Déclaration de M. Bruno Le Maire, ministre de l'économie et des finances, sur le rachat de Bombardier Transport par Alstom, Renault et le budget européen, à Bruxelles le 18 février 2020.

Texte intégral

Q - Quelle est votre réaction à l'annonce du rachat de Bombardier Transport par Alstom ? Surtout, vous allez voir Mme Vestager ce matin, est-ce que vous pensez que cette fois-ci, ça peut se passer mieux que pour Alstom-Siemens ?

R - Je l'espère parce que je crois que le rapprochement entre Alstom et Bombardier est une excellente nouvelle pour l'industrie ferroviaire européenne et pour l'industrie européenne tout court, parce que cela montre que nous sommes capables de rapprocher des géants du ferroviaire et de constituer des géants industriels européens capables de résister à la concurrence étrangère. Je crois que c'est un enjeu absolument majeur, c'est un enjeu de souveraineté, c'est un enjeu économique. Dans le domaine ferroviaire où on voit bien que nous faisons face maintenant à de nouveaux concurrents qui sont très puissants, il faut rassembler nos forces. Le rapprochement entre Alstom et Bombardier est, de ce point de vue-là, une excellente nouvelle.

Alors, il reviendra aux entreprises de présenter leur projet à la Commission européenne et Margrethe Vestager puisque c'est comme cela que ça se passe en droit de la concurrence. Ce sont les entreprises qui doivent présenter leurs projets aux commissaires européens. J'aurai l'occasion, évidemment, d'échanger avec Margrethe Vestager, dès aujourd'hui, sur ce projet et j'aurai l'occasion de lui redire à quel point je pense qu'il est important pour l'Union européenne de disposer de champions industriels solides, concurrentiels, performants, comme peut l'être l'ensemble qui résultera du rapprochement entre Alstom et Bombardier.

Q - La dernière fois, elle n'avait pas été tellement sensible à cet argument-là. Est-ce qu'en termes de concurrence en Europe, il y a [inaudible] de risques de position dominante ?

R - Je crois qu'il y a une prise de conscience de la plupart des Etats européens, de la Commission européenne également, Margrethe Vestager qui a évolué dans sa position sur la nécessité d'adapter les règles de concurrence à la réalité économique mondiale. La réalité économique mondiale, elle est brutale. Vous avez des champions qui peuvent être chinois, qui peuvent être américains et, face à ces champions-là, nous avons besoin de champions industriels européens, de champions numériques européens, de défendre nos intérêts économiques et notre souveraineté économique. Et moi, je vois des Etats qui évoluent, une Commission européenne qui évolue. Il ne s'agit pas du tout de fragiliser le droit de la concurrence. Il s'agit d'adapter le droit de la concurrence à la réalité des rapports de force économiques mondiaux pour que l'Union européenne puisse peser. Donc, moi j'ai confiance dans la capacité de la Commission européenne, des Etats européens, à évoluer sur ce sujet et à faire toute sa place à ce nouvel ensemble issu du rapprochement entre Alstom et Bombardier.

Q - Renault annonce qu'après des pertes pour la première fois depuis dix ans, qu'il est possible qu'ils ferment des usines, y compris en France. Quelle est votre réaction?

R - J'ai appelé le président de Renault ce week-end, dimanche plus précisément, Jean-Dominique Senard, pour lui dire que l'Etat qui est actionnaire de Renault serait très vigilant sur les questions d'emplois et de sites industriels en France. Renault est une très belle entreprise française, c'est un des géants de l'industrie automobile mondiale. Il fait face, comme tous les constructeurs automobiles mondiaux, à défis absolument considérables avec le véhicule électrique et le véhicule connecté, mais nous seront très vigilants, je le redis, sur la préservation de l'emploi et des sites industriels en France. Nous avons parfaitement conscience des difficultés que Renault doit affronter. Nous savons aujourd'hui qu'il y a des volumes qui sont excessifs par rapport aux capacités de production de Renault, notamment dans certains pays européens, mais nous serons vigilants, je le redis, sur l'emploi et sur les sites industriels.

Q - "Vigilants" cela veut dire quoi ? Vous empêchez des fermetures d'entreprises en France ?

R - Cela veut dire que comme actionnaire de Renault, nous discuterons avec Renault et que l'Etat jouera tout son rôle comme actionnaire de référence chez Renault pour veiller à ce que les choix qui soient faits ne soient pas faits au détriment de l'emploi ou des sites industriels. Que Renault ait besoin de s'adapter, bien sûr. Qu'il y ait besoin d'une stratégie industrielle pour l'alliance Renault-Nissan, bien sûr. C'est ce que fait Jean-Dominique Senard. Il le fait avec beaucoup de talent et beaucoup de détermination, il a toute notre confiance. Mais nous devons engager un dialogue, comme actionnaire de référence dans Renault, pour veiller à l'emploi et aux sites industriels dans notre pays. Cela ne veut pas dire refuser toute évolution, ça veut dire regarder ce qui est le plus pertinent, ce qui protège le mieux l'emploi, ce qui protège le mieux les intérêts de long terme de Renault en France.

Q - Sur le budget européen, que pensez-vous de la proposition du président Charles Michel ?

R - Il y aura une discussion au Conseil européen sur le budget. Ce que je peux vous dire, c'est que nous avons eu hier une bonne discussion à l'Eurogroupe sur un certain nombre de sujets liés à la situation de la croissance, à la situation économique dans la zone euro. Qu'est-ce que j'en retiens ? La première chose, c'est que nous sommes en train de gagner le combat pour la souveraineté européenne.

J'ai eu l'occasion, au cours des dernières semaines, de rencontrer Thierry Breton, Phil Hogan, Frans Timmermans, Margrethe Vestager tout à l'heure, donc l'ensemble des membres de la Commission européenne et j'en retiens une chose. Aujourd'hui, chacun a conscience qu'il faut défendre la souveraineté européenne, la souveraineté économique, c'est la création de géants industriels ; la souveraineté numérique, c'est les propositions que ferra Thierry Breton dans quelques jours pour défendre la souveraineté numérique européenne, protéger les données, et investir dans les nouvelles technologies comme l'intelligence artificielle. Ce que nous faisons aussi avec l'Allemagne sur l'intelligence artificielle est une façon de protéger la souveraineté européenne.

Donc, il y a cette prise de conscience qui a été portée par le président de la République depuis le début que la souveraineté européenne est vitale pour le XXIème siècle.

La deuxième chose qui me paraît être très importante, je l'ai martelée depuis maintenant des mois, c'est que notre première préoccupation en zone euro doit être le niveau de croissance. Notre niveau de croissance est insuffisant. Nous tournons autour d'1%. C'est insuffisant pour financer les investissements dans les nouvelles technologies ou dans les énergies renouvelables, et surtout c'est insuffisant pour garantir la prospérité de chaque citoyen de la zone euro.

Donc, je me réjouis qu'hier, la zone euro, pour la première fois, ait indiqué qu'elle était prête à utiliser l'instrument budgétaire, si nécessaire, si nous devions faire face à un ralentissement durable de la croissance pour relayer la politique monétaire. C'est la première fois que les Etats membres de la zone euro disent "oui, nous sommes prêts à utiliser l'instrument budgétaire si jamais nous voyons qu'il y a un ralentissement trop marqué pour prendre le relai de la politique monétaire accommandante qui est menée depuis plusieurs mois".

Je rajoute à ça une proposition française de longue date. Il faut que nous regardions comment est-ce qu'on peut investir davantage dans la zone euro. Utiliser l'instrument budgétaire, c'est bien, c'est un progrès qui a été marqué hier, je pense qu'on peut aller plus loin et dire : est-ce qu'il ne faut pas regarder si de nouveaux investissements ne seraient pas nécessaires et en particulier, nous, nous croyons à de nouveaux investissements dans les énergies vertes. Il faut investir plus dans les énergies vertes et employer tous les moyens disponibles pour investir davantage dans les énergies vertes. C'est ce qui nous amène à considérer que dans la révision des règles budgétaires qui est en cours, la revue two-pack, six-pack, pour faire technique, il serait opportun de donner de la flexibilité aux Etats qui investissent dans la lutte contre le réchauffement climatique, dans la transition énergétique, dans les énergies vertes. De la flexibilité sur les investissements verts, c'est ce que propose la France et c'est ce que j'ai défendu hier.

Q - Mais les Pays-Bas et l'Autriche par exemple ne veulent pas une augmentation du budget européen. Ils restent sur la position d'1%. Le Parlement européen par contre parle d'1,3%. Il faudra une augmentation si l'on veut pouvoir réagir aux problématiques actuelles.

R - Vous avez raison mais ça, ce sera l'objet des débats des chefs d'Etat d'ici deux jours sur ce sujet majeur des perspectives financières. Moi je m'exprime comme ministre de l'économie et des finances et je vous dis que nous avons une préoccupation : c'est le niveau de croissance dans la zone euro, qu'il y a un progrès qui a été fait hier, et c’est un progrès majeur. Pour la première fois depuis des années, les Etats membres de la zone euro, les 19 disent "il faut utiliser l'instrument budgétaire, l'instrument monétaire ne suffit pas, il faut que l'instrument budgétaire puisse prendre le relai si le ralentissement de la croissance était trop prononcé". Nous, Français nous ajoutons une deuxième chose, qui est de dire "il faut plus d'investissement vert, il faut accélérer la transition énergétique, il faut mettre de l'argent sur la table pour financer les énergies renouvelables, pour financer la croissance verte et si nous voulons que cet argent puisse venir rapidement, il faut donner de la flexibilité dans les règles budgétaires et considérer que ces investissements verts doivent faire preuve de plus de compréhension et de plus de souplesse que les autres investissements". Je pense que c'est bien d'avoir lancé ce débat, je ne vous dis pas que tout le monde est d'accord, je vous dis simplement que c'est bien d’avoir lancé ce débat et que j'espère qu'il ira jusqu'au bout et que cela permettra à l'Europe d'être demain la première économie décarbonée de la planète. Je vous remercie.


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 20 février 2020