Entretien de M. Jean-Yves le Drian, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, avec France 24 le 20 décembre 2019, sur les relations franco-mexicaines, le multilatéralisme et la situation en Amérique latine.

Texte intégral

Q - Bonjour. Soyez le bienvenu sur cet entretien exclusif de France 24 avec M. Jean-Yves Le Drian, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères de la République française. Monsieur le Ministre, bonjour, bienvenue et bienvenue au lycée français, un lycée franco-mexicain au coeur de la capitale mexicaine où vous êtes en visite, et l'on pourra peut-être entendre le bruit que font les enfants dans la cour. Je voudrais commencer par quelque chose qui nous joint aujourd'hui, c'est le moment où France 24 en espagnol est passée de six heures à douze heures d'émission par jour partout en Amérique latine. Je sais que vous avez joué un rôle important dans la croissance de la chaîne et je voudrais écouter vos commentaires là-dessus.

R - Je voudrais d'abord dire que France 24, c'est un outil très important parce que c'est une vision de l'information. C'est une vision de l'information dans le monde, c'est une vision de l'information objective, indépendante, neutre, c'est une marque de la France aussi. C'est pour cette raison que nous voulons renforcer France 24, pour cette vision de l'information dans un univers où beaucoup de chaînes internationales n'ont pas obligatoirement cette même déontologie.

C'est pour cela aussi que nous avons souhaité que France 24 puisse avoir une édition espagnole parce que, en Amérique latine, c'est très important parce qu'il y a 500 millions d'hispanophones, parce qu'il importe aussi que cette conception de l'information que nous avons soit partagée le plus largement.

Nous avions été ensemble en Colombie pour presque le lancement de l'édition en espagnol. C'est un grand succès puisqu'il y a eu des auditions qui sont très larges. Maintenant, nous voulons doubler le chiffre et faire en sorte que le passage de six à douze heures par jour permette une attractivité supplémentaire encore de France 24, mais c'est au service de l'information.

Q - Oui, absolument, surtout dans un monde où les fake news...

R - C'est très important.

Q - ...jouent un rôle tellement important lors des élections pour informer ou "désinformer", mal informer les gens.

R - C'est pourquoi l'édition en espagnol que nous avons décidé de renforcer est très importante pour l'Amérique latine en général.

C'est un plaisir de vous retrouver ici au Mexique, qui est aussi un pays très important en Amérique latine et puis dans la capacité de nos relations entre la France et le Mexique qui est très forte, nous avons pu le constater, nous le constatons ici dans ce lycée.

Q - C'est la deuxième fois que vous venez au Mexique.

R - C'est la troisième fois comme ministre des affaires étrangères. J'étais venu ici il y a un an, le président Obrador venait d'être élu mais il n'était pas encore en fonctions et j'avais eu avec lui déjà des entretiens un peu anticipateurs de ceux que j'ai pu avoir au cours de ce séjour ici.

Je l'ai rencontré hier, il a une détermination très forte de transformer son pays. Et nous avons, sur des points significatifs, une relation très forte aussi entre cette volonté et la disponibilité de la France à accompagner son action de transformation : dans le renforcement de la formation pour les jeunes par exemple ; dans le souci aussi d'aider à l'équilibre des territoires et nous voulons vraiment accompagner le plan de développement intégral qu'il met en oeuvre pour le sud de ce pays ; et puis dans la lutte contre la corruption, il y a des objectifs très importants qu'il met en oeuvre avec beaucoup de détermination. Je sais que c'est difficile, mais nous avons eu des entretiens très fructueux.

Q - J'ai su que vous avez signé un accord pour la défense et pour l'efficacité du multilatéralisme avec un si puissant voisin du Mexique et partenaire, champion de l'unilatéralisme. Comment pensez-vous faire avancer ce combat, comme vous l'avez appelé hier ?

R - Je crois que, historiquement, nous avons avec le Mexique la même manière d'appréhender les relations internationales et nous pensons que le droit doit s'imposer à la confrontation des puissances. Nous pensons que la manière de vivre ensemble sur notre planète doit être régulée, que chaque pays a autant de valeur qu'un autre et qu'il nous faut privilégier la coopération à la confrontation et qu'il faut qu'il y ait des instances pour cela. Et que, face aux défis qui sont devant nous, que ce soit le défi des migrations, que ce ce soit le défi du numérique, que ce soit le défi de la transition écologique, face à ces défis très importants, il faut qu'il y ait des outils de régulation. Or, curieusement, on s'aperçoit que, au fur et à mesure que l'ampleur des risques et des menaces qui se développent sur la planète sur ces sujets-là augmente, au même moment les mêmes outils de régulation diminuent, se délitent, se détruisent eux-mêmes.

Donc, nous voulons, sur ces sujets-là, être à l'avant-garde de ceux qui veulent le multilatéralisme, qui ne veulent pas être prisonniers des puissances, du rapport de force, qui veulent que la règle domine, qu'elle s'impose, que le droit soit le vecteur d'organisation des rapports économiques et des rapports humains entre eux. Et c'est une aventure sur laquelle nous sommes en grande phase avec le Mexique.

Q - Est-ce que, à part le Mexique, il y a d'autres pays d'Amérique latine qui s'intègrent à cet élan... ?

R - Le point de départ est celui-là. Après, la porte est ouverte à ceux qui veulent bien s'y joindre. Nous voulons, autour de cette initiative que l'on appelle l'Alliance pour le multilatéralisme, faire en sorte que d'autres pays nous retrouvent. Il y en a déjà beaucoup qui se sont mis dans cette logique : des pays européens - nous avons une relation très forte à ce sujet avec l'Allemagne -, mais aussi le Canada, mais aussi le Ghana, mais aussi l'Afrique du Sud.

Bref, cette prise de conscience qu'il nous faut réinventer, refonder le multilatéralisme, elle est largement partagée entre le Mexique et nous. Nous avons évoqué tout cela avec le président Obrador hier.

Q - L'urgence climatique, comme on l'appelle maintenant d'une manière plus précise, a été un autre axe de vos conversations avec le président et votre collègue, Marcelo Ebrard. Est-ce qu'il y a des décisions, des points concrets là-dessus ?

R - Nous avons souhaité renforcer notre coopération dans ce domaine. Elle existe déjà parce que, en particulier, sur les Caraïbes, sur l'enjeu des sargasses, nous avons eu des initiatives en commun.

Nous portons la même voix au niveau international face aux enjeux climatiques, auxquels la COP25 qui vient de se réunir à Madrid n'a pas apporté les solutions. On peut dire que c'est une forme d'échec qui est dû au fait que nous n'avons pas pu nous mettre d'accord sur une application de l'Accord de Paris qui concerne le marché carbone, la manière de le réguler ; je regrette à cet égard que le Brésil ait contribué à cet échec. C'est dommage. J'espère que la prise de conscience viendra - parce que la prise de conscience, elle s'impose - et que la COP de Glasgow qui aura lieu l'année prochaine sera déterminante, en particulier pour décider ensemble du rehaussement de nos ambitions. Sinon nous ne serons pas au rendez-vous et les catastrophes seront par contre, elles-mêmes, au rendez-vous.

Q - En parlant d'un autre sujet, vous arrivez juste lorsque le traité entre les Etats-Unis, le Mexique et le Canada vient d'être finalement approuvé. Comment voyez-vous, de la France, ce traité trilatéral ?

R - À partir du moment où des pays voisins se mettent d'accord pour respecter des règles entre eux, c'est plutôt une bonne avancée, c'est plutôt une bonne chose. Le risque c'est l'affrontement sans règles. Et si les acteurs ont estimé que c'était leur intérêt de se mettre d'accord sur ces bases-là - je constate que c'est le cas, puisque le Parlement mexicain l'a voté et puis, hier, la Chambre des représentants à Washington l'a voté, que le Canada va le voter bientôt, il y a donc une volonté commune, elle doit être respectée -, c'est peut-être un exemple de régulation, gagnant-gagnant ; je crois que c'est comme cela que les uns et les autres l'ont perçu.

Q - Parlons un peu de l'Amérique latine. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés à Bogota, le Venezuela était au centre de l'attention. La crise au Venezuela continue, mais maintenant on a une vague de mobilisation sociale, de protestations, qui vient depuis Hong Kong en mars de cette année, en passant par la France - les gilets jaunes, la réforme des pensions -, et maintenant, en Amérique latine, on en a au Chili, on en a en Colombie, on a eu des mobilisations très fortes en Equateur, et, cas différent parce que cela a à avoir plutôt avec les élections, la Bolivie. Que pensez-vous de cette situation ?

R - Il ne faut pas tout mélanger. Le fait qu'il y ait des protestations sur la réforme des retraites en France, n'a à mon avis pas grand-chose à voir avec ce qui se passe à Hong Kong ou avec différentes manifestations qui se sont produites en Amérique latine. Il ne faut pas faire de raccourcis hâtifs. Chaque pays a son histoire, chaque pays a ses problèmes.

Mais je constate avec vous, néanmoins, qu'en Amérique latine il y a eu depuis quelques mois des mouvements de protestations contre les inégalités, des mouvements de protestations sociales significatifs et qui se sont parfois malheureusement traduits par des affrontements et des violences. Depuis que nous nous sommes vus en Colombie, ce phénomène s'est aggravé : crise chilienne, il y a eu la situation en Bolivie qui s'est rajoutée, la situation en Equateur, les difficultés même en Colombie qui se sont rajoutées à la crise du Venezuela.

Mon sentiment, c'est qu'il faut trouver dans chaque pays une solution politique qui soit issue du dialogue et qui évite la confrontation et la violence. J'ai senti, au Chili, que les forces politiques s'étaient mises d'accord il y a quelques jours pour organiser une consultation et pour faire en sorte qu'il y ait un référendum qui réviserait la Constitution, c'est une avancée. J'ai remarqué aussi que les autorités chiliennes voulaient que l'on fasse toute la clarté sur les violences qui se sont produites, c'est plutôt une bonne démarche. Je constate qu'ailleurs il y a aussi l'affirmation d'une volonté d'une transition inclusive, électorale. L'indispensable, c'est qu'il y ait une transition électorale, que le peuple soit amené à s'exprimer librement. J'ai cru comprendre que c'était le cas, que cela allait être le cas aussi en Bolivie et je le souhaite.

Q - Je voulais vous poser comme question finale : est-ce que l'on peut dire qu'il y a un certain accent de la diplomatie française et du gouvernement français sur l'Amérique latine et sur le commerce qui est assez modeste encore, sur le côté politique et sur les grands traits de la politique de la diplomatie française ?

R - C'est un continent qui nous est cher, où nous avons une présence historique significative, mais une présence au niveau culturel et au niveau des valeurs. Nous savons le rôle qu'a joué la Révolution française dans l'ensemble de ces pays. Nous avons un partenaire particulièrement privilégié, en ce moment de ma visite, qui est le Mexique. Et nous voulons vraiment que le Mexique serve de porte d'entrée pour l'Amérique latine en Europe, parce que je crois que le moment est venu de renforcer les liens entre l'Amérique latine et l'Europe. Je sais qu'il y aura une réunion ici début janvier de l'ensemble des ministres des affaires étrangères d'Amérique latine où la question sera posée. Nous, nous voulons être les partenaires du Mexique pour leurs liens avec l'Europe et nous voulons aussi que le Mexique soit notre partenaire pour nos liens avec l'Amérique latine.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 6 janvier 2020