Interview de M. Laurent Nunez, secrétaire d'État auprès du ministre de l'intérieur, à Europe 1 le 10 juin 2020, sur les manifestations contre le racisme et les forces de l'ordre.

Texte intégral

SONIA MABROUK
Bienvenue ce matin sur Europe 1, et bonjour à vous, Laurent NUNEZ !

LAURENT NUNEZ
Bonjour.

SONIA MABROUK
Les rassemblements hier contre le racisme étaient interdits dans les faits, pourtant, ils ont été tolérés. Vous avez cédé à la peur ?

LAURENT NUNEZ
Non, pas du tout, non, il y a un décret, effectivement, qui interdit les rassemblements de plus de 10 personnes pour des raisons sanitaires, et on peut interdire des rassemblements quand il y a des risques de troubles à l'ordre public, et moi, là-dessus, je prends toujours mes responsabilités, quand il y a des risques de troubles à l'ordre public, nous les interdisons, ça n'était pas le cas, il n'y avait pas de risque de troubles, donc pas de raison d'interdire…

SONIA MABROUK
Ce n'était pas le cas ?

LAURENT NUNEZ
Non, non, l'interdiction, elle est sanitaire, c'est un décret qui prévoit qu'on ne peut pas se rassembler à plus de 10 personnes, et ceux qui se rassemblent à cet égard prennent évidemment leurs responsabilités, on interdit des rassemblements quand il y a des risques de troubles à l'ordre public, hier, ça n'était pas le cas, et évidemment que s'il y avait eu des troubles à l'ordre public, croyez bien que j'aurais pris mes responsabilités, et dans ces cas-là, il y a une intervention des forces de l'ordre et nous dispersons…

SONIA MABROUK
Mais comment vous le savez par anticipation qu'il pouvait y avoir des troubles à l'ordre public ou pas ?

LAURENT NUNEZ
Mais c'est le travail des services de renseignements qui font très bien leur travail et qu'ils peuvent prévoir des troubles à l'ordre public, et quand ça n'est pas le cas, il n'y a pas de raison d'interdire pour ce motif, en revanche, croyez bien que dès qu'il y a des dégradations, des atteintes aux personnes, évidemment, évidemment, les forces de l'ordre interviennent.

SONIA MABROUK
Pour beaucoup, vous avez cédé car vous craignez un embrasement dans les quartiers, Laurent NUNEZ, surtout.

LAURENT NUNEZ
Non, il ne s'agit pas de céder, ça n'est pas du tout le cas, encore une fois, vous savez, interdire un rassemblement pour des risques de troubles à l'ordre public, il faut qu'ils soient avérés, il faut qu'on en ait connaissance, il ne s'agit pas du tout de céder, pour ce qui est de l'embrasement dans les quartiers, il n'y a pas d'embrasement dans les quartiers, et de toute façon, les forces de l'ordre veillent, et en tout cas, moi, j'y veille.

SONIA MABROUK
Sur l'interdiction des manifestations, on vous a connu quand même moins indulgent, notamment avec les gilets jaunes, on dirait qu'il y a deux poids deux mesures.

LAURENT NUNEZ
Non, pardon, les interdictions de manifestations pour des risques de troubles à l'ordre public pendant le mouvement des gilets jaunes, il y en a eu très peu, d'ailleurs, les manifestations se sont déroulées, ce qui a posé problème, c'est le débordement et les violences d'un certain nombre de manifestants qui ont entraîné des réactions de police, et je trouve ça tout à fait normal, la police est là pour instaurer l'ordre républicain, et c'est aussi mon rôle en tant que secrétaire d'Etat à l'Intérieur.

SONIA MABROUK
On va en parler, alors un exemple concret, la famille Adama TRAORE appelle à une nouvelle mobilisation ce samedi, mobilisation nationale, est-ce que vous l'interdisez ou est-ce que vous la tolérez ?

LAURENT NUNEZ
A ma connaissance, il n'y a pas de risque de troubles à l'ordre public à ce stade…

SONIA MABROUK
A votre connaissance…

LAURENT NUNEZ
A ma connaissance, vous savez, les services de renseignements travaillent au jour le jour, donc la question ne se pose pas, encore une fois, on interdit une manifestation…

SONIA MABROUK
Donc elle est tolérée ?

LAURENT NUNEZ
On interdit une manifestation quand il y a des risques de troubles à l'ordre public.

SONIA MABROUK
Donc elle est tolérée ?

LAURENT NUNEZ
Elle n'est pas tolérée, s'il y a un rassemblement, il se déroule, et s'il y a des violences, comme, d'ailleurs, il y a eu des violences qui ont émaillé à la dernière manifestation, uniquement en fin de manifestation, évidemment que je prendrai mes responsabilités et il y aura intervention des forces de l'ordre.

SONIA MABROUK
Mais pour l'heure, ce rassemblement de samedi, il est toléré ?

LAURENT NUNEZ
Pour l'heure, il n'est pas toléré ce rassemblement, il va se dérouler, et s'il y a des troubles à l'ordre public, les forces de l'ordre seront présentes comme à chaque fois.

SONIA MABROUK
Est-ce que l'émotion, Laurent NUNEZ, dépasse ou doit dépasser les règles juridiques ?

LAURENT NUNEZ
Non, les règles juridiques, elles s'appliquent, encore une fois, quand vous faites allusion à l'émotion, vous faites allusion à l'émotion qui est générée par cette volonté de condamner, de combattre le racisme, évidemment que je la partage cette émotion, mais les règles juridiques, c'est autre chose, et quand il y a, encore une fois, j'insiste bien, des troubles à l'ordre public, les forces de l'ordre interviennent…

SONIA MABROUK
Mais qu'est-ce qu'il y a au-dessus, est-ce que c'est l'émotion ou c'est la loi qui est au-dessus ?

LAURENT NUNEZ
Mais c'est évidemment la loi qui est au-dessus, écoutez, à partir du moment où il y a des débordements, quel que soit le motif d'un rassemblement, quel que soit le motif d'un rassemblement, aussi légitime soit-il, on ne peut pas tolérer des troubles à l'ordre public, ça n'est pas acceptable, et les forces de l'ordre et les forces de sécurité intérieure le savent bien, et elles interviennent systématiquement, et c'est les instructions qu'elles reçoivent.

SONIA MABROUK
Pourquoi vous avez lâché les policiers ?

LAURENT NUNEZ
Les policiers n'ont pas été lâchés…

SONIA MABROUK
C'est ce qu'ils disent, ils se sentent humiliés, ils se sentent trahis, ils se sentent abandonnés par leur hiérarchie, par le ministère de l'Intérieur.

LAURENT NUNEZ
Non, les policiers n'ont pas été lâchés, vous savez, moi, ça fait 12 ans que je suis dans la police.

SONIA MABROUK
Vous êtes des leurs…

LAURENT NUNEZ
Dont deux ans, près de deux ans comme secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Intérieur, donc je connais bien ces hommes et ces femmes, je les côtoie, je les ai encadrés, je les ai dirigés de manière opérationnelle, parfois dans des situations de grand danger, dans des situations de risque, je les connais bien, ils ne sont pas lâchés, ils sont soutenus, vous savez, des mesures budgétaires importantes…

SONIA MABROUK
C'est ce qu'ils vous disent, Monsieur le Ministre, c'est ce qu'ils vous disent…

LAURENT NUNEZ
Des mesures budgétaires importantes…

SONIA MABROUK
Qu'est-ce que vous répondez, vous les avez entendus, ces témoignages, certains disent, et vous l'avez entendu, c'était il y a quelques minutes sur notre antenne, Philippe de VILLIERS : vous leur avez tiré dans le dos, cette phrase terrible…

LAURENT NUNEZ
Non, ce n'est pas du tout ça, vous savez, il peut y avoir dans la police des comportements minoritaires, comportements violents, des comportements racistes qui appellent des sanctions, ces sanctions ont été prises, et les règles de déontologie ont été rappelées, et ça, c'est normal, mais ça n'enlèvera rien, ça n'enlève rien à la confiance que j'accorde à la police nationale et à la gendarmerie nationale, ça ne leur enlève absolument rien, et ils savent évidemment qu'ils ont tout le soutien du ministère de l'Intérieur.

SONIA MABROUK
C'est l'un des derniers corps social qui tient dans notre pays, qu'est-ce que vous leur dites ce matin, vous les connaissez, on a envie de vous dire, vous parlez avec vos tripes, est-ce que vous êtes fier d'eux, peut-être qu'ils ont envie aussi d'entendre cela ?

LAURENT NUNEZ
Je suis très fier de la police nationale, de la gendarmerie nationale, et je ne supporte pas les procès, le procès qui leur est fait, procès d'être racistes, d'être violents, je ne supporte pas ce procès, ça n'est pas acceptable, je les connais bien, oui, il peut y avoir des cas isolés, il peut y avoir comme dans tout arbre, pour reprendre ce symbole, il peut y avoir des branches pourries, il faut les couper ces branches pourries, mais le tronc, lui, il est solide, et le tronc, c'est la République qu'incarnent tout particulièrement les gendarmes et les policiers dans notre pays.

SONIA MABROUK
Alors ces branches, justement, comment on fait pour les retirer, une suspension devrait être systématiquement envisagée pour chaque soupçon avéré d'actes ou de propos racistes de la part d'un policier ou d'un gendarme, et Laurent NUNEZ, vous instituez comme ça une présomption de culpabilité, on n'arrive pas à comprendre le soupçon avéré ?

LAURENT NUNEZ
Non, c'est faux, attendez, je veux clarifier les choses, je pense qu'il y a un certain nombre de personnes qui entretiennent volontairement une confusion et à dessein, d'abord, première chose…

SONIA MABROUK
Est-ce que ce n'est pas vous qui l'entretenez, c'est votre lexique…

LAURENT NUNEZ
Dans la police nationale, dans la gendarmerie nationale, quand il y a des propos, des actes racistes, il y a toujours eu des procédures engagées, procédures pénales, procédures administratives…

SONIA MABROUK
Est-ce qu'elles aboutissent, c'est ça la question…

LAURENT NUNEZ
Il y a toujours eu des procédures engagées, et elles aboutissent, et elles aboutissent. Vous savez, il y a eu une trentaine d'enquêtes judiciaires l'an passé pour des faits d'actes ou de propos racistes, simplement, ce qui a été décidé en plus, et j'insiste, en plus, c'est quand il y a des faits avérés, quand il y a une faute avérée, ce n'est pas un soupçon…

SONIA MABROUK
Une faute avérée, ça n'est pas un soupçon, ce n'est pas une déclaration, une impression…

LAURENT NUNEZ
Ça n'est pas un soupçon, ça n'est pas un colportage, ça n'est pas une dénonciation…

SONIA MABROUK
C'est important.

LAURENT NUNEZ
Ce sont des faits avérés, regardez ce qui s'est passé à l'île Saint-Denis, vous avez un fonctionnaire de police qui a tenu des propos inacceptables, il les a reconnus, et donc, la faute est avérée, et donc il y a une mesure conservatoire, j'insiste là-dessus, de suspension qui a été prise. Et nous souhaitons les généraliser dans ce cas-là, et donc de les prendre de manière systématique et dans un cadre évidemment réglementaire…

SONIA MABROUK
Et donc qu'est-ce qui se passe en bout de chaîne…

LAURENT NUNEZ
Et cette suspension, c'est une mesure conservatoire, en attendant de savoir ce que vont dire les enquêtes pénales et les enquêtes administratives, la personne est écartée du service pendant une durée qui ne peut excéder 4 mois.

SONIA MABROUK
La famille d'Adama TRAORE, est-ce qu'elle a eu tort, Laurent NUNEZ, de ne pas rencontrer la Garde des sceaux au nom de la séparation des pouvoirs ?

LAURENT NUNEZ
Eh bien, l'invitation de la Garde des sceaux, c'est un geste d'apaisement, c'est une main tendue…

SONIA MABROUK
C'est aussi un dysfonctionnement institutionnel…

LAURENT NUNEZ
Attendez, je vais y venir, c'est une volonté aussi de dialogue, je ne comprends pas que l'on refuse cela, de la même façon que je ne comprends pas que l'on pose un certain nombre de conditions pour cette rencontre avec la ministre, avec la Garde des sceaux, condition, qui est qu'un certain nombre d'actes judiciaires soient pris, alors que vous savez très bien…

SONIA MABROUK
Qui les pose, la famille d'Adama TRAORE, la soeur d'Adama TRAORE, elle fait de la politique aussi, selon vous ?

LAURENT NUNEZ
Mais évidemment, évidemment, vous savez, il y a un certain nombre de mouvements qui soutiennent la famille qui, je crois, mettent en cause la systématisation de ce qu'ils appellent le racisme dans la police, je ne peux pas y souscrire, je combattrai toujours ces propos, et ces gens-là mais m'auront toujours en face d'eux, ça n'est pas possible de dire que, de manière systémique, il y a du racisme dans la police, ça n'est pas acceptable…

SONIA MABROUK
Mais alors, expliquez-moi, vous tolérez donc la mobilisation samedi, mais vous nous dites en même temps que vous n'acceptez pas ceux qui disent qu'il y a un racisme d'Etat, un racisme dans la police, mais c'est ce qui va être dit ce samedi à Paris notamment.

LAURENT NUNEZ
Attention, attention, ne mélangeons pas tout…

SONIA MABROUK
Qui mélange…

LAURENT NUNEZ
Les forces de l'ordre peuvent intervenir quand il y a des troubles à l'ordre public, quand il y a des violences, après, il y a une expression, il y a un discours, celui-ci, ce discours, c'est la liberté d'expression, on a le droit de dire que la police est raciste, on a le droit de le dire, moi, je ne le pense pas, je le combats, et je combats les troubles à l'ordre public, mais dire ce qui est dit dans ces manifestations fait que le combat contre le racisme est un bon combat, mais quand on s'en prend au système – qui est la police nationale et la gendarmerie – en disant qu'il est raciste, ça n'est pas mon combat, et c'est faux…

SONIA MABROUK
Où s'arrête la liberté d'expression et où commence le discours indigéniste, celui qui considère notre pays comme étant raciste, celui qui parle d'un racisme d'Etat en France ?

LAURENT NUNEZ
Mais Sonia MABROUK, la liberté d'expression permet d'avoir ce type d'expression dans des manifestations, et on ne va pas, de ce seul fait, les interdire, encore une fois, c'est quand il y a des risques de troubles à l'ordre public graves que peuvent être interdites des manifestations ou quand il y a des troubles à l'ordre public avérés que les forces de l'ordre sont fondées à intervenir. Mais la liberté d'expression, on a aussi le droit de dire tout ce qu'on veut dans ce pays, même si personnellement, évidemment, comme l'ensemble du gouvernement d'ailleurs, je ne partage pas cet amalgame auquel il est procédé entre des actes isolés et un comportement d'ensemble d'une institution républicaine qui a bien prouvé, ces derniers temps, qu'elle est indispensable au fonctionnement de notre République.

SONIA MABROUK
Institution républicaine, et la plus haute autorité républicaine, où est-il, quand le président Emmanuel MACRON va-t-il parler de ce sujet ?

LAURENT NUNEZ
Pardon, Sonia MABROUK, mais le président de la République à ma connaissance a demandé qu'un travail soit effectué sur les règles de déontologie dans la police, donc le président, il s'est exprimé, il a demandé au ministère de l'Intérieur d'agir, et c'est ce qui a été fait…

SONIA MABROUK
Vous trouvez que c'est suffisant avec tout ce qui se passe dans le pays.…

LAURENT NUNEZ
Ces jours derniers…

SONIA MABROUK
Et aux Français, et aux Français, il faut parler aux Français.

LAURENT NUNEZ
Le président de la République a demandé au ministère de l'Intérieur de réfléchir à la déontologie, c'est ce qui a été fait, il y a un certain nombre de propositions qui ont été faites, qui sont des propositions qui visent aussi à protéger les policiers et les gendarmes, et je sais qu'ils le savent, parce qu'il faut les protéger d'un certain nombre d'individus qui peuvent salir l'institution, et j'insiste, parce que, encore une fois, vous l'avez rappelé, je connais très bien l'institution, et je sais que ces comportements sont minoritaires, et on ne peut pas laisser entacher et salir le reste de la police et de la gendarmerie…

SONIA MABROUK
Vous la connaissez, est-ce que vous l'aimez, puisqu'on parle beaucoup d'émotion, est-ce que vous aimez la police française ?

LAURENT NUNEZ
Ecoutez, j'ai la faiblesse de penser que je suis très apprécié dans la police nationale et dans la gendarmerie nationale, mais je crois que je les apprécie encore beaucoup plus qu'ils ne m'apprécient beaucoup plus, et je n'ai pas à le démontrer.

SONIA MABROUK
Merci Laurent NUNEZ. Merci d'avoir répondu à mes questions. Vous restez avec nous, on va continuer à échanger et débattre avec les auditeurs, et puis, vous poser la question pratique aussi de la généralisation ou pas du pistolet électronique, beaucoup de questions à venir avec vous, Matthieu.

MATTHIEU BELLIARD
Evidemment, évidemment, cette semaine, c'est à la Une, les questions autour de la police, et les questions que vous posez à Laurent NUNEZ ce matin.


Source : Service d'information du Gouvernement, le 11 juin 2020