ont eu lieu en Irak, et qui ont eu lieu dans le Nord-est syrien, avec le soutien des forces démocratiques de Syrie, les Kurdes et les Arabes réunis dans ces forces, on a toujours considéré que Daesh était battu. Ce n'est pas le cas, parce que Daesh est aujourd'hui en situation clandestine, prêt à repartir au combat si d'aventure des opportunités se présentaient, et aujourd'hui, cette double attitude, à la fois de l'offensive turque et de la non-intervention américaine et du retrait américain, offre toutes les possibilités pour la résurgence de Daesh, et ça, c'est une situation grave pour nous, c'est notre sécurité qui est en jeu, et c'est pourquoi la situation est aujourd'hui très grave.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon, alors, Jean-Yves LE DRIAN, justement je vais vous poser de nombreuses questions sur la situation sur place, sur ce que nous pouvons faire ou nous ne pouvons pas faire, sur ce que nous devons faire, mais puisque l'on parle de Daesh, la France, la première priorité de la France, si j'ai bien compris, c'est de s'assurer que des djihadistes ne s'égaient pas dans la nature pour peut-être un jour venir frapper les pays occidentaux, c'est votre priorité ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, tout à fait, la première priorité, c'est notre sécurité. Et notre sécurité, c'était d'éliminer Daesh, et pour cela, nous faisions partie d'une coalition, nous avons participé à cette coalition de manière significative, nous étions les deuxièmes contributeurs, nous sommes toujours le deuxième contributeur dans l'action qui est menée, ça a permis de libérer l'Irak. Et puis ça a permis, grâce aux forces démocratiques syriennes, de reprendre le Nord-est syrien. Notre souci, c'est d'abattre Daesh, c'est notre ennemi. Et dans les forces de notre ennemi, il y a des combattants étrangers, des Français, qui sont allés là-bas en connaissance de cause…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, j'ai des questions précises, Jean-Yves LE DRIAN…

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, je vous en prie…

JEAN-JACQUES BOURDIN
D'abord, nos soldats, nous avons toujours des forces spéciales sur le terrain dans le nord-est de la Syrie…

JEAN-YVES LE DRIAN
Où je ne fais jamais de commentaires sur les forces spéciales depuis que je suis ministre de la Défense…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, mais d'accord, mais nous avons des soldats français alors ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons des éléments civils et militaires dans la zone…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dans la zone, pas dans la zone de guerre, j‘imagine ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous assurons la sécurité de nos personnels civils et militaires.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon, d'accord, Jean-Yves LE DRIAN, non, parce que ces personnels civils et militaires pourraient précisément s'occuper de savoir si des djihadistes sont libérés de certains camps, tenus jusque-là par les Kurdes.

JEAN-YVES LE DRIAN
A ma connaissance, Jean-Jacques BOURDIN, à l'heure actuelle, l'offensive turque et l'attitude et le positionnement des forces démocratiques syriennes n'a pas abouti à ce que ces camps-là, qui sont essentiellement dans l'Est du nord-est syrien, soient menacés dans la sûreté et sécurité indispensables…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Pour l'instant. Ça veut dire que ces camps dans lesquels sont prisonniers des djihadistes, ces camps sont toujours tenus par les Kurdes ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Aujourd'hui, oui.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Aujourd'hui, oui. Est-ce qu'il y a…

JEAN-YVES LE DRIAN
Et il faut, sur ce sujet, une très, très grande vigilance pour éviter qu'il y ait des ruptures de sécurité et de stabilité dans ces zones…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon, alors, est-ce qu'il y a des femmes et des enfants d'autres camps, détenus dans d'autres camps qui se sont échappés ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a eu à l'ouest une rébellion interne dans le camp d'Aïn Issa où neuf femmes se seraient échappées, mais je ne peux pas vous assurer…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Neuf femmes, pas plus ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est tout, pas plus…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Pas plus…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est ça la sécurité…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc aujourd'hui…

JEAN-YVES LE DRIAN
Il faut dire la vérité aux Français, c'est ça la situation dangereuse…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est pour ça que je vous pose des questions, Jean-Yves LE DRIAN…

JEAN-YVES LE DRIAN
Mais, Jean-Jacques BOURDIN, ce sur quoi je voudrais insister, c'est qu'on se focalise beaucoup sur les terroristes d'origine française, mais pas assez sur le fait que dans ces camps-là, il y a aux environs de 10.000 combattants djihadistes qui sont tous capables de faire renaître Daesh, et éventuellement d'atteinte à notre sécurité, ce ne sont pas uniquement les combattants français…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc votre crainte, c'est que…

JEAN-YVES LE DRIAN
Eh bien, mon souci, notre souci, c'est…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est que les Kurdes abandonnent la garde de ces camps ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est que la sécurité ne soit plus assurée et que les Kurdes ou les Turcs abandonnent la garde de ces camps, et alors, c'est Daesh qui revient. Et alors, ces combattants-là se sentiront libérés et pourront aussi revenir en Irak, et c'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles je vais me rendre dans ce pays bientôt…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous allez en Irak…

JEAN-YVES LE DRIAN
Parce qu'il y a, là, un danger majeur. Et ce qui me paraît le plus…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, qu'est-ce que vous allez faire en Irak ? Si j'ai bien compris, je vous coupe, Jean-Yves LE DRIAN…

JEAN-YVES LE DRIAN
Coupez-moi…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous allez partir en Irak, on ne va pas savoir quand, peu importe, ce n'est pas la date qui compte…

JEAN-YVES LE DRIAN
Prochainement…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est très vite. Vous allez partir très vite en Irak. Vous allez partir en Irak pourquoi, pour aller, j'imagine, discuter avec les Kurdes, pour savoir dans quelles conditions, ces camps seront toujours gardés, et s'il y a la possibilité de transférer des prisonniers du nord-est de la Syrie vers l'Irak, franchement ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je vais en Irak, d'abord, parce que ce pays a besoin de solidarité en ce moment, c'est le pays qui a été le plus touché par Daesh, c'est le pays qui est le plus sensible à une résurgence potentielle de Daesh, parce qu'il y a déjà eu des actions clandestines de Daesh dans ce pays, donc solidarité avec les nouvelles autorités irakiennes, le président SALEH et le Premier ministre Adel Abdel MAHDI, que je rencontrerai. Deuxième point, comment est-ce que l'on fait ensemble, parce que nous sommes en confiance avec ces autorités, comment est-ce que l'on fait ensemble en sorte que la sécurité de l'Irak soit toujours garantie, dans le cadre de la coalition, je vais revenir, si ça ne vous ennuie pas, tout à l'heure sur la coalition, parce que c'est un point très important du moment…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais je vais y revenir, oui, je vais y revenir…

JEAN-YVES LE DRIAN
Et puis, vérifier avec eux comment est-ce que l'on peut gérer la sécurité par rapport aux djihadistes qui sont aujourd'hui dans des camps tous djihadistes confondus, dans des camps, que ce soit…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dans des camps…

JEAN-YVES LE DRIAN
… A proximité de la frontière irakienne, tous djihadistes confondus…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dans des camps, tous djihadistes confondus dans des camps tenus aujourd'hui par…

JEAN-YVES LE DRIAN
Français, allemands, belges, tunisiens, tchétchènes, russes, irakiens…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà, dans des camps tenus par des Kurdes.

JEAN-YVES LE DRIAN
Dans des camps protégés par des Kurdes. Et je verrai aussi…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Protégés par les Kurdes. Donc vous pourriez transférer, Jean-Yves LE DRIAN, les choses sont claires, vous pourriez transférer des prisonniers de ces camps vers l'Irak…

JEAN-YVES LE DRIAN
Le sujet principal n'est pas celui-là, là, maintenant…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais c'est une possibilité…

JEAN-YVES LE DRIAN
Il est aussi de faire en sorte, avec les autorités irakiennes, que l'on puisse trouver les moyens d'avoir un dispositif judiciaire, susceptible de juger l'ensemble de ces combattants, y compris, a priori, les combattants français…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc de juger ceux qui sont actuellement retenus, détenus dans des camps…

JEAN-YVES LE DRIAN
De juger ceux qui…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dans le nord-est de la Syrie ?

JEAN-YVES LE DRIAN
De juger ceux qui seraient pris en charge par les forces irakiennes.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Voilà. Ça va donner la possibilité de juger certains djihadistes qu'on ne pouvait pas juger jusque-là…

JEAN-YVES LE DRIAN
A condition qu'il y ait un dispositif judiciaire ad hoc…

JEAN-JACQUES BOURDIN
J'ai compris…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est ce sur quoi nous allons parler avec les autorités irakiennes.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est très important, c'est très important, c'est une manière d'essayer de garantir…

JEAN-YVES LE DRIAN
Tout ça, est très important, et tout ça est grave, mais je voudrais, si vous me permettez de vous couper, je veux revenir sur la coalition, parce que nous avons engagé une coalition en 2014 avec 30 pays…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Dont la Turquie…

JEAN-YVES LE DRIAN
Dont la Turquie, dont l'Irak, dont le Qatar, dont les Emirats, dont l'Arabie Saoudite, dont l'Australie, dont le Canada, le leader étant les Américains. Cette coalition, elle s'est donnée pour objectif d'abattre Daesh, nous considérons aujourd'hui que son travail n'est pas fini, et que si nous nous sommes battus au sein de la coalition, étant donné la nouvelle donne que nous constatons, à la fois l'intervention turque dans cette région, et le fait que les Américains se retirent, il faut qu'on réunisse la coalition, au nom de quoi l'un ou l'autre dirait : eh bien, moi…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous allez demander une réunion urgente ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Nous avons demandé…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous avez demandé…

JEAN-YVES LE DRIAN
Je demande, le président de la République, Emmanuel MACRON, le redemande, nous l'avons demandé depuis vendredi, que l'ensemble des ministres des Affaires étrangères et de la Défense de la coalition se réunissent pour dire : alors, qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce que vous faites vous…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et alors, quelle réponse avez-vous ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Eh bien, les Européens ont décidé lundi dernier, sur ma proposition, de faire en sorte que cette demande soit exprimée par les 28, y compris donc les Britanniques, et nous avons le sentiment que cette demande va être entendue pour qu'on mette les choses sur la table…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Par les Américains aussi ?

JEAN-YVES LE DRIAN
On va voir, mais je dirais à partir du moment où la coalition…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Je vais vous poser une question directe…

JEAN-YVES LE DRIAN
A partir du moment où la coalition aujourd'hui dit : je ne me réunis plus et certains des membres de la coalition se retirent, alors, il y a un besoin de clarification, il faut cette clarification, y compris sur la question des djihadistes qui sont aujourd'hui en prison, il faut mettre tout ça sur la table et dire qui fait quoi, qui veut continuer, qui arrête, parce que cette intrusion turque est inacceptable, elle est condamnable, elle est insupportable, elle remet en cause notre sécurité, il faut donc que la France ait une position très forte là-dessus, nous avons été entendus par les Européens, il faut que la coalition se réunisse dans les plus brefs délais, les plus brefs délais, ça veut dire les jours qui viennent.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors, Jean-Yves LE DRIAN, j'ai une question directe à vous poser, est-ce que Donald TRUMP s'en lave les mains, franchement ? On peut se poser la question, non ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ecoutez, je vais vous répondre. J'ai vécu deux moments graves dans cette affaire de crise civile, de guerre civile syrienne, j'ai vécu le 31 août 2013, où il y a eu une décision de non-action américaine après qu'il y ait eu des attaques à l'arme chimique sur la population civile de Syrie, vous vous en souvenez, première décision, première alerte de non-action, et puis, le 13 octobre de cette année, où il y a une deuxième décision de non-action de la part des autorités américaines sur un enjeu dans lequel elles étaient directement engagées depuis le début. Deux alertes majeures, ce qui me fait dire qu'aujourd'hui, il y a un trouble dans la relation transatlantique…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça veut dire quoi un trouble ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Des interrogations, des ruptures d'engagements, et donc, il faut mettre ça sur la table, c'est pourquoi la coalition doit se réunir…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que Donald TRUMP s'en lave les mains ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Il a, à mon sens, des points de vue parfois contradictoires, d'un côté, il déclare que ces sujets sont bien lointains, mais de l'autre côté, il envoie des forces en Arabie Saoudite, ce qui n'est pas quand même très loin. Et d'une autre manière, il envoie son vice-président, monsieur PENCE, et le ministre des Affaires étrangères américains, aujourd'hui, discuter avec les autorités turques. Et par ailleurs, il prend des dispositions de contraintes économiques, de sanctions à l'égard d'un certain nombre d'individus turcs, pour actions inacceptables contre les forces kurdes. Tout ça, est un peu contradictoire, donc…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Quiconque veut aider…

JEAN-YVES LE DRIAN
Donc ça m'amène à cette nécessité : il faut que, autour de la table de la coalition, chacun se dise la vérité, jusqu'où chacun veut aller…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Emmanuel MACRON s'est entretenu avec Donald TRUMP…

JEAN-YVES LE DRIAN
Et avec le président ERDOGAN…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous savez ce qu'il a dit après être… vous avez vu : quiconque veut aider, mais, le fasse ! Que quiconque veuille aider, qu'il le fasse, pas de problème, la Russie, la Chine, et même Napoléon Bonaparte !

JEAN-YVES LE DRIAN
Je voudrais dire ici une chose…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Rien à voir avec Emmanuel MACRON quand même…

JEAN-YVES LE DRIAN
C'est que lorsqu'il y a eu la crise qui a suivi l'attaque des Twin Towers à New York en 2001, nous étions au rendez-vous, nous avons participé à l'offensive initiée par les Etats-Unis pour la propre sécurité des Etats-Unis en Afghanistan, nous étions là, il y a eu des morts français, nous étions solidaires, il n'y avait pas de trouble dans le lien transatlantique, aujourd'hui, il y en a un, et c'était 11.000 kilomètres…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Les Etats-Unis ne sont plus solidaires…

JEAN-YVES LE DRIAN
Donc il y a une question qui est posée. Il y a un trouble dans la situation et dans le lien transatlantique, il faut maintenant l'examiner, le bon schéma, le bon périmètre pour l'examiner, c'est de réunir la coalition, mais l'interrogation forte qui nous est posée, à nous, Européens, après cette deuxième alerte, c'est : est-ce que l'Europe va continuer à subir, est-ce que l'Europe peut, est-ce que ce n'est pas aujourd'hui…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais nous sommes impuissants, nous sommes impuissants…

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais… eh bien, oui et non…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Bon, nous demandons la réunion de la coalition, mais nous sommes impuissants, mais alors, moi, j'ai une autre question, pourquoi ne pas mettre fin officiellement à la procédure d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne !

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais ce n'est pas ça qui réglera la question kurde, d'abord…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, mais d'accord, mais…

JEAN-YVES LE DRIAN
Et c'est aussi, vous parlez d'impuissance, bon, la Turquie elle-même est en train de se mettre hors-jeu, eh bien, elle prend des décisions…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Elle est hors-jeu, là…

JEAN-YVES LE DRIAN
Elle se met hors-jeu parce que je ne vois pas…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc terminé toute idée d'adhésion ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Non, je dis : la Turquie, elle-même, se met hors-jeu, puisque les actions qu'elle mène aujourd'hui ne permettent pas d'avancer dans le processus d'adhésion. Mais l'interrogation, c'est l'interrogation sur la souveraineté stratégique européenne, est-ce que cette deuxième alerte-là, j'ai dit : 31 août, 13 octobre, est-ce que cette deuxième alerte-là ne va pas pousser les Européens enfin à assurer eux-mêmes leur propre responsabilité et leur propre souveraineté, sinon…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est un appel ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, je considère que c'est un appel, sinon, on sera toujours théâtre d'influence, un théâtre où on regardera les trains passer et on sera soumis à différentes pressions sans affirmer notre propre identité et notre propre volonté, et je pense que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais oui, mais vous pensez qu'il va y avoir un sursaut européen ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je pense que oui. Je pense que oui, je pense que c'est…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais qu'est-ce qui vous l'indique ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Parce que c'est la sécurité des Européens qui est en jeu, parce que c'est la sécurité des Européens qui est en jeu, et parce que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc initiative européenne qui pourrait être quoi, ça pourrait être…

JEAN-YVES LE DRIAN
Il y a déjà eu des progrès, il y a déjà eu des progrès sur l'Europe…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alors là, oui, mais ça pourrait être quoi, là, concrètement ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Parce qu'aujourd'hui, l'Europe de la Défense, elle n'est pas encore aboutie, loin de là, il y a des progrès significatifs, mais là, la prise de conscience d'une forme d'insécurité européenne par rapport à une décision prise par le président TRUMP, par rapport à l'action menée par la Turquie, qui est pourtant membre de l'Alliance Atlantique, contre les forces…

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est incompréhensible !

JEAN-YVES LE DRIAN
D'où la nécessité, d'où cette impérieuse nécessité d'affirmer aujourd'hui l'Europe de la souveraineté…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, mais concrètement…

JEAN-YVES LE DRIAN
Et c'est ce que pense le président MACRON…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Comment est-ce que l'Europe va affirmer cette souveraineté ?

JEAN-YVES LE DRIAN
En développant à la fois ses capacités de défense, ses capacités diplomatiques, son unité, sa volonté de souveraineté et sa propre identité, y compris en se dotant des moyens militaires nécessaires.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Nous n'y enverrons pas de nos soldats sur le front là-bas ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Là, je n'imagine pas que c'est ce que vous demandez, que la France, toute seule…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais c'est le cas, non, je le dis, parce que les Kurdes l'ont demandé…

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, mais que la France toute seule assume le fait d'envoyer 5.000 hommes sur le terrain aujourd'hui pour combattre…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, mais l'Europe pourrait le faire ?

JEAN-YVES LE DRIAN
L'Europe pourrait, si elle était majeure, assurer une forme de dissuasion par rapport à ce type de…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, vous aimeriez, vous le souhaiteriez ?

JEAN-YVES LE DRIAN
C''est une nécessité d'aujourd'hui, pas d'envoyer des forces, de dire : si elle était aujourd'hui en situation, si elle avait réussi à affirmer sa souveraineté, elle serait en situation de dissuader et d'avoir une force diplomatique essentielle. Mais sur la situation dans la zone de l'Est syrien, il faut aussi dire que la riposte ce n'est pas évidemment une riposte militaire qu'il faut envisager, c'est une riposte politique. A partir du moment où nous faisons pressions, nous, et nous avons commencé à le faire depuis le milieu de la semaine dernière, le président de la République en particulier, mais d'autres Européens aussi, si nous faisons pression sur les différents interlocuteurs, ça finit par marcher. La Turquie est extrêmement seule aujourd'hui, y compris la Chine qui la quitte, y compris la Russie…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais qui a les clés, la Russie ?

JEAN-YVES LE DRIAN
La Turquie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
C'est la Russie qui a les clés.

JEAN-YVES LE DRIAN
La Russie, une partie, pas toutes les clés. Je ne vois pas aujourd'hui un amour démesuré entre la Russie et la Turquie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non, mais Vladimir POUTINE va rencontrer ERDOGAN… oui, oui, oui, très vite.

JEAN-YVES LE DRIAN
Peut-être.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Il va rencontrer ERDOGAN très vite, n'oublions pas que la Syrie, les soldats syriens d'ASSAD, soutenus par les Russes, se sont positionnés dans le Nord-est de leur pays.

JEAN-YVES LE DRIAN
Oui, parce que les forces démocratiques syriennes ont cherché une sécurité là où ils peuvent la trouver, comme ils ne l'avaient plus du côté américain…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ça veut dire que nous pourrions discuter avec ASSAD alors !

JEAN-YVES LE DRIAN
Il faut discuter avec POUTINE parce que la Russie a des intérêts communs avec la France dans cette partie de la Syrie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Et avec ASSAD ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Avec la Russie, notre ennemi c'est Daesh.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Mais avec ASSAD.

JEAN-YVES LE DRIAN
Avec la Russie, j'ai dit avec la Russie, parce que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Alliée d'ASSAD.

JEAN-YVES LE DRIAN
La Russie fait ce qu'elle entend faire sur le reste de la Syrie. Moi mon problème, je le ramène à chaque fois, Jean-Jacques BOURDIN, c'est Daesh, notre ennemi c'est Daesh, Daesh nous a frappés au coeur, et nous devons combattre Daesh par tous les moyens, garder les liens avec les forces démocratiques syriennes, c'est ce que nous faisons, nous avons reçu madame… il y a peu de jours, nous sommes toujours en relation avec des Kurdes, nous sommes toujours, nous, en relation avec des Kurdes, même aujourd'hui.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Est-ce que les Kurdes d'YPG doivent condamner le terrorisme du PKK ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ils doivent être suffisamment autonomes par rapport au PKK, ils doivent le dire. Je verrai aussi, dans mon déplacement en Irak, d'autres forces kurdes…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Oui, les Kurdes d'Irak.

JEAN-YVES LE DRIAN
Les Kurdes d'Irak, avec lesquels nous avons des relations extrêmement suivies, il faut que le message soit passé pour affirmer l'identité kurde au sein de la Syrie.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Rapatriement d'urgence de familles françaises de djihadistes, femmes et enfants ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Dans un état de guerre, vous, vous avez l'accès aux camps ?

JEAN-JACQUES BOURDIN
Non.

JEAN-YVES LE DRIAN
Moi non plus.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous non plus, donc pas de rapatriement d'urgence.

JEAN-YVES LE DRIAN
Donc, nous avons tenté de le faire, à l'égard des enfants, pas à l'égard des femmes, les femmes françaises qui se rendent, en 2015, dans cette région, elles savent ce qu'elles font, elles ne vont pas faire du tourisme.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Ce sont des terroristes.

JEAN-YVES LE DRIAN
Ce sont des combattantes, contre la France.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Donc elles ne seront pas rapatriées.

JEAN-YVES LE DRIAN
Elles doivent être jugées.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Elles doivent être jugées, en Irak, si possible, si j'ai bien compris.

JEAN-YVES LE DRIAN
Ça serait la bonne opportunité.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Si j'ai bien compris. Quelques mots pour terminer. Sur le Brexit, est-ce qu'on est au bord d'un accord avec la Grande-Bretagne, l'Union européenne et la Grande-Bretagne, possible ou pas ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ecoutez, ça fait trois ans qu'on nous dit : on est au bord d'un accord, c'est long, il est souhaitable, le problème au Royaume-Uni, c'est qu'il n'y avait pas de majorité pour quoi que ce soit, il n'y avait pas de majorité ni pour l'accord de retrait qui avait été conclu par madame Theresa MAY, mais qui a été rejeté par la Chambre des communes, ni pour un no-deal qui avait été proposé et qui avait été rejeté, ni non plus pour une dissolution des Communes. Donc c'est un peu compliqué, ça s'appelle une impasse. Peut-être qu'on peut sortir de l'impasse…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Avant le Conseil européen de demain ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Ça serait souhaitable. Les discussions qui ont lieu actuellement apparaissent durer, donc si ça dure, c'est que c'est plutôt positif, mais il faut que les trois grands principes sur lesquels nous sommes très exigeants depuis le début soient maintenus. Quels sont-ils ? L'intégrité du marché intérieur, donc le maintien de la libre circulation et de l'histoire et de l'acquis et des atouts que représente le marché intérieur de l'Union européenne, il ne faut pas qu'il y ait une intrusion dans cette stabilité de cette intégrité. Deuxièmement, il faut préserver les accords dits du Vendredi saint, qui ont permis la paix en Irlande en 1998, et qui disent : pas de frontières. Et puis, troisièmement, il faut éviter que cette opportunité ne soit donnée aux Britanniques pour essayer de faire un îlot de dumping au Royaume-Uni contre l'Union européenne. Si ces trois principes-là sont réglés, et il y a moyen de les régler, alors il n'y a pas d'opposition à ce que…

JEAN-JACQUES BOURDIN
Vous êtes optimiste ?

JEAN-YVES LE DRIAN
Je suis toujours incertain concernant le Brexit tellement il y a eu d'épisodes et d'aléas.

JEAN-JACQUES BOURDIN
Merci Jean-Yves LE DRIAN d'être venu nous voir ce matin sur RMC et BFM TV.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 17 octobre 2019
 

mots-clés :