Entretien de M. Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, à BFM Business le 15 juin 2020, sur la réouverture des cafés et restaurants, la reprise des activités touristiques et les aides accordées au secteur du tourisme pour faire face à la crise sanitaire.

Texte intégral

Q - Jean-Baptiste Lemoyne, bonjour.

R - Bonjour.

Q - Merci d'être avec nous. Monsieur Europe, et puis surtout, Monsieur Tourisme, Jean-Baptiste Lemoyne, ce n'est pas complètement les jours heureux, mais presque. En tous les cas, on a tous écouté l'intervention du président de la République hier, avec cette priorité, priorité à la reprise de l'activité économique. Il faut travailler plus, il n'y aura pas d'impôt supplémentaire, on a injecté 500 milliards - un petit amalgame quand même - dans l'économie. Jean-Baptiste Lemoyne, il était temps qu'on rouvre tous les cafés, les restaurants, les hôtels pour lancer la saison touristique ?

R - Ecoutez, le président de la République a donné un coup d'accélérateur, effectivement, avec cette nouvelle phase qui s'ouvre. Les cafés et restaurants qui, en Ile-de-France, peuvent utiliser l'ensemble de leur espace, et c'était une demande très forte. Vous savez, depuis trois mois, je travaille d'arrache-pied avec la profession dans le cadre du comité de filière tourisme. On est très heureux que le président ait annoncé cette mesure. Le tourisme, on voit bien aussi combien cela irrigue l'ensemble de l'économie nationale, à la fois en amont, les débouchés pour les producteurs, les pêcheurs, etc... ; et en aval aussi, avec un certain nombre de services associés. Et donc, ces 8% du PIB, en fait, ils valent beaucoup plus, y compris en termes d'emplois directs et indirects.

Et c'est pourquoi il est important d'accompagner le secteur du tourisme dans la durée. C'est une page importante aujourd'hui qui s'ouvre, 15 juin. Au-delà des mesures liées à la restauration qui ont été annoncées par le chef de l'Etat, il y a l'ouverture des frontières, effectivement, intérieures à l'Union européenne...

Q - On va y revenir...

R - Et donc, cela va aussi permettre, je dirais, à un tourisme européen de proximité de venir renforcer le moteur domestique.

Q - Est-ce que vous avez un bilan justement ? Parce que là, on arrive quasiment à la période, à la fin de la période de confinement. Vous avez un bilan sur le coût, le manque à gagner pour la filière touristique ?

R - Ecoutez, on a été quasiment trois mois à l'arrêt, et ça revient finalement autour de 30 à 40 milliards d'euros de pertes de recettes, puisqu'on en fait 170 milliards sur l'année. Voilà, donc, c'est une simple règle de 3, et ce secteur a été arrêté quasiment à 100%. C'est pourquoi le président République a souhaité que ce soit une priorité nationale, 18 milliards d'euros ont été mis sur la table, avec 9 milliards d'euros d'aides directes, d'activité partielle, de fonds de solidarité, et 9 milliards d'euros de financement et d'investissement.

Parce que ce secteur du tourisme, il va falloir aussi qu'on continue à l'aider à rester numéro un dans le monde, en termes d'attractivité. Cela veut dire un tourisme aussi plus durable, plus digital. Et de ce point de vue-là, on a encore du pain sur la planche avec tous les acteurs.

Q - Et en même temps, lorsqu'on écoutait hier les restaurateurs, les grands chefs, etc., ils restaient tous un peu sur leur faim. Parce qu'ils disent : on a encore besoin... notamment - c'est déjà prévu - une annulation des charges sur quatre mois. Mais ils voulaient que cela soit sur une période plus longue, le maintien du chômage partiel... Bref, ils vous demandent d'aller plus loin. Est-ce que vous êtes prêt à les entendre ?

R - Alors, déjà, on maintient l'activité partielle et l'éligibilité au fonds de solidarité jusqu'à la fin de l'année 2020. Ce n'est pas rien. Ce qui est sûr, c'est qu'on fera régulièrement des points d'étape. Et le président de la République, lorsqu'il les a reçus, c'était le 24 avril, avait dit : il faut qu'on vous aide à trouver votre point mort, votre point d'équilibre, pour pouvoir redémarrer. Parce que la reprise, elle va être progressive, on le sait. Les jauges, elles sont un peu affectées par les protocoles sanitaires. Et donc, ça veut dire une vigilance permanente sur la santé économique du secteur, parce qu'on est conscient que 1) ce sont des passionnés, des engagés, et qu'on n'a pas le droit de les laisser tomber et qu'on veut les accompagner. Et puis que 2) : ils entraînent aussi avec eux une partie de l'économie française.

Q - D'accord. Donc pour l'instant, pour qu'ils soient prêts au 1er juillet, il n'y aura pas d'aide supplémentaire ? Le message est clair, Jean-Baptiste Lemoyne ?

R - Encore une fois, on a mis 18 milliards d'euros, ce n'est pas rien, et donc...

Q - Il y en a combien aujourd'hui qui ont, justement, profité de ces 18 milliards et à l'appel de fonds de solidarité ?

R - Par exemple, sur le prêt garanti par l'Etat, ce sont environ 8 milliards d'euros qui ont été octroyés avec un ticket moyen autour de 100 000 euros, et on a plus de 30 000 restaurateurs qui en ont bénéficié.

Q - D'accord, donc c'est quand même déjà beaucoup. Alors, lancement de la saison touristique... Mais il reste quand même un petit problème, ce sont les frontières. Européennes, ne serait-ce qu'européennes. Après, on verra effectivement, est-ce que les touristes chinois, américains peuvent revenir ou pas. On voit qu'il y a quand même... C'est un peu en ordre dispersé, la réouverture des frontières, au sein de l'Union européenne, de l'espace Schengen ?

R - Alors, il y en a un ou deux qui sont partis un peu plus tôt que les autres, je pense à l'Italie, dès le 3 juin, mais globalement, il y a une très grande convergence. Les trois quarts des Etats européens ont pris cette date du 15 juin comme la date permettant de mettre fin à un certain nombre de contrôles et de retrouver une liberté de circulation en Europe. Donc, effectivement...

Q - Peut-être l'Espagne, le Portugal ?

R - Voilà. C'est pour cela que je dis les trois quarts. Il y a quand même eu une grosse convergence. Et pareil, ce travail se poursuit pour les frontières externes, désormais. Le président de la République annonçait la date du 1er juillet pour la réouverture d'un certain nombre de frontières avec les Etats tiers dans le monde, qui ont maîtrisé l'épidémie. Donc on est en train de travailler aussi sur cette liste de pays sur lesquels il y aura encore des mesures spécifiques. On y travaille en Européens, justement, parce que - le président l'a dit d'ailleurs - c'est vrai que l'Europe a eu sûrement un peu de retard au démarrage et à l'allumage, mais après, je crois qu'elle s'est pleinement emparée du sujet.

Et avec Thierry Breton, qui est en charge aussi du secteur comme commissaire, eh bien, grâce à lui, avec cette nouvelle Commission, c'est la première fois que les ministres européens du tourisme - enfin, en tout cas, depuis trois ans - étaient réunis et ont pu travailler ensemble. Donc, je crois que l'Europe s'est affirmée aussi dans cette crise.

Q - Cela veut dire qu'au sein de l'espace Schengen, on ne vous demandera plus rien. C'est-à-dire que vous n'aurez pas de test, on pourra circuler librement à partir du 1er juillet ?

R - Alors, globalement même, à partir du 15 juin, d'aujourd'hui.

Q - Mais enfin, il y a l'Espagne...

R - Exactement. Et l'idée, c'est effectivement de ne pas avoir de contraintes. Et si certains Etats - parce que c'est à l'appréciation souveraine des Etats - mettent un certain nombre de dispositions, alors, il peut y avoir une réciprocité qui se met en place. Mais globalement, on sent, pour avoir discuté avec mes collègues, le souhait d'avoir vraiment une liberté qui soit facilitée.

Q - Qu'est-ce qui va se passer pour les touristes chinois ? Là, on voit que l'épidémie repart un petit peu en Chine, notamment à Pékin. Qu'est-ce qui va se passer ? Pour l'instant, il n'est pas question d'avoir des touristes chinois ni américains ?

R - Alors, voilà, c'est pour cela qu'on a ce travail maintenant avec les collègues européens pour croiser les informations sanitaires sur les pays dans le monde, et voir les pays pour lesquels on accepterait des flux, d'autres sur lesquels il y aurait peut-être des conditions, etc... Donc, je n'ai pas encore la réponse, puisqu'on est en train de travailler là-dessus pour être prêt pour le 1er juillet. Mais ce qui est sûr, c'est que, on le voit, le tourisme tricolore qui bénéficiait effectivement chaque année d'environ trois millions de Chinois, cette année, va être une année différente.

Et d'ailleurs, dès le mois de janvier, une partie du secteur touristique a été touchée. On pense à un certain nombre d'acteurs économiques d'Ile-de-France pour lesquels la clientèle chinoise constitue un apport important. Et cela veut dire, effectivement, de la perte de recettes internationales qu'il va falloir compenser par ce tourisme domestique. Et c'est pourquoi j'ai appelé à un été qui soit bleu blanc rouge et incité nos concitoyens à redécouvrir la France parce que les professionnels ont bien besoin de cette solidarité nationale.

Q - Comment ça se passe justement ? Parce qu'on voit que le secteur du tourisme est encore sous le choc. Parce que, là, ça ne va pas rouvrir comme ça, d'un claquement de doigts. Comment ça se présente, est-ce que vous avez déjà des remontées en termes de réservations, de trains... ?

R - Tout à fait, alors...

Q - On a vu ce que disait le président de la SNCF, en disant : attendez, il y aura moins de TGV au 1er juillet parce qu'il n'y a pas assez de réservations. Comment ça se passe ?

R - Alors, depuis le 14 mai, et depuis qu'on a annoncé que les Français pourront partir en vacances en juillet et en août, il y a eu un déclic psychologique. Et très clairement, depuis, les réservations montent en puissance. Ce sont les témoignages que j'ai de l'hôtellerie de plein air par exemple, les Gîtes de France qui ont multiplié par dix leurs réservations chaque jour. Les hôteliers, par exemple, les grandes chaînes, me signalent que, désormais, elles ont 80% de leurs hôtels qui sont ouverts ; les hôtels indépendants prennent un peu plus de temps.

Q - Combien sont pleins ou vont être pleins ?

R - Alors, en taux d'occupation, je prends les chiffres de la semaine dernière, là aussi, sur les chiffres globaux sur lesquels l'UMIH a communiqué, on est plutôt autour de 25%. Mais on partait de zéro ! Donc, la remontée se fait progressivement, on a encore de la marge, vous le voyez. Et c'est pourquoi j'appelle aussi à cette solidarité des Français envers les prestataires touristiques nationaux, parce qu'il y a effectivement un manque à gagner. Et puis, une reprise qui est très, très, très progressive.

Q - Oui, et en même temps, vous voyez les déclarations, vous les avez peut-être lues comme moi, de Jean-Pierre Farandou, le président de la SNCF, qui dit que le bilan va être très lourd pour la SNCF, mais qu'en même temps, il y aura moins de TGV cet été, parce que les réservations ne sont pas encore au rendez-vous. Donc, peut-être que la déclaration du président va faire bouger les lignes...

R - Assurément, assurément. Je pense qu'il faut surveiller cela dans les prochains jours. Et on va voir un effet, indéniablement. On l'a vu le 14 mai lorsque le Premier ministre s'était exprimé, déjà, avec cette perspective de vacances. Et puis, j'ajoute, par exemple, notamment, j'ai une pensée pour nos amis ultramarins, parce qu'un allègement des protocoles a été annoncé. Donc en termes de déplacement, cela va devenir plus simple ; initialement, il y avait une quatorzaine. Donc voilà, les Outre-mer seront également dans les destinations possibles, cet été.

Q - Jean-Baptiste Lemoyne, j'ai été très interpellée, sachant que j'allais vous recevoir, sur la question du Maroc où il y a 60 000 Français qui sont complètement bloqués, voire pris en otages, enfin, en tous les cas, c'est comme ça qu'ils le considèrent, avec une détérioration de leurs conditions de survie. Et là-bas, notamment, il y a beaucoup d'autocaristes. Qu'est-ce que vous pouvez faire pour eux ? J'avais entendu les déclarations de Jean-Yves Le Drian, disant : il y a des navettes maritimes. Mais visiblement, c'est insuffisant, et ça commence à prendre une ampleur inquiétante...

R - Alors, s'agissant des Français qui étaient bloqués au Maroc, plusieurs choses...

Q - Qui sont bloqués au Maroc.

R - Plusieurs choses. Les touristes de passage ont été rapatriés dès les premiers jours. C'était en mars, et nous avons fait d'ailleurs, à l'époque, plus d'une centaine de vols en une semaine pour en ramener plus de 20 000. Ensuite, il se trouve que le royaume marocain a fermé ses frontières aériennes. Et aujourd'hui, nous continuons un certain nombre de vols, à peu près huit par semaine, et 1 500 personnes sont évacuées chaque semaine, à leur demande. C'est un travail considérable qui est fait par les consulats, l'ambassade. Mais là, on est sur des gens qui peut-être étaient partis plusieurs mois : c'est le cas de camping-caristes que nous avons d'ailleurs rapatriés avec des navettes maritimes.

Q - Il en reste encore beaucoup, visiblement, vu les témoignages.

R - Il reste sûrement encore des Français bloqués qui ne sont pas des touristes de passage, qui ont des attaches, qui parfois font le choix de se partager entre la France et le Maroc. Et donc, nous, nous avons négocié avec le Maroc un certain nombre de vols, de bateaux, ce qui, déjà, est dérogatoire par rapport aux possibilités. Donc on continue et on continuera. Je veux leur dire qu'on ne les oublie pas.

Q - Oui, et vous ne pouvez pas faire plus pour l'instant, on a compris le message. Merci beaucoup, Jean-Baptiste Lemoyne, d'avoir été ici dans "Good Morning Business".


Source https://www.diplomatie.gouv.fr, le 16 juin 2020