Déclaration de Mme Geneviève Darrieussecq, secrétaire d'Etat auprès de la ministre des armées, en hommage aux harkis, à Rivesaltes le 19 octobre 2019.

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Circonstance : Cérémonie d'inauguration de la stèle du cimetière harki

Texte intégral

Monsieur le préfet des Pyrénées-Orientales,
Monsieur le maire de Rivesaltes,
Mesdames, messieurs les élus,
Mesdames, messieurs, les anciens harkis, enfants et conjointes d'anciens harkis,
Familles d'anciens harkis,
Mesdames et messieurs les représentants des associations de harkis,
Chers porte-drapeaux,
Mesdames, messieurs,


Ensemble - anciens harkis, familles, associations, autorités, citoyens – nous sommes réunis aujourd'hui près de l'ancien camp de Rivesaltes pour rappeler ce qui pendant longtemps s'est murmuré tout bas et pour honorer le souvenir des défunts de vos familles.

Nous sommes ici pour écouter les drames intimes, pour regarder cette histoire en faisant taire les douleurs. En racontant ce passé, nous cherchons les voies de l'apaisement et nous cherchons à éviter l'oubli.

C'est pour cela que j'ai profondément souhaité cette cérémonie, même si l'on ne répare jamais complètement les errements du passé, même si l'on ne peut supprimer les douleurs accumulées.


Cette stèle parle d'émotions. Il y a aussi la profondeur des témoignages. Je veux très sincèrement remercier Monsieur AMRANE et Monsieur MARCHI. Vos témoignages savent atteindre le fond du coeur et finalement disent bien plus qu'un long discours.

Le petit Kerboubi, né en Algérie et mort sur le sol de France, est un symbole, une incarnation de l'accablement et des déchirements. Il était né dans une Algérie nouvellement indépendante, à une heure où les périls s'amoncelaient pour les anciens harkis. Il avait traversé la Méditerranée dans les bras de sa mère et de son père. Il n'eut pas le droit à la fraternité nationale, il n'eut pas le droit à l'accueil digne de son pays.

Monsieur MARCHI, pour votre famille, à la douleur de l'exil s'est ajoutée la souffrance douloureuse de la perte d'un enfant. Ce moment, ce temps de tristesse, est toujours en vous. Votre petit frère, ce petit enfant, n'a pas eu de sépulture digne de ce nom. C'est un deuil difficile, c'est un deuil impossible. Vos parents en ont conçu une légitime souffrance.

A mon tour, je salue le souvenir de votre petit frère et m'incline devant le drame de votre famille. Je m'incline devant le drame de 146 familles qui ont perdu un des leurs. La République se doit de considérer, d'aimer et d'accompagner tous ses enfants. C'est son devoir, c'est notre devoir.

Si rien ne peut changer le passé, si rien ne peut guérir les blessures, aujourd'hui, nous contribuons à réparer l'oubli. Aujourd'hui, nous rendons un nom, un prénom et une identité aux morts du camp de Rivesaltes.


146 personnes – hommes, femmes, enfants – sont décédées pendant leur passage dans ce camp de transit entre septembre 1962 et avril 1965. Elles sont décédées soit à l'hôpital civil de Perpignan soit dans l'enceinte même du camp.

A l'image du petit Kerboubi, ces défunts n'ont pas eu de sépulture digne de ce nom. Avec le temps, les lieux de recueillement se sont évanouis. Précarité des conditions dans la vie, précarité des conditions dans la mort : le « cimetière harki » de Rivesaltes est un symbole puissant de l'indignité de l'accueil des anciens harkis. Pour les proches, pour les familles, ce fut une souffrance supplémentaire, un déchirement de plus, une plaie sans cesse rouverte.

Grâce au travail mené par les associations, les familles, les équipes de l'ONAC-VG et notamment par Monsieur Abderahmen MOUMEN, les morts ont pu être identifiés, le cimetière et lieux d'inhumation ont pu être localisés. Je veux saluer le travail patient et méthodique qui a été réalisé. Ce fut un long labeur : de recherches et d'enquêtes, de discussions avec les familles et les témoins, de concertations avec les proches et les associations.

La stèle que nous inaugurons aujourd'hui en est un aboutissement. En rendant leur nom aux morts de Rivesaltes, nous leur rendons leur histoire et leur dignité. Nous signifions la reconnaissance de la Nation pour la douleur intime des familles et notre solidarité pleine et entière pour les drames vécus.

Ce lieu permettra le recueillement des familles. Chacun pourra s'y souvenir de celles et ceux qui ne sont plus.

Cette stèle est également une réaffirmation de la reconnaissance et de l'attachement de la République. Elle est un signe fort de la volonté de l'Etat de transmettre la mémoire des anciens harkis et de leur famille. Pour tous, ce lieu rappelle leur difficile histoire.

Nous ne voulons oublier aucune mémoire familiale, aucun de ces drames intimes et douloureux. Nous ne l'oublions pas à Saint-Maurice-l'Ardoise. Nous ne l'oublions pas à Bias. C'est cette histoire particulière que nous voulons également mettre en lumière.


Nous ne devons jamais oublier que l'histoire du camp de Rivesaltes est celle de l'internement et de l'enfermement. Dans les hectares de ce plateau aride, des pages sombres et tristes ont été écrites. Les vents mauvais de l'histoire ont soufflé avec force sur cette belle terre.

Depuis 2015, cette lourde histoire a trouvé son mémorial. Le sort des harkis et de leurs familles y tient toute sa place.

Ils avaient abandonné la terre de leurs ancêtres, laissé un foyer, des biens et des traditions auxquelles ils étaient attachés. Ils se sont retrouvés dans un univers inconnu, comme au milieu de nulle part. Ne comprenant pas pourquoi la France ne leur tendait pas des bras grands ouverts. 22 000 sont passés par Rivesaltes.

Plus grand camp de transit, Rivesaltes est une matrice importante dans la mémoire collective des harkis, emblématique d'une part de leur destinée.

Par cette relégation, c'est une part de dignité qui a été arrachée à ces hommes, à ces femmes et à ces enfants. Cette dignité nous voulons, par cet hommage, la proclamer et la manifester.

Rivesaltes était le lieu de l'exclusion. Il est difficile pour quelqu'un qui n'y était pas entre 1962 et 1964 de se représenter les conditions de vie d'alors.

En hiver, un vent glacial gifle les visages et s'engouffre dans les baraquements. En été, la chaleur insoutenable s'empare de tous. Chacun vit avec chacun, l'absence d'intimité familiale est aussi une souffrance.

En permanence, l'eau manque. Les enfants font la chasse à la pénurie. Les rats voisinent avec les cafards, tandis que les poux et les puces rivalisent d'agressivité. Cette hygiène précaire est le terrain de maladies de peau et de la tuberculose. Les personnes faibles et vulnérables en sont les premières victimes.

Cette mise au ban de la société française, les anciens harkis l'ont vécue comme une trahison. C'est une page noire pour la République qui a manqué à son devoir.

Depuis plusieurs années et à de nombreuses reprises, par l'intermédiaire de ses plus hautes autorités, la France a fait sienne l'exigence de vérité en reconnaissant avoir manqué à son devoir de protection et d'accueil. Oui, je le redis, à nouveau, la France, pourtant terre d'asile, n'a pas été à la hauteur de son histoire et de ses traditions.


Mesdames et messieurs, notre devoir c'est l'explication, notre chemin c'est la transmission auprès des jeunes générations. Gardons en mémoire les morts de vos familles, conservons leur souvenir, racontons leur histoire. Cette stèle nous y appelle.

Je ne peux que conclure par les vers de Messaoud GADI.

« Nous devons nous souvenir,

Nous soutenir, et avec l'encre du passé,

Sur une page oubliée,

De l'Histoire de France,

Ecrire notre espérance. »


Je vous remercie.


Source https://www.defense.gouv.fr, le 28 octobre 2019