Interview de M. Gérald Darmanin, ministre de l'action et des comptes publics, à France 2 le 27 mai 2019, sur les résultats des élections européennes.

Texte intégral

CAROLINE ROUX
Bonjour.

LAURENT BIGNOLAS
Vous recevez ce matin Gérald DARMANIN.

CAROLINE ROUX
Oui, Gérald DARMANIN, ministre des Comptes publics. Le Rassemblement national, on l'a dit, l'emporte dans le duel que le président de la République avait pourtant installé.

Jingle

CAROLINE ROUX
Bonjour Gérald DARMANIN.

GÉRALD DARMANIN
Bonjour.

CAROLINE ROUX
Pour la deuxième fois aux élections européennes, le Rassemblement national arrive en tête. Est-ce que vous vous habituez ?

GERALD DARMANIN
Je ne m'habitue pas, non seulement parce qu'aux élections européennes, il arrive en tête, mais aussi parce que depuis 20 ans, la première fois que j'ai voté à l'élection présidentielle c'était pour faire barrage à Jean-Marie LE PEN, nous sommes désormais face au Front national au deuxième tour des élections, je le sais nationalement, je le sais au niveau des Européennes, je le sais dans ma région des Hauts-de-France, et donc il faut continuer ce combat. Manifestement nous n'avons pas encore réussi à montrer à une très grande majorité de Français que le Front national était une voie sans issue, nous n'avons pas encore assez écouté leur colère.

CAROLINE ROUX
C'est un vote d'adhésion ?

GERALD DARMANIN
Je pense qu'il y a sans doute une partie d'adhésion, des gens qui votent Front national, et puis il y a aussi une partie de gens qui veulent nous dire qu'on ne fait pas encore assez pour la sécurité, pas encore assez pour des petites gens, pas encore assez…

CAROLINE ROUX
C'est le message que vous retenez du vote en faveur du Rassemblement national ? Parce qu'on se dit, après tout, voilà c'est la première force politique du pays, dit aujourd'hui Marine LE PEN, ce vote il raconte quoi ?

GERALD DARMANIN
Ce n'est pas la première force politique du pays. La première force politique du pays c'est encore malgré tout l'abstention, il faut quand même le remarquer, même s'il y a eu un regain de participation, il y a quand même encore beaucoup de gens qui ne vont pas voter. Et puis on constate quand même que madame LE PEN elle fait moins de voix, elle fait moins de pourcentage que lors des dernières élections européennes, mais cependant…

CAROLINE ROUX
Il y a plus de participation.

GERALD DARMANIN
Mais cependant, il faut bien avouer qu'elle est gagnante, hier soir. Il faut donc continuer à écouter la colère de gens qui votent Front national. Ils le font parfois par adhésion, dans ces cas-là on n'a pas grand-chose à dire aux électeurs qui choisissent le parti de madame LE PEN comme adhésion politique pour la France qu'ils souhaitent. En revanche il y a beaucoup de gens qui n'arrivent pas à boucler les fins de mois, qui se sentent en insécurité dans leur quartier, qui ne comprennent pas tout à fait quelle est leur place dans la mondialisation, dans l'Europe, dans la France telle qu'elle est aujourd'hui, et il faut qu'on leur tende la main et il faut les écouter.

CAROLINE ROUX
Ça veut dire qu'il va falloir répondre dans les mois qui viennent à ce vote-là ? Pas considérer qu'au final le pire a été évité pour le Rassemblement... la République En Marche ?

GERALD DARMANIN
Moi je pense qu'on est dans une, à la fois dans une fin de séquence, nationale et politique. Je voudrais m'expliquer un point. L'élection présidentielle de 2017 n'a pas été une parenthèse, Emmanuel MACRON n'a pas été lu par effraction, comme semblait le dire une partie de mes anciens amis ou des socialistes. Il y a manifestement une dorsale politique qui s'est installée entre le Front national et la majorité présidentielle, entre Emmanuel MACRON et la famille LE PEN. Eh bien cette dorsale il faut évidemment qu'on le prenne en compte et dire qu'aujourd'hui une grande partie des électeurs de droite, par exemple, que je connais, ont voté pour et Emmanuel MACRON, parce qu'il fallait battre madame LE PEN. Et puis il y a aussi la fin de la séquence des Gilets jaunes. Je crois que les élections européennes marquent la fin de cette séquence. Il y a eu à la fois les annonces du président de la République et puis ces six mois difficiles que notre pays a vécu, maintenant il faut rentrer dans un acte 2 du quinquennat…

CAROLINE ROUX
C'est la question qui est posée.

GERALD DARMANIN
Et il faut répondre aux questions, répondre aux questions, qui est à la fois celle de 2019, mais aussi celle de 2017. Je crois que monsieur MACRON il n'oublie pas qu'il a été élu face à Marine LE PEN et Emmanuel MACRON il nous le rappelle tous les jours, et tous les jours on doit répondre à cette interrogation.

CAROLINE ROUX
Et vous allez nous expliquer comment on répond à cette interrogation. Marine LE PEN elle appelle à la dissolution de l'Assemblée nationale, elle dit : c'est une nouvelle redistribution des forces politiques, elle estime qu'elle est donc la première force politique du pays. Comment est-ce que... bon, j'imagine qu'il n'y aura pas de dissolution, il n'y aura pas de remaniement, il n'y aura pas de changement.

GERALD DARMANIN
Non mais il appartient au président de la République de prendre en main les armes que lui donne la Constitution s'il le souhaite, mais…

CAROLINE ROUX
Ce n'est pas exclu ?

GERALD DARMANIN
Mais madame LE PEN n'est pas sérieuse quand elle dit ça, c'est d'ailleurs toute la limite du Front national, on voit bien qu'elle ne respecte pas nos institutions, madame LE PEN, elle comprend ou elle fait semblant de ne pas comprendre qu'une élection européenne n'est pas une élection présidentielle. Voilà, je pense que les Français qui ont voté Front national ce dimanche, ils ont voulu donner un message clair à tout le monde, y compris aux gens qui sont en responsabilité politique, dont je suis…

CAROLINE ROUX
Et donc vous l'avez reçu ce message, c'est que ce que vous nous expliquez ce matin. Comment ?

GERALD DARMANIN
Eh bien il faut l'écouter avec modestie et il faut se dire qu'on n'a pas encore résolu une grande partie des problèmes des Français.

CAROLINE ROUX
Vous avez parlé à deux reprises d'insécurité. Ça doit être une priorité dans les semaines qui viennent, à votre avis, Gérald DARMANIN ? Ça n'a pas été suffisamment entendu dans la première partie du quinquennat ?

GERALD DARMANIN
Si, je crois qu'à la fois Christophe CASTANER et Gérard COLLOMB ont fait ce qu'ils ont pu, mais il est sans doute vrai que, lorsque les gens votent Front national, moi je le vois dans ma région, il y a à la fois une part sans doute de gens qui souhaitent mieux réussir leur vie, gagner plus d'argent, terminer les fins de mois qui sont aujourd'hui difficiles. Il y a une part d'insécurité, c'est sûr, d'insécurité pas simplement physique, c'est une insécurité morale dans la mondialisation, dans l'Europe, ... Nation, et puis il y a des questions d'identité évidemment. Eh bien il faut le résoudre, mais il faut résoudre ces questions en ayant conscience qu'il faut garder la concorde nationale. Moi je suis petit-fils d'immigrés, je suis fils d'ouvriers, et je me sens éminemment français, et je pense que la France que l'on souhaite, c'est une France qui correspond à l'histoire de notre pays, mais c'est plus facile à dire quand on est sur un plateau de télé que quand on vit dans un quartier difficile, ou lorsqu'on connaît la déshérence du monde rural. Donc avec beaucoup de modestie il faut entendre la voix, moi je voudrais quand même constater que le président de la République il fait un bon score. Il n'est pas premier hier, donc il ne faut pas raconter autre chose que la vérité, mais il fait un bon score, et il fait un bon score, parce qu'une grande partie de notre électorat nous dit de ne pas lâcher, de continuer les réformes, de continuer à baisser les impôts, de continuer à réformer la France, parce que ça fait longtemps qu'on a perdu beaucoup de temps notamment au dernier quinquennat, pour continuer à réformer la France, et ce message aussi doit être entendu.

CAROLINE ROUX
Mais du coup, ça veut dire que le quinquennat peut se terminer, peut se poursuivre sans inflexion majeure, au regard de ce résultat, vous le disiez à l'instant, c'est peut-être un bon score dites-vous, mais enfin c'est un référendum qu'a voulu le président de la République, ça a été un duel voulu à la fois par Marine LE PEN et le chef de l'Etat. Ce duel est perdu, quelles inflexions doit-il y avoir sur la deuxième partie du quinquennat ? Vous comprenez, c'est l'idée de se dire : bon, c'est non bien, on a entendu le message, mais on va faire comme avant.

GERALD DARMANIN
Mais, on ne peut pas dire que ces dernières semaines, ces derniers mois, le président de la République il ait fait comme avant. Le président de la République il est retourné au peuple, il a écouté dans un Grand débat, en décembre il a annoncé beaucoup de mesures, des suppressions d'impôts, des augmentations de pouvoir d'achat, la défiscalisation des heures supplémentaires, puis il a annoncé encore une baisse d'impôt sur le revenu, dont je rappelle qu'elle n'arrivera qu'en janvier grâce notamment à l'impôt à la source. 17 milliards d'euros, 17 milliards d'euros c'est beaucoup d'argent, pour redonner une partie de la confiance aux Français, tout en continuant des grandes réformes. La réforme l'allocation chômage, la réforme de la SNCF, la réforme des retraites.

CAROLINE ROUX
On continue quand même ? C'était ma question.

GERALD DARMANIN
Mais je ne crois pas que dimanche le message des Français c'était de dire qu'il fallait que la France arrête de se réformer, au contraire il faut à la fois être plus humain, plus à l'écoute d'une partie de la population…

CAROLINE ROUX
Ça veut dire quoi, ça « plus humain » ? On a entendu ce mot-là dans la voix du Premier ministre hier soir. Qu'est-ce que ça veut dire être plus humain quand on est aux responsabilités ?

GERALD DARMANIN
Je pense qu'il faut faire son examen de conscience, et pendant ces deux premières années, si nous avons été assez performants, si on a bien réformé le pays, si on a été à l'écoute dans l'Europe et à l'écoute notamment de ceux qui créent des entreprises, on n'a peut-être pas assez été à l'intention du peuple, voilà, c'est un point important, moi je suis issu d'une ville populaire, à Tourcoing, peut-être qu'il faut davantage écouter et un peu moins décider vers le haut. Voilà. C'est ce que nous demande le président de la République et je pense que des élus locaux comme moi peuvent contribuer à essayer de rendre encore un peu plus humain la politique que nous menons.

CAROLINE ROUX
Il y a un message qui a été très clair, celui en direction de l'écologie, une vague verte en Europe, ça veut dire qu'il faut faire plus en matière d'écologie ?

GERALD DARMANIN
Alors il y a deux messages clairs, il y a un message pour l'écologie, c'est une question très importante notamment chez les jeunes, il faut le prendre en compte. Qu'il y a un message pour monsieur WAUQUIEZ, on voit bien qu'une grande partie de la droite aujourd'hui est partie. Monsieur SARKOZY est parti après avoir fait 13 % aux Européennes, monsieur COPE est parti après avoir fait 20 % aux Européennes. Malheureusement je constate après 2 ans que monsieur WAUQUIEZ a mis mon ancienne famille politique dans le mur, et je constate que Les Républicains sont désormais une mer morte. Moi j'appelle tous les électeurs de droite, tous les élus locaux de droite, à nous rejoindre, de rejoindre le président de la République, parce qu'on voit bien qu'il y a à la fois un danger, qui est celui du Front national, et puis un défi, celui de réformer notre pays, et ce n'est manifestement plus la portion congrue des Républicains qui y arrive.

CAROLINE ROUX
Je voudrais juste terminer avec une phrase, elle est signée Valérie PECRESSE, elle estime ce matin que Marine LE PEN et les populistes peuvent désormais gagner la présidentielle.

GERALD DARMANIN
Bien sûr, c'est pour ça que je me suis engagé auprès d'Emmanuel MACRON et d'Edouard PHILIPPE. Quand je me suis engagé auprès d'Edouard PHILIPPE et d'Emmanuel MACRON, ce n'était pas par opportunisme, comme certains l'ont dit, mais parce qu'il y a un danger face au Front national. Ce qui est sûr, c'est que l'opportuniste c'est désormais de rester avec un monsieur, monsieur WAUQUIEZ, qui a très largement fragilisé la famille politique et qui la mène désormais dans la mort.

CAROLINE ROUX
Merci beaucoup Gérald DARMANIN.

GERALD DARMANIN
Merci à vous


source : Service d'information du Gouvernement, le 6 juin 2019