Interview de M. Didier Guillaume, ministre de l'agriculture et de l'alimentation, à Europe 1 le 27 novembre 2019, sur les manifestations d'agriculteurs, la loi Egalim, le traité avec le Mercosur et les arrêtés anti-pesticides.

Prononcé le

Intervenant(s) :

Thématique(s) :

Texte intégral

MATTHIEU BELLIARD
Bonjour Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Bonjour Matthieu BELLIARD.

MATTHIEU BELLIARD
Merci d'être sur Europe 1 avec nous ce matin pour répondre à la colère des agriculteurs, troisième manifestation depuis le début du mois d'octobre, troisième manifestation de l'automne, des tracteurs qui arrivent sur Paris. Je vous propose, pour démarrer, d'écouter simplement Régis DESRUMAUX, c'est un éleveur laitier dans l'Oise, qui était en direct avec Julien PEARCE à 5h40 tout à l'heure, il a entendu que vous seriez mon invité, il avait un message pour vous.

REGIS DESRUMAUX
Qu'il fasse passer le message au président de la République, c'est de la non-assistance à personnes en danger, c'est inadmissible de ne pas répondre à une profession aujourd'hui.

MATTHIEU BELLIARD
Quelles réponses avez-vous à apporter aux agriculteurs ce matin ?

DIDIER GUILLAUME
Mais je soutiens leur colère et leur manifestation, je comprends leur ras-le-bol et j'essaie d'apporter des réponses. Je soutiens leur colère et cette manifestation parce que, aujourd'hui, trop c'est trop, il y en a assez de ce dénigrement permanent, de ce malentendu entre la société civile, entre la société entre les métropoles et la ruralité, entre les agriculteurs et les concitoyens. Aujourd'hui notre agriculture est faite de femmes et d'hommes qui travaillent dur, qui travaillent 7/7 jours, qui produit une alimentation de grande qualité, cette agriculture…

MATTHIEU BELLIARD
Didier GUILLAUME, on le sait…

DIDIER GUILLAUME
Non, mais écoutez…

MATTHIEU BELLIARD
Je veux bien que vous les souteniez, mais vous êtes en responsabilité, concrètement vous leur proposez quoi ?

DIDIER GUILLAUME
Concrètement on leur propose, avec la loi EGalim, une inversion de la construction des prix, on leur propose de les soutenir face à la grande distribution afin que leurs prix remontent, on les aide dans toute la transition agro-écologique, afin que, aujourd'hui, le lien entre la société et les agriculteurs ne soit pas distendu. Quel est le mot d'ordre aujourd'hui de cette manifestation ? C'est arrêtez, arrêtez de nous agresser, arrêtez de nous insulter, de nous traiter de pollueurs et d'empoisonneurs, arrêtez de rentrer dans nos élevages, ce week-end encore, trois élevages ont pris feu, de façon criminel…

MATTHIEU BELLIARD
On va en parler Didier GUILLAUME…

DIDIER GUILLAUME
C'est ça le sujet, le ras-le-bol global.

MATTHIEU BELLIARD
Entre autres, entre autres. Vous avez parlé de la loi EGalim justement, la loi Egalité Alimentation, qui devait redonner justement du revenu aux agriculteurs, je ne rentre pas dans les détails techniques, mais il y a eu une petite inflation sur les prix, alors selon les associations certains vont jusqu'à 1,5 milliard d'euros d'augmentation des prix, c'est sans doute moins, mais Didier GUILLAUME, cet argent, il est où ?

DIDIER GUILLAUME
Non, mais je ne sais pas ce que ça veut dire 1,5 milliard, pour un paysan qui gagne 500 euros par mois, 1,5 milliard ça n'existe pas, ce que je sais c'est qu'aujourd'hui cette loi…

MATTHIEU BELLIARD
Est-ce que les agriculteurs ont gagné de l'argent depuis la loi EGalim ?

DIDIER GUILLAUME
Cette loi EGalim n'a pas assez porté ses fruits, parce que la meilleure répartition de la valeur n'a pas eu lieu, et aujourd'hui nous sommes à mi-parcours de ces 2 ans d'expérimentation. Il avait été décidé aux Etats généraux de l'alimentation, qui ont eu lieu en 2017 à l'initiative du président MACRON, unanimement de tenter une expérience, une expérience afin d'inverser la construction des prix. Rendez-vous compte, l'éleveur laitier qui a parlé tout à l'heure, il ne fixe même pas le prix de son litre de lait, il reçoit sur son compte en banque le montant que la coopérative, ou la structure, veut bien lui payer. Il n'y a pas une profession, en France, qui vend des produits…

MATTHIEU BELLIARD
Mais est-ce que ça a changé ça avec la loi ?

DIDIER GUILLAUME
Il n'y a pas une profession, en France, qui vend des produits en dessous des prix de…

MATTHIEU BELLIARD
Mais est-ce que la loi a changé ça Didier GUILLAUME ?

DIDIER GUILLAUME
La loi, simplement, elle prend effet réellement maintenant. Bien sûr que c'est long, ça fait 2 ans que cette loi a été promulguée, l'année dernière c'était l'année zéro, les négociations commerciales avaient eu lieu, et la loi n'avait pas porté ses fruits, aujourd'hui nous sommes dans le début des négociations, des discussions, et c'est là où il faut que ça paye. Alors vous allez me dire, on attend, on attend, non, moi je n'attends pas, tous les jours je les défends, tous les jours je promeus l'agriculture. Quand nous partons en Chine, avec des éleveurs, pour faire exporter du boeuf, pour faire exporter du porc, pour faire exporter de la volaille, nous travaillons pour l'agriculture, pour la remontée des cours. J'étais lundi dans l'Aveyron, et j'ai rencontré des éleveurs, qui disent « ça va un peu mieux », ça ne va pas assez bien, mais ça va un peu mieux, nous allons continuer. Je me bats matin, midi et soir, jour et nuit, 7/7 jours, pour que les agriculteurs gagnent mieux leur vie et ne soient plus exploités, comme c'est le cas aujourd'hui.

MATTHIEU BELLIARD
Didier GUILLAUME, vous l'avez dit en début d'interview, vous avez précisé que vous soutenez cette mobilisation, cette manifestation, est-ce que, comme les agriculteurs de la FNSEA, les jeunes agriculteurs, vous dénoncez les traités de libre-échange, à l'international, le Mercosur ?

DIDIER GUILLAUME
Mais, le Mercosur, vous me posez une question, le Mercosur ne sera pas ratifié, il a été enlevé du paysage, le président de la République a dit « stop », donc ce n'est pas la peine de parler du Mercosur. Je crois qu'il faut arrêter de faire peur. Aujourd'hui ce n'est pas un problème de traités de libre-échange, le traité avec le Canada par exemple, nous importons 60 tonnes de boeuf aujourd'hui, nous en avons exporté 300 tonnes en Chine, le problème ce ne sont pas les traités de libre-échange, le problème c'est à l'intérieur de la France, c'est reconquérir le marché. Je travaille sur l'étiquetage, il faut que les Français sachent ce qu'ils mangent. Notre agriculture est la plus durable du monde, quoi qu'on en dise, et notre alimentation elle est saine, elle est sûre, elle est tracée, on a des entreprises agroalimentaires qui font un travail remarquable. Donc, je pense que, aujourd'hui le problème essentiel des agriculteurs…

MATTHIEU BELLIARD
Notre agriculture n'est pas la plus durable du monde, vous l'avez dit à plusieurs reprises, c'est l'alimentation en général, l'agriculture en elle-même c'est différent, vous le savez Didier GUILLAUME, c'est simplement une précision à apporter.

DIDIER GUILLAUME
Non, non, mais ce n'est pas une précision. Vous ne vous rendez pas compte aujourd'hui ce qu'on demande aux agriculteurs, de sortir de la dépendance aux produits phytopharmaceutiques…

MATTHIEU BELLIARD
Oui, non mais c'est simplement parce que vous répétez que l'agriculture est la plus durable du monde, ce n'est pas exact.

DIDIER GUILLAUME
Eh bien oui…

MATTHIEU BELLIARD
Ce n'est pas exact, il faut être honnête.

DIDIER GUILLAUME
Je crois que c'est exact.

MATTHIEU BELLIARD
Simplement…

DIDIER GUILLAUME
Sur les 20 critères, il n'y en n'a qu'un sur lequel on n'est pas en tête, si on veut être très objectif.

MATTHIEU BELLIARD
L'agriculture précisément. Didier GUILLAUME, puisqu'on parle d'agri-bashing, je voudrais vous poser une question très précise. Dans notre studio Sébastien LECORNU, qui est un de vos collègues au gouvernement, à la fin du mois d'octobre parlait de mesures à prendre après l'élection, des sanctions à envisager pour les maires qui détourneraient leur pouvoir de police, c'était avec Sonia MABROUK. Dans le détail il parlait de communautarisme. Est-ce que ce genre de sanctions, pour les maires qui détourneraient leur pouvoir de police, pourrait s'appliquer pour les arrêtés anti-pesticides ?

DIDIER GUILLAUME
Mais je ne sais pas, les arrêtés anti-pesticides c'est uniquement des postures politiciennes en vue des élections municipales, enfin, soit on fait de l'obscurantisme…

MATTHIEU BELLIARD
Certains sont cassés, d'autre non.

DIDIER GUILLAUME
Non, il y en a deux qui n'ont pas été cassés, et les deux qui n'ont pas été cassés ne concernent pas la ruralité, mais concernent les villes où il n'y a pas d'agriculteurs. La vraie question c'est de savoir si on s'appuie encore sur la science ou pas. Le Conseil d'Etat nous dit de mettre des zones de protection de traitement vis-à-vis des riverains, nous voulons les mettre en place, avec des chartes de riverains sur lesquelles on discute, certains voudraient mettre 100 mètres ou 200 mètres, c'est absurde. Si la science nous dit c'est 5 mètres et 10 mètres, suivons la science. Si après on ne suit plus la science, ça ne va pas.

MATTHIEU BELLIARD
Des opposants vous disent que c'est ce qu'il y a écrit sur les bidons de ces pesticides, 5 à 10 mètres, ce n'est pas que la science !

DIDIER GUILLAUME
Ah oui, mais si c'est écrit sur les bidons c'est que l'ANSES, c'est-à-dire ceux qui font les autorisations de mise en marché, disent qu'en dessous de 10 mètres et de 5 mètres il ne faut pas épandre. Donc, vous, déjà vous êtes en train de prendre le parti anti-agriculteurs…

MATTHIEU BELLIARD
Non, je ne prends pas le parti, je vous pose des questions Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Mais bien sûr que si… eh bien je vous réponds, moi je vous réponds…

MATTHIEU BELLIARD
J'ai une question pour les agriculteurs à vous poser, Didier GUILLAUME j'ai une question précise à vous poser pour certains agriculteurs. Ils sont à Rouen et ils dénoncent les conditions imposées par LUBRIZOL pour obtenir l'indemnisation, à savoir renoncer à aller en justice. Est-ce que les agriculteurs de Rouen, pour obtenir une indemnisation de LUBRIZOL, doivent renoncer à toute action en justice ?

DIDIER GUILLAUME
Je ne sais pas ce que demande LUBRIZOL, ce que je sais, ce que je sais, c'est que le gouvernement s'est engagé à ce que 100% des agriculteurs qui ont été victimes de LUBRIZOL soient remboursés à l'euro près, c'est ce sur quoi je me bats, alors après je ne sais pas s'ils doivent aller en justice ou pas, ce que vous me parlez, mais tout ce que je sais c'est que le gouvernement sera derrière eux parce que ce sont des victimes, ils ne sont pas coupables, il y a eu une pollution, cette pollution c'est le pollueur qui doit payer.

MATTHIEU BELLIARD
Merci Didier GUILLAUME.

DIDIER GUILLAUME
Merci à vous.

MATTHIEU BELLIARD
Merci d'avoir pris quelques minutes pour les auditeurs d'Europe 1 ce matin, ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation, parce que c'est lié évidemment.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 27 novembre 2019